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Samedi, 15 janvier 2011

De l’imagination à la réalité


De l'imagination à la réalité

Bien que la plume de chaque auteur soit tributaire, d’une part, du contexte historique de son époque et, d’autre part, de ses préoccupations personnelles, une œuvre dite classique se reconnaît par les thématiques qui y sont abordées et auxquelles nous pouvons nous rattacher afin de mieux comprendre notre propre existence. Il y a des œuvres littéraires qui transcendent le temps et les siècles devenant ainsi intemporelles, à l’instar du roman Les Misérables de Victor Hugo où les problématiques soulevées par l’auteur nous font réfléchir sur les individus qui sont, encore aujourd’hui, des laissés-pour-compte par la société.

Certes, nous ne lisons pas uniquement afin de mieux comprendre notre existence, de même que la lecture d’un livre à succès peut avoir une grande résonance sur notre vie quotidienne. Mon intention n’est pas de favoriser un certain élitisme bien pensant en divisant la lecture en deux catégories, entre la bonne et la mauvaise. Ce n’est pas tous les classiques de la littérature qui suscitent notre intérêt, mais il n’en demeure pas moins que nous ne pouvons pas ignorer le fait que les sujets qui sont traités dans des œuvres comme L‘Étranger ou Le Petit Prince en font des incontournables de la littérature.

En définitive, cela importe peu que vous aimiez ou non les classiques de la littérature. Cependant, je crois qu’il est important de tirer parti de vos lectures, ainsi que de toutes représentations artistiques, afin de considérer votre vécu sous un angle différent. Au lieu de se laisser tout bonnement submerger par les stimuli que nous recevons au cours d’une journée, arrêtons notre course dans le cercle infernal du train-train quotidien et prenons le temps nécessaire pour réfléchir.

Ce qui m’amène au bildungsroman, soit le « roman d’apprentissage » ou le « roman de formation ». Ce sont des œuvres littéraires qui s’intéressent à l’évolution d’un protagoniste, de la jeunesse, ou de l’adolescence, à l’âge adulte, soit de la naïveté propre aux premières années de la vie à l’idéal d’un homme accompli. Durant ces années, le héros découvre l’existence humaine à travers les grands bouleversements que sont notamment l’amour, l’amitié et la mort. Le Monde selon Garp de John Irving, L’Éducation sentimentale de Flaubert et Les Aventures de Tom Sawyer de Mark Twain en sont quelques exemples. Bien que nous puissions considérer L’Écume des jours en tant que bildungsroman, cette œuvre de Boris Vian va au-delà du simple roman d’apprentissage et m’apparaît comme unique en son genre.

« À l’endroit où les fleuves se jettent dans la mer, il se forme une barre difficile à franchir, et de grands remous écumeux où dansent les épaves. Entre la nuit du dehors et la lumière de la lampe, les souvenirs refluaient de l’obscurité, se heurtaient à la clarté et, tantôt immergés, tantôt apparents, montraient leurs ventres blancs et leurs dos argentés. »
Boris Vian – L’Écume des jours

Si la phraséologie proustienne contient plusieurs formules lexicales métaphoriques, à l’instar des « intermittences du cœur », l’univers vianesque n’est pas en reste puisque celui-ci abonde en figures de style. Boris Vian s’oppose aux écrivains réalistes (Balzac, Hugo, Stendhal, etc.) et fait plutôt l’éloge de l’imagination : « cette histoire est entièrement vraie, puisque je l’ai imaginée d’un bout à l’autre. » L’écume, c’est la mousse blanchâtre qui apparaît sur une eau agitée et dès qu’une secousse viendra bouleverser l’état de stabilité, cette mousse disparaîtra. C’est donc un état temporaire, éphémère et qui est, inévitablement, voué à disparaître. L’écume symbolise le changement, ce qui ne dure que l’espace d’un moment, et lorsque l’on juxtapose ce mot avec celui de « jours », une expression unique est alors créée : l’écume des jours, c’est l’évanescence et l’éphémérité du quotidien. Telle la vague qui vient balayer l’écume, chaque nouvelle journée vient nettoyer l’unicité de la précédente.

