Le réductionnisme
Il y a quelques mois, je vantais les vertus de la simplicité : j’écrivais qu’il fallait considérer le principe du « rasoir d’Occam » en tant que méthode de travail et non pas comme une loi scientifique; l’idée la plus simple n’étant pas toujours celle qui explique avec justesse une situation donnée, néanmoins c’est elle que nous devons d’abord analyser.
Dès qu’un individu accorde une importance excessive au fait que l’explication la plus simple est la seule qu’il faille envisager, il préconise alors une forme pernicieuse du réductionnisme. Les théories de Freud et de Marx s’apparentent à une forme non-scientifique du réductionnisme, le premier en considérant seulement le sexe comme élément explicatif du comportement humain et le second, en le réduisant à des déterminants économiques et sociaux.
Le réductionnisme est très utile pour comprendre un phénomène complexe en le réduisant à un niveau inférieur d’explication. L’erreur commise par Freud et Marx est celle d’avoir voulu réduire le comportement humain à un seul élément explicatif.
Réduire un phénomène, c’est le rendre plus intelligible. Pour faire un gâteau, il ne s’agit pas de regarder simplement le résultat final que nous présente un chef cuisinier à la télévision puisqu’il faut d’abord connaître les ingrédients qui le composent. Cependant, réduire radicalement un phénomène pourrait le rendre inintelligible, à l’instar d’expliquer le processus chimique qui affecte les molécules de notre gâteau.
Pour qu’une réduction radicale demeure compréhensible, il faut indiquer ses liens avec des notions ordinaires. Le réductionnisme peut, par exemple, être utilisé afin de comprendre davantage l’amour, un phénomène qui semble de prime abord inexplicable.
Sur l’amour, l’idée répandue veut que ce soit un phénomène complexe, qui échapperait à toute explication rationnelle. Le fait d’aimer une personne plutôt qu’une autre relèverait du domaine des émotions, de l’instinct et de l’inconscient, soit trois choses qui échappent à notre contrôle. L’expression anglaise to fall in love insinue un haut niveau de complexité au phénomène amoureux.
Pourtant, l’amour peut s’expliquer en réduisant cette émotion à un niveau inférieur d’explication, c’est-à-dire en étudiant les hormones produites lorsqu’une personne ressent une intense émotion amoureuse :
- Dopamine : un des moteurs du désir, à la fois hormone et neurotransmetteur du plaisir.
- Phényléthylamine : hormone naturelle produite par notre cerveau et qui se retrouve en faible quantité dans le chocolat et en grande quantité chez les gens amoureux.
- Oxytocine : libérée dans le cerveau et dans le système reproductif chaque fois que nous touchons quelqu’un que nous aimons.
Lorsque nous sommes blessés, notre corps produit de l’endorphine. Lorsque nous sommes en amour, notre système nerveux produit de la dopamine qui nous procure un stimulant. La meilleure façon de passer à travers une peine d’amour est de participer à une activité qui a tendance à augmenter la production de dopamine; après tout, l’amour n’est pas la seule chose qui nous procure un intense plaisir.
Si une relation amoureuse ne peut se résumer à un simple cocktail d’hormones, l’explication chimique permet néanmoins de démystifier la complexité de l’amour. N’oublions pas que l’amour, tout comme n’importe laquelle des émotions humaines, est géré par le cerveau. Décomposer l’amour en expressions chimiques permet de comprendre davantage ce qui se passe dans notre cerveau lorsque nous sommes en présence d’une personne qui nous plaît.
Si le sujet vous intéresse, je vous invite à consulter l’ouvrage scientifique Why we love : The Nature and Chemistry of Romantic Love rédigé par Helen Fisher, une spécialise de la psychologie évolutionniste :
« J’ai déjà proposé que l’évolution a doté les humains de trois différents réseaux neuronaux ou systèmes pour la séduction, l’accouplement, la reproduction et le parentage : la pulsion sexuelle, l’amour romantique et l’attachement. La pulsion sexuelle, c’est-à-dire la recherche de la gratification sexuelle, est associée avec la testostérone et ses réseaux associés du cerveau chez les deux sexes. L’amour romantique, qui se caractérise par l’extase, l’énergie débordante, la fixation de l’attention sur un partenaire d’accouplement préféré, les pensées obsessionnelles, et un désir insatiable pour lui ou elle, est associé avec une activité plus élevée de la dopamine, et probablement aussi avec des niveaux plus faibles de sérotonine. L’attachement, les sentiments de calme et d’union émotionnelle avec un partenaire à long terme, est associé avec l’ocytocine et la vasopressine, et leurs circuits neuraux. » Source
Présentée de cette façon, cette philosophie semble s’apparenter à du cynisme, mais tel n’est pas le cas. Vous devez garder à l’esprit que tout ce que le réductionnisme « réduit » c’est la complexité de l’explication et non son importance. Le fait de vouloir décomposer l’amour en expressions chimiques n’enlève rien à la beauté des moments uniques qui se développent entre deux personnes.
