Penser différemment

•Jeudi, 9 octobre 2008 • Laisser un commentaire

Le problème de l’induction

L’induction est un raisonnement où l’individu s’appuie sur un ou des cas particuliers pour tirer une conclusion générale. Cette démarche intellectuelle consiste à procéder par inférence probable, c’est-à-dire à déduire des lois par généralisation des observations.

L’induction peut s’avérer utile comme méthodologie dans le domaine des sciences naturelles lorsqu’on rédige des hypothèses afin de tenter de prévoir les conclusions d’une expérience en se basant sur sa validité lors d’une expérience passée. Par exemple, l’eau bout à 100 degrés Celsius est un fait établi et prédictible.

Mais, lorsque nous faisons face à une situation quelconque, nous n’avons pas le contrôle sur tous les paramètres.

Le monde est irrégulier et chaotique. Faites preuve de scepticisme lorsqu’un individu vous énonce une théorie basée sur une ou des observations passées. Comme le disait Karl Popper, c’est une démarche qui allie conjectures et réfutations qui amène un accroissement des connaissances scientifiques; donc, l’avancement de la science est souvent dû à la réfutation d’une théorie, comme ce fut le cas pour la théorie du géocentrisme qui perdura jusqu’à la fin du 16e siècle.

On parle alors de corroboration au lieu de vérification d’une hypothèse : si 999 répétitions d’une expérience aboutissent au même résultat, une seule et unique observation peut invalider cette expérience. C’est ce que le philosophe Bertrand Russell a appelé le paradoxe de la « dinde inductive » :

Pendant 364 jours, une dinde est nourrie par son maître et plus les mois avancent, plus elle reçoit davantage de nourriture. Arrive le 365e jour, la dinde est tuée afin de préparer le festin de l’action de grâce. Durant 364 jours, elle est convaincue de l’universalité du phénomène « on m’apporte à manger tous les soirs.  »

Ainsi, 99% du temps (364 jours sur 365) sa conjecture était exacte – elle gagnait aussi en confiance vis-à-vis de son maître - et il a fallu une seule donnée pour annihiler complètement son raisonnement et lui faire perdre la tête (sans vouloir faire un jeu de mots de mauvais goût!)

Pourtant, il existe un bon nombre de professions qui tentent de nous faire croire le contraire – c’est-à-dire, qu’il est possible de  tirer des lois générales à partir de phénomènes isolés - notamment la météorologie, l’économie et l’astrologie. La plupart des prédictions émises par les gens de ces domaines ne sont que des impressions basées sur aucune notion empirique. Mais, ce ne sont pas les seules coupables, puisque la même erreur est commise par la plupart d’entre nous.

Afin d’approfondir davantage le problème de l’induction, je vous propose d’examiner certaines situations où l’esprit humain fait défaut.

La fin surpasse le processus

D’abord, nous percevons uniquement le résultat final d’un événement en y oubliant le processus qui l’a généré. En percevant uniquement la finalité, nous énonçons alors des conclusions déterministes, qui ne tiennent pas compte de faits qui ont influencé la trame générale de l’événement, et auxquels les hommes qui ont fait l’histoire n’ont pas reconnu leur importance.

Dans l’ouvrage Une histoire populaire des États-Unis, l’écrivain gauchiste américain Howard Zinn présente l’histoire américaine du point de vue des vaincus, ou des laissés pour compte de l’histoire, tels que les Indiens, les esclaves en fuite, les soldats déserteurs, les jeunes ouvrières du textile et les GI du Vietnam. C’est une perspective différente de l’histoire américaine que l’auteur nous propose.

Bien sûr, la thèse de l’auteur est très anti-élitiste et il ne se gêne pas pour varloper les gens dont les manuels d’histoire américaine considèrent traditionnellement comme des héros. Au-delà des propos de l’auteur, ce qui a suscité mon intérêt au terme de la lecture de cet ouvrage c’est la méthodologie qu’Howard Zinn a utilisée, soit celle de présenter l’histoire, lorsqu’elle se fait au moment présent, comme un processus imprévisible.

Cette autre vision de l’Amérique, c’est l’histoire du peuple. C’est un contre-modèle que nous propose Zinn, une antidote à l’histoire traditionnelle rédigée du point vue des dominants :

« Zinn ne tient pour histoire que l’histoire du plus grand nombre. Il prend acte du fait que seule la mémoire des défaites (souvent) et des victoires (rares) des dominés nous enseignent correctement le monde tel qu’il va. Au contraire de la mémoire des États, qui n’est qu’une mémoire déformée selon les exigences idéologiques (ou les modes publicitaires), version aplatie d’un présent toujours renouvelé qui nie l’impact du passé sur le présent et le futur, Zinn propose de rendre à l’histoire son potentiel de subversion, forçant le lecteur à tirer les leçons du passé.

Pour croire qu’un autre monde est possible, ça aide bien de savoir que d’autres en ont rêvé avant, et que leur échec n’a rien d’inéluctable, mais, au contraire, qu’il fut l’objet d’une mobilisation de tous les instants. »

Dans notre vie quotidienne, lorsqu’on analyse un événement quelconque, on oublie parfois d’examiner le processus général qui a mené à son aboutissement final et nos conclusions sont ainsi construites seulement à partir du résultat final. L’histoire des hommes ainsi que notre vie d’individu particulier paraissent toujours beaucoup plus simple et aisément compréhensible lorsqu’on l’analyse rétrospectivement.