Roman d’apprentissage où, comme le soulignait Simone de Beauvoir lors de sa parution, vérité et grande tendresse cohabitent : « je voudrais être amoureux », souligne Colin, personnage principal de l’histoire, comme si son désir d’aimer était plus fort que sa représentation réelle. Vian a su créer un monde où la réalité est sans cesse bouleversée par des événements irréels, jouant un rôle symbolique, à l’instar du nénuphar qui pousse dans le poumon de Chloé, la femme de Colin, et qui sera la cause de sa mort. Considérant le fait que Chloé se met à tousser dès la cérémonie de mariage, nous pouvons avancer l’hypothèse que cette maladie représente la mort de l’amour fantaisiste qui caractérise l’adolescence; une période où l’amour onirique est détaché de la réalité. Le mariage marque la fin des illusions et des conceptions utopiques de la vie.

Du rêve au désespoir, voilà ce qui résumerait le parcours de Colin et de la plupart des personnes de ce roman. Lorsque nous préférons vivre emmurés dans nos illusions, la chute sera brutale lorsque la réalité viendra supplanter le monde imaginaire.

Cependant, c’est l’imagination qui soutient la réalité, lui donne sa saveur et son caractère unique. Sans la part d’imagination qui réside en chacun de nous, ce serait la fin des rêves. Les utopies d’aujourd’hui seront peut-être les réalités de demain. Du rêve à la réalité, il n’y a parfois qu’un pas, mais pour franchir cette frontière, il faut accepter la possibilité d’échouer et de se tromper. Et c’est là où réside toute la beauté de l’univers vianesque, le fil est ténu entre ce qui est imaginaire et ce qui est réel. L’imagination a besoin du réel et le réel a besoin de l’imaginaire puisque ces deux entités s’entremêlent, se nourrissant du malheur de l’autre.

Dimanche, 9 janvier 2011

Hymne à la vie


Oyez mes braves! L’heure est grave : détruisez votre enclave, sortez de votre cave et libérez-vous de vos entraves!
Oyez mes amis! Ayant bien mûri et s’étant épanoui, c’est aujourd’hui que vos fruits doivent être cueillis.
Les secondes filent, les années défilent et le temps s’effile…
Le passé est enterré; l’avenir est à venir; mais le présent, c’est maintenant!

Oyez chers frères! Redescendez sur terre et savourez l’onctuosité de ce fruit, qu’on appelle la vie.
Oyez chers compatriotes! Fuyez ces zélotes et trouvez votre propre antidote :
Ayez la volonté de vous retrouver pour vous recentrer sur vos priorités afin de prendre en main votre propre destin.
Mais ne dissimulez pas votre face, dans votre carapace; aux prises avec votre solitude, cherchez une certitude.

Oyez citoyens! Ni Saint, ni Malin ne seraient être de bons parrains, de même qu’aucun remède ne peut vous venir en aide.
Oyez camarades! Cette tirade n’est pas une mascarade :
C’est sans avertissement, l’instant d’un moment, qu’un tourment vous percute et vous entraîne dans sa chute.
Spleen existentiel ou égarement mémoriel, il faut relâcher votre fiel.

Courage, car après l’orage, ce n’est pas toujours le naufrage.
Oublier vos tracas, exister c’est simplement être là.
Sans aucune nécessité, vous naissez en étant influencé, de tous côtés, par les contingences de l’existence :
Faites vos propres choix afin de trouver votre propre voie.

Mes chers compères, soyez fiers de votre univers.
Puisque ce que vous décidez, en toute liberté, personne ne pourra vous l’enlever.
Maîtrisez ce qui peut être changé : votre destinée, vous seuls peut l’orienter.
Cette notion, cette condition, peut se traduire en mission.

Allez mes amis, nos vies se rejoignent : nous partageons les mêmes gênes.
Cette finitude, votre solitude, vous la partagez avec le reste de l’humanité.
Vivre avec les vivres de la vie, c’est d’être ivre d’un bonheur qui nous transperce le cœur.
Oyez mes frères! Votre vie, votre mémoire, personne ne peut l’avoir : votre gloire, c’est à vous d’y voir!