Une explication scientifique d’un phénomène est compatible avec l’esthétique, soit la conception du beau, de la beauté, dans la nature et dans l’art. C’est une idée qui est partagée par plusieurs scientifiques, notamment par Richard Feynman, un des plus grands savants du 20e siècle :
« I have a friend who’s an artist, and he sometimes takes a view which I don’t agree with. He’ll hold up a flower and say, “Look how beautiful it is,” and I’ll agree. But then he’ll say, “I, as an artist, can see how beautiful a flower is. But you, as a scientist, take it all apart and it becomes dull.” I think he’s kind of nutty. [...] There are all kinds of interesting questions that come from a knowledge of science, which only adds to the excitement and mystery and awe of a flower. It only adds. I don’t understand how it subtracts. »
Expression à éviter : numéro 2
Quand le papillon bat de l’aile
« Rien n’arrive pour rien »
La théorie du chaos, mieux connue sous le vocable de « l’effet papillon », postule que certaines causes très petites et échappant à notre perception peuvent engendrer des conséquences considérables. Cette théorie s’observe parfois dans les conversations à bâtons rompus que nous tenons avec les gens de notre entourage. L’expression « rien n’arrive pour rien » est alors mentionnée et désigne une croyance populaire selon laquelle tous les événements de notre vie, même ceux qui sont malheureux ou qui échappent à notre perception immédiate, recèleraient une signification profonde.
Ultimement, lorsque le sens de l’événement serait découvert, l’individu serait en mesure d’accepter son sort : il oublierait le passé, il n’aurait plus de regrets, il tournerait la page… D’aucuns estiment que la compréhension est la première étape vers le chemin de l’acceptation et de la résignation. Cependant, est-il exact d’affirmer que « rien n’arrive pour rien » et qu’une circonstance incompréhensible finira bien un jour par s’éclaircir?
Nous ne réalisons pas l’incommensurabilité des données impondérables qui affectent le cours de notre existence. Nous voyons une certaine logique là où il n’y en a aucune. Après l’événement, les choses apparaissent toujours comme étant inévitables et nécessaires. C’est ce qu’on appelle la « surcausalité » : on pense avoir compris beaucoup plus après le fait qu’avant.
À mon avis, certains épisodes de notre existence se déroulent sans qu’ils aboutissent à des conséquences salutaires : il y a des événements qui demeureront toujours sans aucune explication. Le principe de causalité n’est pas en mesure d’étancher complètement notre soif d’explication. Même si vous connaissiez et compreniez les causes de votre maladie, aucun médecin ne pourra vous répondre sur la légitimité de votre affliction.
Ce qui me fait enrager, c’est lorsqu’un individu utilise une expression verbale mettant en évidence qu’une série de péripéties désastreuses a finalement mené à un événement heureux. Le locuteur insistera alors sur le fait qu’il fallait absolument passer par une série d’épreuves avant d’atteindre le bonheur. Ce déterminisme doit être rejeté. La souffrance et le malheur ne sont jamais nécessaires. S’il faut apprendre à s’en accommoder, il faut avant tout les éviter.
Imaginez un instant la réaction d’un parent dont l’enfant est décédé subitement et qui recevrait un bouquet de fleurs auquel est joint un petit mot : « sois fort, garde le moral et n’oublie pas que, dans la vie, rien n’arrive pour rien ». Ce qui m’exaspère dans cette expression, c’est qu’elle revêt une image déterministe de la vie : ce qui est survenu devait t’arriver et c’est à toi de trouver la force nécessaire pour t’en sortir.
Nous utilisons ce genre d’expression afin de soustraire notre réflexion à la complexité de la vie humaine. Je suis plutôt d’avis que si je ne sais pas pour quelle raison cette circonstance particulière est survenue, je vais m’abstenir de commenter. Autrement, des aphorismes seront utilisés afin de résumer un événement en une seule et unique locution :
Love conquers all.