Biais rétrospectif

Le grand défaut des historiens – ou plutôt de leur domaine d’étude -, et de tous les êtres humains en général, c’est d’analyser un événement a posteriori comme étant probable et prévisible. L’histoire semble inévitable lorsque nous l’analysons après-coup : Hitler, les crises économiques et les guerres n’étaient pas des événements prévisibles pour les gens qui ont fait l’histoire.

L’Étrange défaite de Marc Bloch est probablement l’un des livres d’histoire les plus crédibles sur la défaite française lors de l’invasion allemande en 1940. Bloch, officier français et historien réputé, rédige son récit sur le moment, alors qu’il se cache de l’armée allemande. Malgré le manque d’informations à sa disposition et le désavantage de l’analyse au moment présent, Marc Bloch fait une analyse des causes de la défaite de 1940 qui n’a pas été profondément remise en cause à ce jour.

On nous dit souvent qu’il est préférable d’analyser un événement avec un certain recul. Cependant, lorsqu’on procède de cette façon, on tente de trouver des causes pouvant corroborer notre propos. Bloch a évité le piège de la trame narrative. Il ne nous raconte pas une histoire a posteriori, mais l’histoire telle qu’elle se jouait au moment présent : il décrivait ce qu’il venait de vivre. Point final.

L’être humain aime bien se raconter une histoire, lorsque les causes s’enchaînent l’une après l’autre pour aboutir à une conséquence inéluctable. Des psychologues vont souvent suggérer aux gens qui ont un problème quelconque - allant de la dépression passagère, au burn-out, au choc post-traumatisme - d’écrire tout ce qui leur vient à l’esprit.

Peu de gens sont capables d’analyser les choses en évitant de leur accorder une aura déterministe.

Une question de perception

Si le 11 septembre 2000, un zélé de la sécurité avait réussi à convaincre les dirigeants des compagnies aériennes d’installer des vitres pare-balles, entre le cockpit du pilote et le reste de l’avion, le 11 septembre 2001 serait considéré de la même manière que le 10 septembre 2001, soit une journée parmi tant d’autres dans l’histoire de l’Homme (supposons ici que le fait d’installer cette mesure de sécurité aurait incité les terroristes d’Al-Quaeda à ne pas attaquer les États-Unis par voie aérienne).

L’individu serait considéré aujourd’hui, à nos yeux, comme un héros, mais dans cette histoire alternative, il est simplement un homme ordinaire qui a fait son boulot. (Je m’en voudrais de m’approprier le mérite d’avoir trouvé cet exemple. Il est tiré du livre Black Swan de Nassim Nicholas Taleb.)

Après avoir analysé, d’une part, l’événement dans son ensemble en tenant compte du processus global et, d’autre part, en évitant le piège du biais rétrospectif ainsi que celui de la création d’une trame narrative où les faits s’enchaînent entre eux de manière prévisible, il importe d’être réceptif par rapport aux éléments considérés, généralement, non significatifs étant donné qu’ils ne génèrent, a priori, aucune conséquence visible.

L’Homme a la fâcheuse habitude d’analyser le monde de façon linéaire et d’établir une analyse de causalité en débutant par la fin, soit de la conséquence; il est ainsi aisé de trouver une ou des causes qui corroborent la conséquence. Le 11 septembre 2001 nous apparaît beaucoup moins inévitable lorsqu’on y introduit l’exemple décrit plus haut.

Je crois que notre perception des choses pourrait être améliorée si on faisait preuve d’ouverture d’esprit. De petits gestes peuvent parfois avoir des conséquences gigantesques sans qu’ils soient nécessairement comptabilisés.

Les statistiques sont parfois trompeuses puisqu’on ne peut jamais prendre en considération ce qui n’a pas eu lieu. Prenons deux exemples tirés de sports professionnels qui peuvent nous induire en erreur lorsqu’on analyse simplement le sommaire final.

Au hockey, un lancer frappé qui atteint le poteau n’est pas considéré comme un tir au but puisque le poteau est considéré comme faisant parti de l’extérieur du but. Au baseball, un but sur balles n’est pas considéré comme une présence au bâton.

Alors, théoriquement, après une période de hockey, une équipe pourrait totaliser 20 tirs au but, tous dirigés à partir du centre de la patinoire tandis que son adversaire pourrait avoir aucun tir au but, mais 20 tirs ayant touché le poteau. En regardant la feuille de pointage, on serait porté à croire que la première équipe a dominé outrageusement la deuxième.  Un tir sur le poteau est considéré comme un non-événement dans les statistiques et, pourtant, tout amateur de hockey retient son souffle lorsque le pointage est serré et que l’adversaire fait résonner une des trois barres métalliques du filet.

Au baseball, une équipe pourrait avoir 7 coups sûrs après 3 manches de jeu et avoir 0 point au tableau indicateur et son opposant pourrait totaliser aucun coup sûr et avoir marqué 4 points. Le but sur balles, au baseball, n’est pas comptabilisé comme une présence au bâton puisque le joueur n’a pas réussi à mettre la balle en jeu, mais cela permet à l’équipe qui est à l’offensive de poursuivre la manche.

J’utilise ces deux exemples sportifs pour illustrer le fait que ce qui est considéré comme un non-événement, soit quelque chose que l’on ne comptabilise pas, peut avoir un impact important sur la suite des événements.

Il serait possible de trouver des exemples dans d’autres domaines.