Mercredi, 8 septembre 2010

Les paradis perdus


Source de la photo

« Ils regardèrent derrière eux, et virent toute la partie orientale du Paradis, naguère leur heureux séjour, ondulée par le brandon flambant : la porte était obstruée de figures redoutables et d’armes ardentes. Adam et Ève laissèrent tomber quelques naturelles larmes, qu’ils essuyèrent vite. Le monde entier était devant eux, pour y choisir le lieu de leur repos, et la Providence était leur guide. Main en main, à pas incertains et lents, ils prirent à travers l’Éden leur chemin solitaire. »

Publié en 1667 par John Milton, Paradise lost fut traduit en 1836 en langue française par François-René de Chateaubriand.

Il existe, disait Albert Camus, un instant parfait qui fait resurgir une émotion particulière à partir d’une émotion similaire, un instant où nous pouvons affirmer que tout est bien. Seule une âme lucide et imprégnée par le sentiment de l’absurde peut parvenir à saisir ce moment. La particularité de cet instant, c’est qu’il ne nie aucune facette de la réalité, peu importe qu’il se traduise par la douleur ou la joie, la tristesse ou le bonheur. Les récits de Sisyphe et d’Œdipe, héros mythiques et exemples notoires de destins absurdes, peuvent illustrer ce que Camus entend par consentir à sa propre existence et affirmer que tout est bien.

Pour avoir osé défier les dieux, Sisyphe fut condamné à rouler éternellement une pierre jusqu’en haut d’une colline alors qu’elle redescendait chaque fois avant de parvenir à son sommet. La tragédie de Sisyphe tient en un mot : conscience. Il est conscient de l’absurdité de son destin. La tâche de Sisyphe s’apparente au travail effectué par l’ouvrier des Temps modernes, un labeur qu’il exécutera tous les jours de sa vie.

Dans l’Œdipe-roi de Sophocle, Œdipe prendra Jocaste comme épouse, sans qu’il sache que celle-ci est sa mère. Quand il le découvre, il se crève les yeux et Jocaste se suicide. La tragédie d’Œdipe débute comme celle de Sisyphe par la prise de conscience de la dure réalité de son existence. Malgré tout, Œdipe jugera que tout est bien. Le destin d’Œdipe nous éclaire sur celui des Hommes qui obéissent eux aussi à des destins qu’ils n’ont pas toujours choisis.

Quand, disait Camus, « l’appel du bonheur se fait trop pressant, il arrive que la tristesse se lève au cœur de l’homme », néanmoins, au moment où Sisyphe descend la pente pour aller chercher son rocher, dès l’instant où Œdipe accepte son destin et lorsque l’ouvrier retourne à la maison après une journée de travail, parfois, la joie peut remplacer la douleur dans leur cœur. L’absurde nous apprend notamment que tout n’a pas été épuisé et qu’une vérité accablante disparaît lorsqu’elle est reconnue.

Il faut consentir : affirmer que tout est bien. C’est la première étape vers la sagesse, et ainsi vaincre l’absurdité de la vie. Une âme qui affirme que tout est bien, prend possession de son destin et affirme qu’aucune acceptation religieuse n’est satisfaisante : il s’agit de considérer notre destin comme une affaire qui doit être réglée entre les Hommes. S’emparer de son propre destin, c’est s’emparer de sa réalité. Prendre conscience de ses actes et de sa vie, c’est d’accepter l’envers et l’endroit de toute chose : le soleil ne pourrait exister sans une partie d’ombre. L’Homme absurde accepte l’ombre, la nuit, la douleur, les tourments puisqu’il reconnaît que la vie peut être à la fois bouleversante et magnifique.