Every cloud has a silver lining.
Faith can move mountains.
Love will always find a way.
Everything happens for a reason.
Where there is life, there is hope.
…Well, they gotta tell you something.
Citation tirée du film Monster
Lorsque nous sommes confrontés à une situation qui semble dépourvue d’explication logique, réfléchissons d’abord à ce que nous savons, à l’information que nous possédons, au lieu de simplement « parler pour parler ». Nous avons tellement peur du silence et de tous les phénomènes inexplicables que nous avons inventé plusieurs procédés afin de remplir ce vide et ainsi camoufler notre insécurité : les croyances religieuses et la croyance à un au-delà et à un monde meilleur après la mort en sont quelques exemples.
Il y a des phrases creuses que nous échangeons afin de ne pas dévoiler notre impuissance à transmettre une explication effective à notre interlocuteur. Chaque jour, nous sommes bombardés de messages publicitaires dont l’objectif est de nous convaincre que le produit annoncé est le meilleur sur le marché. Dans nos relations avec autrui, cessons de jouer le rôle des publicitaires. Nous n’avons pas à persuader qui que ce soit. Faisons preuve de transparence et d’honnêteté à l’égard des gens que nous aimons.
Il est impossible de synthétiser toute l’information enregistrée par notre cerveau au cours d’une journée. Imaginez maintenant s’il fallait inclure les données qui échappent à notre contrôle! Que sais-je? Il serait parfois bienvenu de se poser cette question.
En définitive, nous savons peu de choses. Ayons au moins l’humilité d’admettre que nous n’avons parfois aucune réponse valable à fournir et sachons utiliser ce que nous connaissons à bon escient : une seule vérité vaut mieux que plusieurs constatations erronées.
Expression à éviter : numéro 1
L’optimisme mal placé
« Ne t’en fais pas, les choses vont finir par s’arranger »
Si ces quelques mots se veulent rassurants et réconfortants, il m’apparaît que cette expression relève davantage de la pensée magique de sorte qu’elle n’aura aucune conséquence positive pour la personne concernée. Il importe que je mentionne d’emblée cette évidence : les choses ne s’arrangent pas d’elles-mêmes. Il faut d’abord que le sujet prenne conscience de la situation, puis qu’il mette en œuvre des solutions de rechange. Cependant, il arrive aussi que les choses ne puissent pas s’arranger et c’est ce qui m’énerve dans cette phrase, c’est que le locuteur prétend connaître l’avenir. Optons plutôt pour une pensée réaliste. Aider quelqu’un, ce n’est pas lui embellir la réalité.
Le film 21 grammes nous en donne un très bon exemple. Cristina reçoit un appel lui mentionnant que son mari et ses deux filles ont été frappés par un automobiliste. Rendu à l’hôpital, le père de Cristina tente de consoler sa fille en utilisant une formule positiviste : « it’s gonna be all right. Yeah, everything will be okay. Don’t worry. » Quelques instants après, Cristina apprend que ses deux filles sont décédées.
Lorsque nous mentionnons à un individu qu’il ne doit pas s’en faire, nous lui indiquons que sa situation n’est pas importante. Ainsi, nous oublions que la souffrance ressentie au moment présent par un individu ne peut pas être relativisée, mesurée, ni quantifiée. A posteriori, un événement malheureux de notre vie peut être relativisé. Il n’aura certes plus la même ampleur qu’au moment où nous l’avons vécu. Avec le temps, tout passe. Nous conservons qu’une simple trace mémorielle des choses et, par conséquent, même la perte d’un être cher quittera notre mémoire immédiate, une fois que les larmes sècheront et qu’un bain d’idées neuves superposera d’autres souvenirs à notre mémoire, nos pensées seront lavées.
Candidement, les gens diront que « la vie continue », autre expression galvaudée et utilisée à toutes les sauces. Qu’on me dise que la vie continue ne changera rien à mon état d’esprit. Aussi bien me dire que le soleil va se lever demain matin et que la Terre va continuer de tourner. Je préfère les gens qui pleurent, qui crient, qui se révoltent et qui brandissent le poing en scandant que la vie est absurde. Être réaliste, c’est se rendre compte ne que la souffrance ne sera jamais justifiée.