Par exemple, on dépense des millions dans la recherche scientifique et on n’arrive pas toujours à des résultats concluants. Mais, pour un scientifique, un non-événement comme le fait qu’un microbe ne réagisse pas avec tel élément est un avancement puisqu’il permet d’infirmer ou d’affirmer une hypothèse.

Pour exprimer à merveille le fait qu’un événement non perceptible aux yeux de plusieurs peut être révélateur lorsqu’on prend le temps de s’y attarder, je me range du côté de la sagesse du célèbre détective Sherlock Holmes. Cet extrait est, par ailleurs, tiré du récit l’Étoile d’argent :

Le colonel témoignait clairement par l’expression de son visage de la pauvre opinion que les talents de mon compagnon continuaient à lui produire; mais je vis, à la figure de l’inspecteur, que cette dernière observation l’avait sérieusement intrigué.

— Vous considérez cela comme une chose importante? demanda-t-il.

— Très importante.

— Y a-t-il quelque autre point sur lequel vous désireriez attirer mon attention?

— Sur la manière étrange dont le chien s’est comporté la nuit du meurtre.

— Mais le chien n’a rien fait.

— C’est précisément là ce qui est étrange, répondit Holmes.

Penser les choses différemment

Au tournant des années 2000, William Lamar “Billy” Beane, le gérant des As d’Oakland, a dû trouver une nouvelle façon d’analyser les performances des joueurs de Baseball, les nouveaux propriétaires de l’équipe voulant que leur investissement soit rentable à long terme. Le gérant général devait alors respecter un plafond salarial d’environ 40 millions de dollars tout en ayant une équipe compétitive pouvant rivaliser avec les puissants Yankees de New York avec leur masse salariale de plusieurs centaines de millions de dollars.

Sans entrer dans les détails, – vous pouvez consulter l’ouvrage Moneyball: The Art of Winning an Unfair Game rédigé par Michael  Lewis pour en apprendre davantage – Billy Beane a utilisé de nouvelles méthodes d’analyse (comme celle de la moyenne de présence sur les buts qui n’était pas utilisée par les autres gérants généraux) qui lui permit de dénicher des joueurs performants et sous-évalués selon les critères du baseball majeur.

En 2001, les As terminèrent au 1er rang de leur division, mais furent éliminés au cours de la 5e et ultime partie de la série de division par leurs rivaux new-yorkais. Cependant, une seule victoire différenciait les deux équipes, malgré le fait que la masse salariale des Yankees était beaucoup plus élevée que celle des As.

Billy Beane est un innovateur : sa philosophie n’est pas ancrée dans les dogmes traditionnels du baseball majeur ce qui lui a permis d’instaurer une nouvelle perception des choses.

C’est grâce à des individus comme Nicolas Copernic, Charles Darwin, Martin Luther King, qui ont su penser les choses autrement et faire fi des critiques, que les connaissances en astronomie, en biologie et dans le domaine des droits humains ont pu être révisé.

Conclusion

Le but premier de cet article était de vous mettre en garde contre le problème de l’induction énoncé au 16e siècle par l’écossais David Hume. L’induction, c’est de croire que le passé sera un guide utile pour le futur et de tirer des conclusions à partir de faits isolés. Il est préférable de dire « je ne sais pas » plutôt que de tenter de trouver des causes à des phénomènes que nous analysons une fois qu’ils ont eu lieu.

Le conseil que je donnerais à tous, c’est de toujours douter et d’incliner, si cela est possible, votre esprit à faire preuve de scepticisme.

Nietzsche disait qu’il fallait renverser les anciennes valeurs, penser au-delà du bien et du mal, bref de faire table rase sur l’homme actuel afin de bâtir l’homme nouveau, le surhomme…

Pour ma part, je crois qu’il ne faut pas s’empêcher d’opter pour une nouvelle perspective d’analyse. La langue anglaise a une expression que j’aime bien utiliser : « thinking outside the box », c’est-à-dire aborder les choses de manière non-conventionnelle.

Allez n’ayez pas peur de penser les choses différemment, puisque le monde progresse quand il s’efforce d’être conforme à ce qu’il n’est pas, mais qu’il pourrait devenir, et non quand il est banalement conforme à ce qu’il est!

Le monde est plat

•Vendredi, 12 septembre 2008 • Laisser un commentaire

En 2005, Thomas Friedman, journaliste au New York Times, publie The World Is Flat qui deviendra rapidement un best-seller.  Cet ouvrage est une analyse de la mondialisation des dernières décennies. Dix bouleversements sociologiques, économiques et technologiques (des flatteners dans le jargon de l’auteur) ont permis d’abolir certaines frontières communicationnelles.

En voici quelques-uns :

  • La chute du mur de Berlin : symbole de la fin du communisme et de l’ouverture au capitalisme pour la plupart des marchés du monde qui étaient sous le joug soviétique.
  • La révolution de l’Internet : le navigateur Netscape a permis dès 1995 à rendre l’Internet davantage accessible, un plus grand nombre de gens pouvant dès lors communiquer virtuellement.
  • Des Logiciels aux “flux de travail” autonomes : des machines peuvent désormais parler à d’autres machines sans l’intervention d’un être humain.
  • L’Open source (logiciels à libre distribution) : Linux ou Mozilla (Firefox) sont des sociétés qui se sont formées grâce à ce principe. Plus récemment, les communautés sociales comme Facebook ou les blogues ont permis aussi un rapprochement des communications.
  • L’Outsourcing (externalisation) : transfert d’une partie ou de l’ensemble d’une fonction d’une organisation (entreprise ou administration) vers un partenaire externe. Aujourd’hui, les frontières sont abolies. À titre indicatif, l’Inde produit davantage d’ingénieurs que les États-Unis.
  • Les outils technologiques personnels : iPod, cellulaire, SMS, vidéo-conférence, etc.