Si le « tout est permis » de Dostoïevski comporte plus d’amertume que de joie, car il n’y a plus de valeurs consacrées pour orienter notre choix et peut déboucher vers la légitimation du suicide et du meurtre, le « tout est bien », cité par Camus et si cher à la philosophie stoïcienne, revendique le royaume de l’Homme en ce monde : « de toi naît tout, en toi est tout, vers toi va tout. » (Prière stoïcienne au Cosmos). Au lieu de s’en remettre à la transcendance chrétienne comme c’est le cas pour les personnages dostoïevskiens, Meursaut, personnage de Camus, devant sa condamnation à mort, s’ouvre « pour la première fois à la tendre indifférence du monde. »

Lorsqu’une âme est exposée à la tendre et inhumaine indifférence du monde, peut-elle garder un sentiment d’espoir? Dans L’envers et l’endroit, un texte magnifique, Camus répond par l’affirmative : il faut récolter la transparence et la simplicité des paradis perdus. L’absurde ne légitime pas le suicide. Au contraire, elle demande d’être, à l’image de la corde d’un arc, toujours tendu « entre oui et non », entre l’espoir et le dégoût de vivre.

La tragédie de notre existence devient notre propre histoire lorsque nous réussissons à transformer la contingence, cette suite d’événements imprévisibles et fortuits, en destin. C’est grâce à notre mémoire que nous pouvons vaincre l’indifférence du monde et créer notre propre destinée. L’instant parfait se retrouve uniquement au sein des paradis perdus : « Les vrais paradis sont les paradis qu’on a perdus », disait Marcel Proust dans Le temps retrouvé, dernier volume d’À la recherche du temps perdu, et publié à titre posthume.

« Oui, si le souvenir, grâce à l’oubli, n’a pu contracter aucun lien, jeter aucun chaînon entre lui et la minute présente, s’il est resté à sa place, à sa date, s’il a gardé ses distances, son isolement dans le creux d’une vallée ou à la pointe d’un sommet, il nous fait tout à coup respirer un air nouveau, précisément parce que c’est un air qu’on a respiré autrefois, cet air plus pur que les poètes ont vainement essayé de faire régner dans le Paradis et qui ne pourrait donner cette sensation profonde de renouvellement que s’il avait été respiré déjà, car les vrais paradis sont les paradis qu’on a perdus. »

Qu’est-ce qu’un paradis? Dans plusieurs religions, c’est un lieu où les âmes pourront jouir d’une béatitude éternelle. Au sens figuré, c’est le lieu du parfait bonheur, un lieu idéal, utopique, un endroit qui n’existe pas. Nous avons conscience de notre bonheur lorsque nous l’avons perdu. Ainsi, les vrais bonheurs seraient, paradoxalement, ceux qu’on a perdus. Si nous les avons perdus, nous les avons néanmoins vécus, ceux-ci font désormais partie de nos souvenirs.

Le temps, ce grand égalisateur, efface tout sur son passage. Celui-ci ne peut être retrouvé, c’est-à-dire être revécu, tout comme, pour reprendre les mots d’Héraclite, il est impossible de se baigner deux fois dans le même fleuve. Alors, que signifie le titre du dernier tome de Proust? À la recherche du temps perdu, c’est la recherche des paradis perdus. Le temps retrouvé serait alors la réminiscence des paradis perdus que nous pouvons retrouver grâce à nos souvenirs.

Si le temps efface tout sur son passage, le souvenir est impérissable puisque la substance des choses reste éternelle et peut être ressentie à nouveau, tant au moment présent que dans un avenir inconnu. Le temps retrouvé, c’est celui que notre mémoire involontaire nous présente à tout moment.

L’édifice immense du souvenir est fréquemment ébranlé par les réveils involontaires de la mémoire. Cette mémoire échappe à l’intelligence; elle n’est nulle part et partout, hors et en nous; elle peut être retrouvée, ressaisie, mais elle part et revient sans préavis. Il est impossible de la saisir par la voie de la raison et d’arriver à la reconstruire dans sa totalité. Cependant, elle retrouve, en quelque sorte, une part de vécu, fait de sensations éprouvées dans le passé. Une mémoire vivante en soi, et ce, même après de longues périodes d’hibernation : une mélodie, écoutée à maintes reprises avec une personne aimée, n’aura plus jamais la même signification lorsque nous la réécouterons, seuls.