Père de Cristina : When your mother died, I thought I wasn’t going to make it. I felt the world was falling on me and that I was never going to get up. But, sweetie, life goes on.
Cristina : You know what I thought when Mom died? I couldn’t understand how you could talk to people again. How you could laugh… again. I couldn’t understand how you could play with us.
Cristina : And no… no, that’s a lie. Life does not just go on.
[Extrait du film 21 grammes]
Cependant, nous ne sommes pas seuls avec notre malheur, l’absurdité de la vie étant une condition humaine. Mieux vaut la colère à l’insensibilité. Mieux vaut la révolte à l’apathie. Il faut se révolter contre les injustices puisque la révolte, c’est la volonté de ne pas subir. En refusant la souffrance, nous pourrons éventuellement la dépasser. C’est la révolte qui nous permettra de modifier notre condition actuelle. Camus disait que l’homme peut maîtriser en lui tout ce qui doit l’être et doit réparer dans la création tout ce qui peut l’être. Mais notre combat ne sera pas toujours victorieux : le mal (le malheur) ne peut pas être anéanti. Même dans un monde de révolté, les enfants continueront de souffrir et leur supplice sera toujours injustifiable.
Je suis persuadé que des paroles d’encouragement et d’optimisme n’amenuisent pas la durée de nos moments de malheurs. Ce sont plutôt des paroles de courage et d’intelligence que nous devons offrir aux gens. Une âme consciente et lucide sera toujours en mesure d’outrepasser les obstacles de la vie.
Babel
« Entre ce que je pense, ce que je veux dire, ce que je crois dire, ce que je dis, ce que vous avez envie d’entendre, ce que vous entendez, ce que vous comprenez… il y a dix possibilités qu’on ait des difficultés à communiquer. Mais essayons quand même… »
Bernard Werber, l’Encyclopédie du savoir relatif et absolu.
Réalisé par Alejandro Gonzalèz Inàrritu, Babel est le dernier volet d’une trilogie – le premier chapitre étant Amores perros et, le second, 21 grammes – concernant l’entrelacement des destins individuels. Ces longs-métrages illustrent de façon ingénieuse les liens étroits qui relient les faits contingents qui viennent dicter la route qu’emprunteront les Hommes durant leur existence.
Selon la tradition judéo-chrétienne, Dieu aurait multiplié les langues afin de contrecarrer la construction d’une très haute tour qui, ultimement, aurait touché le ciel. Cette Tour de Babel, symbole de l’orgueil des Hommes voulant se rapprocher de Dieu, ne fut jamais finalisée, les ouvriers ne pouvant plus communiquer entre eux, les Hommes durent alors se disperser sur la Terre.
Privé d’un espace commun où tous les êtres humains partageraient la même langue, voire la même culture, l’Homme est voué à ramper sur Terre, dans sa solitude, en essayant tant bien que mal de dénouer les fils de l’incompréhension afin d’entrer en contact avec autrui.
Loin d’être une œuvre pessimiste, et ce, malgré les différentes tragédies qui viennent bouleverser les destins des protagonistes, Babel est un film d’une grande beauté visuelle et surtout, d’un réalisme époustouflant et d’une lucidité exemplaire. Si la solitude et la douleur ont une place importante dans ce long-métrage, le pari du réalisateur était avant tout d’englober au sein d’une même œuvre la beauté et les ambitions du langage ainsi que les failles et les limites de la communication humaine. La communication est à la fois ce qui nous unit et ce qui nous divise en tant qu’être humain
Il m’apparaît que nous pouvons tirer une leçon de cette parabole. Si la Tour de Babel fut un échec, c’est pourtant cet échec qui permit aux différences culturelles de voir le jour : nous ne pensons pas tous pareils, nous provenons de différentes cultures, nous avons différentes croyances… Et puis après?
Grâce aux particularités de chacun, nous pouvons créer notre propre individualité. Et ceci devrait davantage nous réjouir que nous désappointer. Des problèmes surviennent lorsque ces différences nous empêchent de trouver des compromis. Prenons le temps de dépasser nos désaccords initiaux et persévérons dans notre souci de bâtir une humanité ouverte sur le dialogue.
Ce n’est pas une tâche facile, mais essayons quand même!