Comme le démontre Friedman, la mondialisation et l’essor technologique permettent à l’Homme de se rapprocher et de réduire les distances et les barrières qui l’empêchaient auparavant d’entrer en contact avec son prochain. Il se peut que je ne connaisse pas l’individu qui habite la maison en face de chez nous, mais la publication de mes pensées à l’intérieur d’un carnet personnel virtuel (blogue) m’amène à communiquer en temps réel avec des gens aux quatre coins du globe.

6 ou 3 degrés de séparations?

Malgré tout, d’après l’avis de certains spécialistes, la génération Y, c’est-à-dire les individus nés entre 1979 et 1994 (définition relevée sur le site e-marketing.fr), serait plus individualiste et moins portée à manifester leurs désaccords politiques ou à revendiquer des changements sociaux lorsqu’on la compare à la génération de leurs parents (les baby-boomers) qu’ils aient été hippies, syndicalistes ou souverainistes. D’autres analystes iront même jusqu’à dire que la mondialisation, au lieu de favoriser le contact humain  avec l’autre et de créer de nouveaux échanges culturels, entraînerait plutôt un repli sur soi dans un processus d’auto-défense afin de protéger son terroir et sa culture personnelle.

D’après l’hypothèse émise par Stanley Milgram, psychologue américain, dans l’étude du petit monde publiée en 1967, chacun serait relié à n’importe quel autre individu par une courte chaîne de relations sociales. Cette théorie porte le nom des six degrés de séparation.

Une étude menée par la compagnie Microsoft et publiée en 2008 vient renforcer cette théorie. L’étude révèle qu’il faut en moyenne créer des liens avec 6,6 contacts avant de pouvoir parler à une personne particulière qui ne figure pas sur sa liste de contacts. Dans 78% des cas, 7 contacts intermédiaires sont nécessaires. Un des chercheurs de Microsoft qui a contribué à cette étude a tenu ces propos au Washington Post :

« J’ai trouvé ça très surprenant. Il semblerait qu’il y ait une connectivité sociale constante pour l’humanité. Si les gens ont toujours eu l’impression d’être proches, nous avons montré à grande échelle que cette idée était bien plus qu’un mythe urbain. »

Un rapport de recherche publié par O2 télécommunication en août dernier va encore plus loin. Selon Jeff Rodriguez, directeur du département de recherche pour O2 télécommunication, à l’intérieur d’un réseau social d’intérêt commun, les individus seraient séparés seulement par 3 degrés. Selon l’auteur, l’être humain a trois réseaux sociaux principaux, la famille, le travail et les amis, et au moins cinq réseaux sociaux basés notamment sur ses intérêts et ses passes-temps.

« For example, one of the respondents Katrina, 27 from Brighton, is a classical musician and leads a jazz band. She was asked to make contact with a Japanese jazz singer, Natsuo Murakami, halfway across the world. She contacted her record producer in Berlin via an email. He called his opposite number in Tokyo who had a register of all jazz singers in the country. Therefore making the link from Katrina to Natsuo in three personal steps. »

A priori, on pourrait croire que l’Homme moderne individualiste et égoïste est moins intéressé à entrer en contact avec les autres individus. Cependant, d’après l’étude d’O2 télécommunication, les gens ont le sentiment que la qualité des relations qu’ils ont et qu’ils développent chaque jour à l’intérieur de leur réseau social est meilleure qu’il y a 5, 10, voir 20 ans. Il faut tout de même mettre les choses en perspective et considérer cette étude comme une image figée dans le temps tout comme l’est un sondage mené lors d’une campagne électorale.

Le monde est plat

Les chansons de mes aïeux sont bien plaisantes à entendre, mais elles témoignent à mon avis d’une fausse analyse de la société actuelle. On analyse souvent les événements du passé avec une certaine nostalgie lorsqu’on les scrute à l’aide de notre regard du présent.

Les familles sont plus petites qu’au début du 20e siècle et les gens préfèrent peut-être le confort de leur maison (cocooning) aux activités traditionnelles de rencontre sociale, mais ils n’ont pas perdu pour autant le besoin de sociabiliser. Paradoxalement, plus on a l’impression d’être séparé de tous et chacun, plus on se rapproche et que l’on crée des liens qui étaient impensables il y a à peine 20 ans grâce à l’utilisation de nouveaux outils de communication.

Ce qui a changé, c’est le moyen. La communication à l’aide des nouveaux médias - comme envoyer un courriel, commenter un article sur un blogue ou retrouver d’anciens amis sur facebook - est considérée par bon nombre d’individus comme étant une forme d’échange qui déshumanise les relations humaines.

Mais, à mon avis, les écrits permettent davantage de découvrir le monde intérieur de chacun. Le port du masque (la dissimulation de notre moi) est utilisé lorsque l’autre est devant nous. Les nouvelles formes de communications permettent alors d’étaler nos réflexions profondes avec une plus grande liberté et, par le fait même, de rejoindre un grand public.