Les réveils imprévus de la mémoire nous permettent de ressentir à nouveau cette sensibilité que l’on croyait perdue à jamais. C’est en cela qu’un paradis perdu est le seul vrai paradis : puisqu’il a existé, même si c’est seulement durant un certain instant, qu’il n’a pas été qu’une utopie, a disparu, mais durant cet espace-temps notre être aura été transformé.

C’est dans un lieu énigmatique, perdu entre ciel et terre, que se situe le long-métrage japonais Wandâfuru raifu (After Life). Les personnes décédées ont une semaine pour réaliser un film sur le souvenir le plus fort de leur existence. Ils devront bien choisir leur instant parfait, puisque ce sera le seul qu’ils auront en mémoire, tout le reste sera oublié. Quoique fantaisiste, ce film est magnifique puisqu’il nous propose une vision de la mort sans qu’il soit fait mention d’une quelconque religion. Ce long-métrage fait l’éloge de la mémoire, pas seulement celle de nos souvenirs, mais aussi ceux, nous concernant, et qui se retrouvent éparpillés dans la mémoire de nos proches. Pendant plus de 50 ans, un des personnages du film s’efforça à trouver un souvenir heureux. En vain. Jusqu’au jour où il comprend que son plus beau souvenir, c’est d’avoir fait partie du bonheur d’un être qu’il a aimé.

Mercredi, 1 septembre 2010

À la croisée des temps


Passé, présent, futur

Lorsque nous examinons les caractéristiques particulières qui nous distinguent les uns des autres, nous distinguons habituellement deux grandes catégories : les attributs physiques et les traits psychologiques. Ces deux regroupements peuvent être ensuite divisés en sous-catégories, l’inné et l’acquis, le premier étant déterminé par notre bagage génétique et le second englobe tout ce qui fluctue selon nos apprentissages. Notre analyse peut aussi s’intéresser à des phénomènes globaux, alors une vue d’ensemble des particularités culturelles pourra être observée.

Il y a pourtant une donnée que nous oublions d’inclure dans un tel raisonnement et qui nous permettrait d’analyser de manière beaucoup plus objective les agissements de chacun d’entre nous. Cette composante nous permettrait de mieux comprendre nos gestes quotidiens, ceux des gens autour de nous et ainsi que les habitudes comportementales des autres cultures.

La plupart des faits et gestes de l’être humain qui nous semblent, a priori, incompréhensibles pourraient être intelligibles si nous étions en mesure de comprendre la vision que nous avons du temps.

Le temps est conçu par l’être humain de six façons :

  1. Une vision passéiste-positive
  2. Une vision passéiste-négative
  3. Une vision présentiste-hédoniste
  4. Une vision présentiste-déterministe
  5. Une vision futuriste-déterministe
  6. Une vision futuriste-existentialiste

Tout d’abord, il y a des individus qui embellissent constamment le passé. Le passé devient alors un mythe, une représentation idéalisée qui glorifie les événements qui ont eu lieu : René Lévesque n’est pas seulement le fondateur du Parti québécois, il est aussi le meilleur politicien que le Québec aurait connu; les adolescents du 21e siècle auraient des mœurs sexuelles beaucoup plus scandaleuses que celles pratiquées par leurs parents lorsqu’ils avaient leur âge. D’après les « passéistes-positif », les événements du passé ne doivent pas être simplement observés dans le contexte de leur époque, ils auraient une valeur normative. Conséquemment, ces individus chérissent notamment les rituels ancestraux et les commémorations des événements passés.

D’aucuns ont aussi une vision du temps ancrée dans le passé, mais au lieu de le glorifier, ils font plutôt l’inverse en le discréditant, en y soulignant uniquement leurs échecs. Les « passéistes-négatif » considèrent chaque petit malheur comme étant une tragédie. Au lieu de regarder vers l’avenir, ils seront constamment ralentis dans leur quête par des regrets.