Quand le cinéma illustre la philosophie
Dernièrement, j’ai réécouté les deux volets du long-métrage Kill Bill, réalisé par Quentin Tarantino. Bien que je n’ai pas encore visionné ses deux plus récentes productions, je crois, a priori, qu’elles iraient rejoindre ses autres œuvres cinématographiques dans mon regroupement personnel et restreint de films que je peux visionner à maintes reprises sans jamais m’ennuyer.
Écouter un film de Tarantino, c’est comme manger un plat réconfortant et préparé de la même façon depuis 25 ans par sa chère maman : il n’y a aucune surprise désagréable puisque nous savons à l’avance ce qui nous attend. Les tourtières préparées par ma mère sont excellentes et j’en mangerais plusieurs fois par année, mais le fait d’en manger fréquemment ne me permet pas de découvrir de nouvelles saveurs ou de nouveaux aliments.
Le scénario des films de Tarantino est souvent rocambolesque et l’histoire se déroule toujours au sein d’univers qui me sont très étrangers, à l’instar de celui du monde criminel. Tarantino est un grand réalisateur et un de mes cinéastes préférés, mais ses films ne me font pas réfléchir sur l’existence humaine. Ce ne sont pas des films philosophiques puisqu’ils exigent peu d’effort de réflexion de la part du spectateur.
Cette constatation n’enlève absolument rien à la qualité de ses longs-métrages, mon objectif étant simplement de souligner les différentes approches valorisées par un metteur en scène, certains choisissant le divertissement, d’autres la réflexion.
Contrairement à la vision très répandue, notamment chez les individus qui sont d’avis que la philosophie est une discipline ennuyeuse, un film à propos philosophique n’est pas nécessairement une œuvre dite de répertoire, un chef d’œuvre de la cinémathèque ou bien encore un long-métrage dont la trame narrative est indéchiffrable, à l’instar de certains films réalisés par David Lynch.
Certes, un film philosophique nous demande une plus grande réceptivité intellectuelle qui n’est pas nécessairement au rendez-vous le vendredi soir, après une dure semaine de travail.
À mon avis, la caractéristique principale d’un film philosophique réside dans le fait que les réponses aux questions soulevées sont habituellement laissées en suspend lors de la conclusion du récit afin que le spectateur se forge sa propre interprétation.
« Meet me… in Montauk… »
[In the house on the beach]
Joël : I really should go! I’ve gotta catch my ride.
Clémentine : So go.
J : I did. I thought maybe you were a nut… but you were exciting.
C : I wish you had stayed.
J : I wish I had stayed to. NOW I wish I had stayed. I wish I had done a lot of things. I wish I had… I wish I had stayed. I do.
C : Well I came back downstairs and you were gone!
J : I walked out, I walked out the door!
C : Why?
J : I don’t know. I felt like I was a scared little kid, I was like… it was above my head, I don’t know.
C : You were scared?
J : Yeah. I thought you knew that about me. I ran back to the bonfire, trying to outrun my humiliation.
C : Was it something I said?
J : Yeah, you said “so go.” With such disdain, you know?
C : Oh, I’m sorry.
J : It’s okay.
[Walking Out]
C : Joel? What if you stayed this time?
J : I walked out the door. There’s no memory left.
C : Come back and make up a good-bye at least. Let’s pretend we had one.
[Joel comes back]
C : Bye Joel.
J : I love you…
C : Meet me… in Montauk…
Long-métrage réalisé par Michel Gondry et sortie en 2004, Eternal Sunshine of the Spotless Mind raconte l’histoire d’un couple qui ne voit plus que les mauvais côtés de leur liaison. Clémentine décide alors d’effacer de sa mémoire toute trace de cette relation amoureuse. Effondré, Joël contacte l’inventeur du procédé Lacuna, le Docteur Howard Mierzwiak, pour qu’il extirpe également de sa mémoire tout ce qui le rattachait à Clémentine.
Un comprimé pharmaceutique qui pourrait effacer la mémoire d’un individu fait encore partie du domaine de la science-fiction, mais, avouons-le, si nous avions la possibilité de bénéficier d’une telle pilule, il y a certains moments de notre existence que nous aimerions bien effacer de notre mémoire.
En perpétuelle quête de perfectionnement et d’amélioration personnels, l’Homme souhaiterait que les gens de son entourage adhèrent à ses objectifs de vie. Dès qu’il s’engage dans une relation amoureuse, l’individu est porté à idéaliser la personne qu’il côtoie sur une base régulière. Cette idéalisation fait en sorte que l’individu amoureux se permet de croire que ses propres ambitions pourraient devenir les siennes et qu’à force de persuasion, il pourrait l’amener à envisager les choses telles qu’il les envisage. Sa partenaire deviendrait alors sa réciproque et non pas simplement son complément.