« Jamais le monde n’a été aussi grand qu’au lendemain du périple de Magellan », écrit l’historien Pierre Chaunu dans l’ouvrage Conquête et exploitation des nouveaux mondes. Grâce à la globalisation des échanges commerciaux, à l’accessibilité informationnelle en un temps record et au développement de nouvelles formes de communication, le lien d’interdépendance entre les êtres humains n’a jamais été aussi fort et, par conséquent, jamais le monde n’a été aussi petit!

Janus

•Jeudi, 11 septembre 2008 • Laisser un commentaire

Toute porte a deux faces, donnant de deux côtés, l’une d’elles regarde les gens dehors l’autre regarde l’intérieur.

De même que, assis près du seuil d’entrée de votre maison, votre portier voit les sorties et les entrées, ainsi moi, portier de la cour céleste, j’aperçois au même instant les régions de l’Aurore et de l’Hespérie [l'Orient et l'Occident].

Tu vois les visages d’Hécate [Déesse grecque des carrefours] tournés dans trois directions pour surveiller les carrefours à trois branches; moi aussi, j’ai la possibilité, pour ne pas perdre du temps en tournant la tête, de voir des deux côtés sans mouvoir mon corps.

Extrait des Fastes d’Ovide

Connaissez-vous Mark Stevens? Il est l’auteur de plus de 24 livres reliés au monde du marketing et du business, le président (CEO) de MSCO – une agence spécialisée en marketing intégré ayant notamment comme client Nike, GE, Starwood – et conférencier dans plus de 40 événements par année.

Mais, c’est par l’entremise de son blogue Unconventional Thinking que j’ai découvert cet homme.

Plusieurs de ses écrits me font réfléchir sur des aspects de la vie auxquels je n’avais pas réellement songé. L’élément déclencheur qui m’a permis de rédiger l’article l’insoutenable légèreté de l’être est la lecture d’un de ses textes, The Unimportance Of The So Very Important, publié en juillet dernier.

Voici 3 autres articles parmi tant d’autres de cet auteur qui m’ont fait réfléchir :

The Land Of No Second Chances

Into The Black Hole Of Fear

Five Minutes To Forever

J’ai décidé de recopier en entier le plus récent article de Stevens, non pas pour le plagier, mais pour rendre un hommage à l’auteur et aussi pour vous le faire découvrir.

C’est en quelque sorte une réflexion sur le Janus qui habite chacun de nous. Janus, divinité romaine, est représenté avec deux visages tournés en sens contraire pouvant ainsi signifier, par exemple, que le passé et le présent étaient toujours présents à ses yeux.

Le janus de Stevens, c’est la dichotomie entre, d’une part, le visage que nous arborons chaque jour devant nos confrères de travail et les gens que nous côtoyons épisodiquement et, d’autre part, le visage de notre empire intérieur. Le regard d’autrui est parfois difficile à jumeler avec les multiples facettes de notre monde intérieur.

The Case Of The Two Bios

Everyone we work with, everyone we befriend, everyone we love and trust, has two bios.

What do I mean by this?

When one of my sons arrived at college, he met a professor during his first week at school. The gentleman commenced the semester with an unusual classroom lecture, of sorts.

He posted a Power Point slide revealing, in brassy grandeur, all of his impressive credentials: cum laude, PhD, department chair, noted author, father of a half dozen theories, and on and on.

My son reacted in polar opposition to what this apparent show of intellectual superiority intended to elicit.

Restless in his seat, my son thought, “What a pompus stuffed shirt this guy is.”

And then the professor surprised him. Actually shocked him. And most impressive, endeared himself to him.

“Now that you have had the opportunity to absorb that side of me,” the professor said, “here is my other bio.”

Another Power Point slide appeared, this time revealing rather unflattering traits:

Alcoholic
Apathetic Parent
Lack Of Personal Imagination
Fear Of Taking Risks

In business, in friendship, in romance, we are taught to keep the unattractive bio, which we all have, under wraps. To hide it. To present a facade as close to perfection as possible.

But no one believes it. We all know, deep down, that we are all imperfect. And those among us who are most transparent, most willing to surface the “stealth” bio, are actually the ones we admire most and select to be our partners, in whatever form of partnership we choose.

Why? Because we are drawn to their courage. Their honesty. To the knowledge that we actually know them and they us and in that mutual admission of imperfection, we find a perfect union.

I was asked the other day what it takes to be a successful leader, be it a CEO, the head of a tiny department, an entrepreneur seeking success against all odds, a platoon commander leading his forces into battle.

It takes any number of unusual and exceptional traits, perhaps chief among them the willingness to show both bios instead of the fantasy bio you post on FaceBook.

Mark Stevens
CEO

Notre petit monde

•Samedi, 9 août 2008 • Laisser un commentaire

Mes très chers amis,

Je suis ému, délicieusement ému. Nous voici de nouveau réunis tous ensemble et notre petit monde s’est refermé autour de nous, nous rendant la sécurité, la bonté et l’ordre. Après des jours d’horreur et de désarroi, les cohortes de la mort ont été mises en fuite. L’hiver est loin, déjà oublié, et la joie qui nous avait abandonnée est revenue dans nos cœurs.

Ma philosophie est simple. Je suis sûr qu’il y a beaucoup de gens pour en dire du mal, mais je m’en fiche, je m’en contre fiche. Je voudrais dire que nous, les Ekdahl, ne sommes pas venus au monde pour en déchiffrer les secrets, car nous n’avons pas la formation qu’il faut pour se lancer dans ce genre d’exercice; il vaut mieux laisser en paix les idées fumeuses et prétentieuses. Vivons dans ce qui est à notre taille, dans notre petit monde et acceptons-le tel qu’il est. Chérissons-le, aimons-le et tirons-en la meilleure partie.