La philosophie hédoniste nous présente une autre façon d’envisager le temps : l’instant présent est le seul temps qui nous appartiendrait, le passé étant mort et l’avenir étant rempli d’incertitudes, les hédonistes recherchent le plaisir et fuient la souffrance. « Cueille le jour», nous enjoint Horace, profite du moment présent dans sa plénitude. Cependant, comment les « présentistes-hédoniste » peuvent-ils accorder leur assentiment total au présent lorsqu’ils ne savent même pas vers quel avenir il les mènera? Soulignons que cette philosophie est très présente chez certains jeunes pour lesquels l’avenir semble lointain.

Certaines personnes ont aussi une vision du temps focalisée au présent, mais à défaut de jouir de chaque moment, ils estiment qu’ils ne vaillent pas la peine de se réjouir du passé ou de planifier l’avenir puisque tout ce qui leur arrive est déjà déterminé. Selon les « présentistes-déterministe », les conditions dans lesquelles ils ont été placés déterminent le chemin qu’ils emprunteront durant leur existence. À ce sujet, notons que la religion, le marxisme et l’eugénisme procèdent tous par déterminisme où, respectivement, Dieu, l’histoire et la génétique est la condition initiale qui définit nécessairement la suite des choses.

Les croyances religieuses promettent un avenir meilleur dans un au-delà, mais où seulement les vertueux seront récompensés et les pécheurs châtiés et envoyés en enfer. C’est l’idée, partagée par les « futuristes-déterministe », voulant que les souffrances actuelles doivent être acceptées puisque notre vie sur Terre n’est qu’un passage vers une existence meilleure. Il y a un célèbre passage d’un roman de Dostoïevski où Ivan Karamazov rejette cette idée. Athée, il ne veut pas une compensation aux souffrances actuelles dans un avenir lointain. Il veut une réponse, sans attente, face aux souffrances des innocents : « je ne veux pas que mon corps avec ses souffrances et ses fautes serve uniquement à fumer l’harmonie future, à l’intention de je ne sais qui. »

La dernière voie est celle proposée par les existentialistes et par d’autres philosophies. C’est aussi celle que plusieurs êtres humains choisissent de facto sans vraiment s’en rendre compte. Bien que nous soyons tous un peu hédonistes et que nous retenons certaines choses du passé, nous menons une vie dite « futuriste-existentialiste ». Nous envisageons, nous planifions et nous construisons un projet de vie, à notre image, selon nos désirs et nos rêves.

C’est donc l’avenir qui donne à notre présent, et à notre passé, leur force, leur sens et leur saveur. De cette prémisse existentialiste est venue l’idée que l’homme est un « projet ». Ce qui compte, selon cette philosophie, c’est notre « projet » qui, à chaque instant, transcende ce passé, le transfigure et a le pouvoir de le rejouer.

Peu importe le sens que prendra votre projet, l’important c’est de ne jamais perdre de vue qu’aucun temps ne vous appartient. Mais tant que vous existez (présent), tant que vous n’êtes qu’un projet, un point dans le temps (futur), vous pouvez arriver à sauver votre passé et ainsi vous situez à l’emplacement idéal, à la croisée des temps.

Dimanche, 1 août 2010

Expression à éviter : numéro 3


Le fantôme de Nietzsche

Ce qui ne me tue pas me rend plus fort

« Ce qui ne me tue pas me rend plus fort »

Ad nauseam : jusqu’à l’écœurement. Voilà le sentiment que nous ressentons parfois en écoutant les mêmes tournures de phrases répétées fréquemment par certains politiciens. La plupart d’entre nous sommes en mesure de nommer des phrases clichées qui nous exaspèrent, les femmes penseront peut-être aux pick-up lines qu’elles ont entendues lors de leur dernière sortie nocturne.

Lorsque j’étais adolescent, j’avais apprécié le visionnement du film La Société des poètes disparus (1989) où j’y avais entendu pour la première fois la locution latine carpe diem : « Go on, lean in. Listen, you hear it? Carpe. Hear it? Carpe, carpe diem, seize the day boys, make your lives extraordinary. » (Cliquez sur la citation pour visionner l’extrait)

Gather ye rosebuds while ye may,
Old Time is still a-flying.
And this same flower that smiles today,
Tomorrow will be dying.
Robert HerrickTo the Virgins, to Make Much of Time (1648)

Si je ne récuse pas totalement cette philosophie de vie, la notion de « cueillir le jour » ne m’apparaît pas comme la philosophie à envisager afin de vivre une existence heureuse. Cette expression, comme bien d’autres d’ailleurs, est souvent prise hors de son contexte original et est utilisée dans le seul but de légitimer nos folies passagères. « Profite du jour présent », nous dit l’hédonisme, cette sentence serait ainsi la réponse à tous nos problèmes existentiels.

