« Si le regard des autres t’effraie autant, ça doit être parce que tu crains l’opinion d’autrui sur ta personne. »
« En intellectualisant tout ce que tu fais, tu vis dans ton propre monde des idées et tu oublies le monde réel, celui du concret et des actions. »
Voilà deux exemples de commentaires que j’ai reçus après avoir publié mon dernier texte. Il est toujours plaisant de jouer le rôle du psychologue et de tenter d’analyser l’autre. Nous le faisons tous : par exemple, on peut se demander si notre voisin n’est pas homosexuel puisqu’il vit seul.
À maintes reprises au cours d’une journée, on se permet, d’une part, d’étiqueter l’autre en fonction de ce qu’il n’est pas (« il n’est pas comme moi, il n’est pas comme la plupart des gens, il n’est pas comme on devrait l’être, il s’écarte de la norme établie, etc. ») et, d’autre part, on le juge à partir d’une simple observation. Pourtant, après plusieurs années d’échange avec les gens de notre entourage, on a toujours de la difficulté a bien les connaître.
Combien de fois avons-nous entendu aux nouvelles à la suite d’un meurtre perpétré par un père de famille : « il nous semblait être quelqu’un de bien, la famille semblait heureuse… » Lorsque Gaétan Girouard s’est suicidé, tout le monde médiatique du Québec a été étonné. Bien qu’il fût workalcoolique, personne n’aurait pu prédire un tel dénouement.
Mais, il nous est impossible de concevoir ce qui échappe à notre entendement. La nature première de l’autre, c’est d’être imprévisible. Bien que de nature imprévisible, les caractéristiques de l’autre nous sont pourtant fondamentales. C’est l’autre et son regard qu’il nous renvoie sur nous-mêmes qui nous permet de nous interroger sur notre propre nature : je suis comme ceci, il est comme cela, mais pourquoi il n’est pas comme moi? Et pourquoi je ne suis pas comme lui?
Entre la personnalité que nous projetons aux yeux des autres et notre moi intérieur, il y a un écart et celui-ci m’apparaît être plus élevé que ce que la majorité des gens l’imagine habituellement. Certes, les gens que je côtoie depuis plusieurs années en viennent à connaître mes particuliarités et vice-versa. Mais, nous projetons aux autres l’image que l’on veut bien exposer (ou peut-être inconsciemment).
Ce n’est pas le fait que cette image varie en fonction du type d’individu que l’on a devant nous – collègue de travail, connaissance, ami, famille, etc. – qui suscite mon questionnement, mais le fait que cette image est brouillée et submergée. L’image qui refait surface n’est qu’une infime partie de notre être. Le schéma du glacier de Freud m’apparaît encore valable aujourd’hui. Je crois que le « moi », le « surmoi » et le « ça » définissent qui nous sommes réellement. Mais cette partie demeure inconnue aux autres.
Jacques Lacan disait que « l’image de mon corps passe par celle imaginée dans le regard de l’autre; ce qui fait du regard un concept capital pour tout ce qui touche à ce que j’ai de plus cher en moi et donc de plus narcissique » puisque c’est l’image que l’autre perçoit de notre être qui nous importe : être gros, laid, petit ou introvertie, c’est toujours en fonction de l’image perçue par l’autre.
Dans le film Fight Club, il y a un passage que j’apprécie en particulier. Tyler Durden insiste sur le fait que les hommes sont tous, en définitive, dirigés par les mêmes instincts; personne n’est différent de l’autre. Nous sommes tous un amas de particules élémentaires contrôlées par nos pulsions primaires.
« Vous n’êtes pas exceptionnel. Vous n’êtes pas un flocon de neige merveilleux et unique. Vous êtes fait de la même substance organique pourrissante que tout le reste. Nous sommes la merde de ce monde prêt à servir à tout. Nous appartenons tous au même tas d’humus en décomposition. […] Vous n’êtes pas votre travail, vous n’êtes pas votre compte en banque, vous n’êtes pas votre portefeuille, ni votre putain de treillis. Vous êtes la merde de ce monde, prête à servir à tout. »
Faut-il ramener l’Homme à ses plus bas instincts, à ses pulsions animales pour qu’il y ait moins d’écart entre ce que nous sommes et l’image que les autres ont de nous?
Je ne crois pas.
Nous ne réagissons pas tous de la même manière puisque nous avons nos propres codes et nos propres idiosyncrasies. Entre réalité, perception et imagination, les méandres de la pensée de chacun nous déstabilisent. En fin de compte, c’est peut-être une des beautés de l’être humain, soit d’être incompréhensible à ses semblables. Et pour tenter d’y voir plus clair et pour éviter de jeter du pessimisme sur les relations humaines, il faut peut-être abandonner notre logique habituelle, notre vérité subjective, pour faire face aux multiples « empires intérieurs » de chacun !