Voilà soudain que la mort s’abat sur nous. Voilà soudain que l’abîme s’ouvre à nos pieds. Voilà soudain que la tempête et les catastrophes nous accablent. Cela nous le savons très bien, mais nous refusons de nous attarder à penser à ces choses peu plaisantes. Nous, les Ekdahl, nous aimons nos paravents, nos illusions. Privez un homme de son armure d’illusion et voici qu’il vient fou.

Comprendre, tout le problème de la vie est là. Il faut comprendre les gens. Autrement, nous n’oserons jamais les aimer et encore moins en dire du mal. Il faut aussi comprendre la réalité, comprendre le monde afin qu’en toute bonne conscience nous puissions critiquer et déplorer son absurde monotonie.

Le monde est un repère de brigands et bientôt la nuit va l’engloutir. Les hordes du mal ont brisé leurs chaînes et hurlent comme des chiens enragés. Et perfidement, le poison entre en nous et en tous les autres, il n’épargne personne, il s’attaque à tous…

Voilà pourquoi nous devons profiter du bonheur, en jouir, tant que ce bonheur est des nôtres. Et voilà pourquoi nous devons être aimant, gentil et bon. C’est pourquoi nous devons le faire sans honte, ni remord. Nous devons retirer de la joie de notre cher petit monde, de ce que nous mangeons, des gens que nous côtoyons et du moindre sourire.

Discours tenu par Gustav Adolf Ekdahl à la fin du long-métrage Fanny et Alexandre réalisé par Ingmar Bergman.

L’insoutenable légèreté de l’être

•Vendredi, 8 août 2008 • 2 commentaires

« Dieu nous a surtout fait présent d’une sagesse ferme, mais simple et populaire, qui n’a rien de royal ni d’éclatant, et qui, sachant que la vie des hommes est sujette à un nombre infini de vicissitudes et de changements, ne nous permet, ni de nous glorifier des biens dont nous jouissons nous-mêmes, ni d’admirer dans les autres une félicité qui peut n’être que passagère et n’avoir rien de réel.

L’avenir est pour chaque homme un tissu d’accidents tous divers qui ne peut être prévu. Celui-là nous paraît seul heureux de qui Dieu a continué la félicité jusqu’au dernier moment de sa vie; mais, pour celui qui vit encore, et qui flotte, au milieu des écueils, sur cette mer orageuse, son bonheur nous paraît aussi incertain et aussi mal assuré que la couronne pour celui qui combat encore et qui n’a pas encore vaincu. »

Plus de deux millénaires après que Solon ait donné, selon la légende, cet avertissement à Crésus il m’apparaît que la sagesse de ce législateur athénien nous est encore aujourd’hui fort utile. N’en déplaise aux astrologues et aux tenants d’un déterminisme religieux de ce monde, notre vie est imprévisible. Rien n’est décidé à l’avance ou, comme le disait Pascal,  il n’est pas certain que tout soit certain. Il nous est, par conséquent, impossible de prédire quoique ce soit et d’extrapoler sur notre situation présente.

Contrairement au proverbe allemand, une fois ne compte pas, une fois c’est jamais (einmal ist keinmal) – ne pouvoir vivre qu’une vie, c’est comme ne pas vivre du tout, et qui résume la réflexion métaphysique de Tomas, personnage principal du roman de Kundera, je crois que la beauté de la vie humaine réside dans le fait que l’on ne vit qu’une seule vie :

« L’homme ne peut jamais savoir ce qu’il faut vouloir, car il n’a qu’une vie et il ne peut ni la comparer à des vies antérieures ni la rectifier dans des vies ultérieures. Il n’existe aucun moyen de vérifier quelle décision est la bonne, car il n’existe aucune comparaison. Tout est vécu tout de suite pour la première fois et sans préparation. » (Milan Kundera – L’insoutenable légèreté de l’être)

Entre la légèreté et la pesanteur, qu’est-ce qui est positif? Parménide répondait que le léger est positif. Et je crois, aujourd’hui, qu’il avait raison.

« L’insoutenable légèreté de l’être,  est-ce cela le but à atteindre? » Mais, lorsque rien n’est significatif et essentiel, la vie ne perd-elle pas ses repères et ne devient-elle pas insignifiante? Puisque l’on vit qu’une seule fois, ne risque-t-on pas de vivre sans souci de responsabilités? 

J’envisage l’insoutenable légèreté de l’être non pas comme une négation de toutes responsabilités, mais plutôt comme une expression signifiant que rien n’est joué à l’avance. Nous sommes les seuls responsables de nos choix, nous ne disposons de rien au départ et tout reste à faire.  C’est seulement lorsqu’une vie humaine est libérée de toute emprise déterministe, à l’instar des contraintes que l’on s’impose au quotidien et qui nous poussent à faire quelque chose par nécessité, que l’on peut vraiment trouver un sens à ce que l’on fait.

Il faut envisager la vie dans toute sa légèreté, dans toute sa fugacité. Inspirons-nous des paroles de Tyler Durden dans le film Fight Club : nous ne sommes pas notre travail, nous ne sommes pas notre compte de banque, nous ne sommes pas l’image véhiculée par les publicitaires. Nous ne sommes rien.