L’être humain ne se contente pas d’aimer sans attente, mais il aime plutôt en fonction de ce que l’autre pourrait lui apporter en fonction des attentes et des objectifs qu’il s’est fixés. Plutôt que de considérer notre amoureux comme la personne qui pourrait donner de la consistance à notre être, la personne aimée est simplement subordonnée à notre désir de perfection.
À l’instant où la relation ne progresse plus selon nos désirs et que l’autre ne se conforme plus à l’image idéalisée que nous nous étions construite lors des premiers matins d’amour, nous ressentons de la frustration et nous songeons parfois à mettre fin à la relation afin de poursuivre notre quête de l’âme sœur idéale. Pourtant, il faudrait toujours garder à l’esprit que les travers observés chez une personne en début de relation ne s’estomperont pas avec le temps. Nous oublions trop souvent que l’être humain est fait de contraste et ce qu’on considère comme un « défaut » peut s’avérer être un trait de sa personnalité qui le différencie de ses semblables.
C’est ce que Joël réalise lorsqu’il est en train de subir le procédé d’effacement de sa mémoire : ce sont les idiosyncrasies de Clémentine qui lui plaisaient, sa spontanéité, son impulsivité, sa loquacité, en somme, les caractéristiques de sa personnalité qui contrastent avec la sienne. Et c’est cette opposition entre leurs deux personnalités qui amènent d’abord des frictions au sein du couple, puis la rupture. Mais, ce sont aussi les contraires qui nous attirent.
La phrase « meet me… in Montauk… » devrait avoir sa place au panthéon des meilleures citations de film au côté du célèbre « We’ll have Paris » prononcé par Rick Blaine dans le film Casablanca.
Les quatre petits mots prononcés par Clémentine, que l’on entend difficilement, comme si elle lui insufflait à travers son esprit, veulent indiquer à Joël de retourner à Montauk, le lieu de leur premier rendez-vous. À son réveil, Joël n’aura plus aucun souvenir de Clémentine. Ainsi, leur histoire d’amour devait disparaître à jamais de leur mémoire commune. Tel ne fut pas le cas, car en retournant à Montauk, les amoureux recommenceront leur histoire d’amour malgré le fait qu’ils sont conscients qu’un jour elle se terminera.
Entre temps, que doivent-ils faire? Simplement d’en profiter au maximum!
Ce film est une très belle métaphore du concept nietzschéen de l’éternel retour de toute chose. D’ailleurs, une employée du Docteur Mierzwiak, Mary Svevo, récite à deux reprises un célèbre aphorisme de ce philosophe : « blessed are the forgetful, for they get the better even of their blunders ».
La dernière scène du film m’apparaît comme étant une conclusion empreinte de lucidité où aucune accolade et aucun baiser langoureux ne sont échangés. Les deux protagonistes prennent conscience de la réalité de leur situation, acceptent de recommencer leur cycle amoureux, d’oublier qu’ils avaient échoué à la première tentative, puisqu’ils sont d’avis que les bons moments qu’ils vivront supplanteront les moments de souffrance qu’ils subiront inévitablement. C’est une belle philosophie de vie qui peut avoir une résonance auprès de chacun d’entre nous!
J : I can’t see anything that I don’t like about you.
C : But you will! But you will. You know, you will think of things. And I’ll get bored with you and feel trapped because that’s what happens with me.
J : Okay.
C : [pauses] Okay.
« Échapper à la naissance, c’est sans doute la plus grande des chances. »
Nola : I don’t think this is a good idea. You shouldn’t have followed me here.
Christopher : Do you feel guilty?
Nola : Do you?
[They kiss]
Long-métrage réalisé par Woody Allen et sortie en 2005, Match Point est l’histoire de Chris Wilton, issu d’un milieu modeste, qui est amené, par un concours de circonstances, à fréquenter Tom Hewett, un jeune homme né au sein d’une famille bourgeoise. Chris se mariera avec Chloé, la soeur de Tom, mais éprouvera rapidement une passion pour Nola Rice, la copine de Tom. Jusqu’à la conclusion de ce film, ce dernier sera tiraillé entre, d’une part, son désir de demeurer au sein d’un milieu bourgeois et, d’autre part, sa passion pour Nola.