Pourtant, lorsque nous analysons plus attentivement cette expression latine, son créateur, Horace, ne récusait pas les principes d’une saine discipline de vie. Ce dernier incitait plutôt à bien savourer le présent dans l’idée que le futur est incertain et que tout est appelé à disparaître. C’était donc un hédonisme d’ascèse, une recherche de plaisir ordonnée, raisonnée, qui devait éviter tout déplaisir et toute suprématie du plaisir.

Laissons de côté ce poète de l’Antiquité et examinons plutôt une expression extraite de l’œuvre d’un philosophe allemand. La philosophie de Nietzsche a été interprétée de diverses façons selon les époques, à l’instar de la propagande nazie qui s’est amplement servie du concept du surhomme afin de bâtir sa conception de la suprématie de la race aryenne. D’autres concepts de la philosophie nietzschéenne tels que « Dieu est mort », « l’éternel retour de toute chose » et « la volonté de puissance » reçoivent encore aujourd’hui des interprétations divergentes.

Une des maximes de Nietzsche qui est souvent utilisée à tort et à travers est celle que l’on retrouve dans l’ouvrage Le Crépuscule des idoles : « À l’école de guerre de la vie : ce qui ne me fait pas mourir me rend plus fort. » En d’autres mots, seule la mort freinera notre volonté de vivre. Il faut alors surmonter les épreuves de la vie, les souffrances encourues ne nous détruiront pas, nous survivrons et ces bouleversements nous rendront, par le fait même, plus forts.

Certes, bien que cette maxime puisse parfois aider un individu à se relever d’une dure épreuve et ainsi lui insuffler un élan de positivisme, il me semble que cette expression fait fi des conséquences ultérieures d’un événement.

Lorsque nous analysons les répercussions à long terme d’une quelconque situation, nous sous-estimons les séquelles psychologiques. Contrairement à une blessure physique qui peut être difficilement dissimulée, une douleur à l’âme passe souvent inaperçue, d’autant plus que la personne qui souffre n’est pas toujours en mesure de mettre le doigt sur le problème.

En réécoutant le long-métrage Mystic River, j’ai remarqué que cette œuvre illustre bien mon propos. L’événement tragique survenu dans la vie de Dave Boyle lorsqu’il était enfant ne l’a pas tué, mais celui-ci en a porté toute sa vie les séquelles. Sean Devine, un ami d’enfance de Dave, croit quant à lui que ce n’est pas seulement Dave qui a été affecté par cet événement puisque les trois amis d’enfance portent eux-aussi, en eux, les conséquences de ce drame :

« Sometimes I think the three of us got in that car. And all this, it’s just a dream. The reality is we’re still eleven year old boys locked in a cellar imagining what our lives would have been if we’d escaped. » (Cliquez sur la citation pour visionner l’extrait)

Extrait du film Mystic River réalisé par Clint Eastwood

Nietzsche avait tort. Ce qui ne vous tue pas ne vous rendra pas nécessairement plus forts. Aucun guide ni aucune thérapie ne vont vous guérir de vos malheurs, car ils ne seront qu’un baume qui apaisera temporairement votre douleur.

Alors que devons-nous faire?

Aucune réponse adéquate ne saurait être fournie puisque, contrairement à une douleur physique, il est difficile de localiser le centre névralgique du mal à l’âme. La seule certitude que je peux vous transmettre, c’est qu’il ne faut pas attendre simplement que le temps passe étant donné « qu’on ne peut pas vivre éternellement avec des plaies ouvertes ».

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La citation finale provient du roman Une comédie légère de l’écrivain espagnol Eduardo Mendoza.

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