C’est seulement lorsqu’aucun élément nous apparaît comme étant nécessaire  que nous pouvons appréhender le moment présent dans sa plénitude. C’est nous qui devons construire notre propre éthique de vie en fonction de la vision que nous avons de notre vie d’individu particulier. Je crois que la vie serait merveilleuse sans contrainte, sans barrière déterministe, sans principes rigides et sans notion que l’on jugerait comme éternellement vrai.

Chacun d’entre vous a la possibilité d’envisager le devenir comme un vaste jardin dont la tâche de le cultiver vous appartient à vous et à vous seul. De ce vide ontologique, les possibilités futures sont incommensurables et inimaginables. L’unicité de l’existence et le fait que des hasards inexplicables nous percutent constamment nous font apprécier toutes les infimes particules de vie dont nous avons la certitude qu’elles ne reviendront jamais.  

« Après son retour de Zurich à Prague, Tomas fut pris de malaise à l’idée que sa rencontre avec Tereza avait été le résultat de six improbables hasards. Mais, un événement n’est-il pas au contraire d’autant plus important et chargé de signification qu’il dépend d’un plus grand nombre de hasards? Seul le hasard peut nous apparaître comme un message. Ce qui arrive par nécessité, ce qui est attendu et se répète quotidiennement n’est que chose muette. Seul le hasard est parlant. » (Milan Kundera – L’insoutenable légèreté de l’être)

Leurré par le hasard

•Dimanche, 27 juillet 2008 • Un commentaire

Chaque jour, nous sommes leurrés par le hasard. Nous voyons une certaine logique là où il n’y en a aucune. Par conséquent, nous sous-estimons le rôle de la chance. Après l’événement, les choses apparaissent comme étant inévitables et nécessaires. C’est ce qu’on appelle la « surcausalité » : « on pense avoir compris beaucoup plus après le fait qu’avant », dit Nassim Nicholas Taleb auteur du livre Fooled by Randomness : The Hidden Role of Chance in Life and in the Markets.

J’ai souvent louangé l’apport de Descartes à la réflexion humaine. Le cartésianisme nous permet, entre autres, de construire notre pensée sur une base rationnelle en partant du doute méthodique pour arriver à une évidence; de l’intuition à la déduction. La grande préoccupation de la philosophie de Descartes est ainsi d’atteindre la certitude; et c’est à ce stade-ci de sa réflexion que je m’oppose au philosophe français.

À mon avis, il y a peu de certitudes dans la vie. Le scepticisme s’avère alors une arme utile envers les tenants d’un formalisme intellectuel. Il est beaucoup plus difficile et courageux pour un homme d’utiliser le « que sais-je? » de Montaigne que le « je pense donc je suis  » de Descartes; pour le premier, le doute intellectuel est un devoir tandis que pour le second, père du cartésianisme, le but de toute réflexion humaine est d’arriver à une certitude.

Lorsqu’on considère les événements de notre vie et que l’on essaie d’aboutir à une explication dite rationnelle, on se range souvent du côté de l’évidence du déterminisme, tandis qu’une interprétation basée sur  l’enchaînement de circonstances fortuites serait jugée comme beaucoup moins rationnelle. Les gens ont l’impression de vivre dans un univers beaucoup plus déterministe qu’il ne l’est réellement.

D’abord, notre cerveau conçoit le monde de façon beaucoup moins aléatoire qu’il ne l’est en réalité. Ce qui ne signifie pas que tout n’est qu’une question de hasard; le scepticisme n’est pas du nihilisme! La chance n’est pas la seule responsable du succès des Péladeau, Desmarais et Dion de ce monde. La chance sourit qu’aux esprits bien préparés, disait Louis Pasteur. S’il faut posséder certaines habiletés comme de l’intelligence, de l’intuition et de la persévérance pour arriver au succès, ce n’est pas nécessairement tous les gens intelligents, intuitifs et persévérants qui réussissent dans la vie. C’est le sophisme de l’affirmation de la conséquence : un argument de la forme si A alors B, B, donc A. Sous forme conditionnelle (« Si A alors B, donc si B alors A »), c’est appelé conversion d’un conditionnel.

Ensuite, notre cerveau est incapable de concevoir que des événements peuvent être imprévisibles. De nombreux événements n’ont simplement aucun précédent, on les appelle alors des black swans. Selon Nassim Nicholas Taleb, inventeur du terme, un black swan* est un événement qui a des répercussions majeures, difficiles à prédire, au-delà du domaine des attentes normales. En voici quelques exemples : la Première Guerre mondiale,  le 11 septembre 2001, les grandes faillites de sociétés, la bulle financière de l’an 2000…

Finalement, nous avons une impression subjective qui nous conduit à croire que tel événement était inévitable; nous proclamons alors que nous le savions depuis le début. C’est ce qu’on appelle le biais rétrospectif (ou la distorsion rétrospective) qui désigne, en psychologie du raisonnement,  la tendance de l’esprit humain à juger a posteriori qu’un événement était probable ou prévisible, alors même que ce n’était pas le cas avant qu’il ait eu lieu. 

Il m’apparaît que ces trois tendances de l’esprit humain -  la difficulté à accepter l’enchaînement de causes aléatoires, l’incapacité à concevoir les phénomènes imprévisibles (les black swans) et la tendance à considérer rétrospectivement les événements comme étant inévitables – font en sorte que, la plupart du temps, on réduit le dénouement d’un événement quelconque à sa plus simple expression et on rejette toutes les explications alternatives qui auraient pu avoir lieu : si je réussis, c’est parce que j’ai pris la bonne décision et si j’échoue c’est parce que je me suis trompé.