Un jour ou l’autre, nous ferons tous face à une situation où nous serons confrontés à devoir prendre une décision entre deux options. Nous savons qu’une décision de notre part en faveur d’une option éliminera l’autre de l’équation. Notre sélection se fait habituellement de façon spontanée, notre choix s’arrêtant sur l’option qui nous plaît davantage. Cependant, à un certain moment, une situation inextricable survient et la seule issue possible réside dans le fait de comptabiliser les points positifs et les points négatifs de chaque option.
Il arrive aussi que nous nous retrouvions, à l’instar de Chris, confrontés à un dilemme : nous sommes incapables de prendre une décision éclairée étant donné que nous ne pouvons faire un choix sans perdre quelque chose que nous considérons comme étant essentielle à notre existence.
En économie, en prenant en considération le cas où les ressources ne sont pas illimitées, lorsqu’un agent décide de faire un choix en se procurant un bien de luxe, il se met dans une situation où il devra patienter avant d’acheter un autre bien. L’enfant de cinq ans comprend ce principe : « si maman t’achète ce jouet, elle ne pourra pas t’acheter celui que tu voulais la semaine dernière. »
Un choix implique souvent une perte d’une jouissance quelconque puisqu’il y a toujours une ou plusieurs options qui seront écartées.
Un homme est fait de choix et de circonstances. Personne n’a de pouvoir sur les circonstances, mais chacun en a sur ses choix. J’ai abordé à maintes reprises la thématique de la chance : nous sommes souvent leurrés par le hasard et la part de l’autre, ce que nous aurions pu devenir, doit être considérée lorsque nous réfléchissons sur notre existence.
Dès la première scène de ce long-métrage, le réalisateur nous présente la thématique du hasard. Nous voyons une balle de tennis qui frappe le haut du filet et qui peut soit passer de l’autre côté, soit retomber en arrière : avec un peu de chance, la balle passe et le joueur remporte la partie. Cette séquence est décrite par Chris : « les gens n’osent pas admettre à quel point leur vie dépend de la chance : ça fait peur de penser que tant de choses échappent à notre contrôle. »
Outre la thématique de la dichotomie entre choix et circonstances, il me semble que nous pouvons aussi relever l’influence du romancier Dostoïevski et du philosophe Nietzsche tout le long de ce long-métrage de Woody Allen.
D’abord, au début du film, Chris lit le roman Crime et Châtiment de Dostoïevski où la théorie nihiliste du « tout est permis » est formulée sans ambiguïté par Raskolnikov, protagoniste principal du roman qui commet le meurtre prémédité d’une vieille prêteuse sur gages. C’est, ni plus ni moins, une vision exacerbée de la théorie du surhomme de Nietzsche : Raskolnikov pense être un « surhomme » et estime qu’il peut transcender les limites morales en tuant l’usurière, en volant son argent et en l’utilisant pour faire le bien.
Si à la fin de Crime et Châtiment le héros est condamné, celui de Match Point n’est pas puni pour son crime. Ce long-métrage ne condamne pas le nihilisme, il affirme plutôt, haut et fort, que la morale est une fabrication de l’Homme et que, dans les faits, elle n’existe pas. À la fin du récit, Chris déclare qu’il aurait aimé être appréhendé et puni. Ainsi, il aurait pu croire à une existence humaine significative, c’est-à-dire qui aurait un sens, un but quelconque, où la vertu triompherait du vice. Même chez les gens non-croyants, l’idée que le criminel doit payer pour ses crimes est ancrée profondément dans nos gênes.
La scène finale ne répond pas à la question qu’elle soulève, laissant plutôt au spectateur le soin d’y réfléchir. Chris a sacrifié sa passion pour Nola et a décidé de demeurer avec Chloé, au sein d’un milieu bourgeois. Ce film nous fait réfléchir sur le concept de la moralité. Certes, Chris n’est pas condamné, cependant nous présumons qu’il ressent du remord relativement au crime qu’il a commis.
La conclusion du film ne nous laisse pas indifférents. Chris est toujours marié à Chloé, sa prospérité économique semble assurée et la naissance de son enfant devrait lui procurer de la joie. Pourtant, Chris évoque plutôt ce cruel aphorisme de Sophocle : « échapper à la naissance, c’est sans doute la plus grande des chances. »