La part de l’autre peut aussi être illustrée sous forme d’histoire alternative. Imaginé qu’un riche homme d’affaires vous offre 10 millions de dollars si vous participez à une ronde de roulette russe et que vous sortez gagnant (c’est-à-dire que vous demeurez en vie!). 5 histoires alternatives sur 6 feraient de vous un homme riche. Le problème, c’est que seulement une de ces histoires est observée dans la réalité. Et dans la réalité, nous observons seulement les gagnants : pour un Bill Gates, il y a des milliers d’hommes d’affaires qui ont dû déclarer faillite.

La plupart des individus considèrent que c’est faire preuve de folie que de considérer dans notre analyse à la fois ce qui est observable et ce qui ne l’est pas. Les probabilités ne font pas partie, selon la croyance commune, de la réalité et nous devons les laisser entre les mains des statisticiens et des vendeurs d’assurance.

Ce qu’on appelle « probabilité » n’est pas un simple calcul de cotes sur les dés ou des variantes plus compliquées. C’est l’acceptation de l’absence de certitude dans nos connaissances (dans notre vie) et le développement de méthodes pour faire face à notre ignorance.

Les histoires alternatives ne sont pas très intuitives, les recherches sur le cerveau humain démontrent que les évidences mathématiques ont peu de sens à nos yeux. Les réalistes sont dans l’erreur lorsqu’ils croient que c’est seulement ce qui arrive réellement qui est important, mais les sceptiques des théories probabilistes le sont encore davantage. Mais, ne les blâmons pas trop : il est difficile de vivre tous les jours en gardant à l’esprit les différentes probabilités qui pourraient nous arriver.

*Pendant longtemps, on a cru que tous les cygnes étaient blancs. Juvénal - un poète latin de la fin du premier siècle et du début du deuxième siècle de notre ère auquel nous devons entre autres l’expression « mens sana in corpore sano », soit « un esprit sain dans un corps sain » - est le premier a avoir utilisé l’expression du cygne noir : « of rara avis in terris nigroque simillima cygno », soit une expression sarcastique qui signifie quand les cygnes seront noirs.. L’expression est donc utilisée jusqu’au 17e siècle, moment de la découverte de cygnes noirs en Australie, comme une métaphore pour illustrer quelque chose qui ne peut pas exister.

La part de l’autre

•Mardi, 1 juillet 2008 • Laisser un commentaire

Idéalement, il faudrait se garder d’avoir des a priori. Mais, étant donné que peu de choses se conçoivent indépendamment de l’expérience, nous attribuons des jugements sur certains éléments de la vie sans y avoir participé directement, en se référant, par exemple, à l’argument ou l’expérience d’autrui.

Cependant, nous aurions intérêt à faire preuve de discernement lorsque notre réflexion se porte sur un événement quelconque. Je ne m’intéresse pas ici aux nuances, soit le fait d’utiliser un discours qui manie avec brio les différentes teintes et tonalités du langage afin d’atténuer nos propos, mais bien à la mince ligne de démarcation qui existe entre la personne que nous sommes aujourd’hui et celle que nous aurions pu devenir si les circonstances avaient été différentes.

À mon avis, les subtilités de la vie s’apprécient davantage lorsqu’on tient compte de la part de l’autre, soit ce qui aurait pu nous arriver si la conjoncture ou le contexte ambiant avait été différent.

Bien que j’aie déjà écrit le contraire, je crois, aujourd’hui, que la part de l’autre nous permet de relativiser notre vie en nous remémorant que notre existence ne tient pas simplement aux choix que nous prenons en toute liberté de cause.

La part de l’autre, c’est toutes les particules de vie qui auraient pu nous arriver, mais qui sont, finalement, demeurées à l’état de néant. Si le 8 octobre 1908 Adolf Hitler avait été accepté à l’École des Beaux-arts de Vienne et non refusé, le cours d’une vie aurait été changé, mais aussi celle du monde. Évidemment, tout bon historien vous dira que l’on étudie ce qui s’est réellement passé. Des faits. Seulement les faits nous importent.

Mais, nous avons tous, au fond de nous, une petite créature que nous tenons en laisse pour par qu’elle s’échappe et que soit révélé au monde entier ce que nous aurions pu devenir. « Depuis ce jour, l’enfant a peur de lui-même, il sait qu’il cohabite avec une bête violente et sanguinaire, il souhaite la tenir toute sa vie dans sa cage. » (Eric-Emmanuel Schmitt, La part de l’autre

Cet homuncule, cet être abject, nous rappelle, notamment, qu’entre un état de satisfaction, de contentement, et un état de désespoir, il n’y a souvent qu’un pas à franchir.

Lorsque Saku Koivu, un athlète multi-millionnaire, a reçu les résultats de son dernier examen médical de dépistage du cancer afin de s’assurer que sa rémission était bel et bien terminée, il a ressenti du contentement. Il s’est dit : « enfin, c’est terminé, j’ai vaincu la maladie. » Mais, Saku vivra jusqu’à la fin de ses jours avec la part de l’autre, ce petit homoncule cancéreux, qui lui rappellera, à chaque rendez-vous annuel chez le médecin, qu’il aurait pu mourir.

Certains vont louanger la chance ou la bonne fortune et d’autres, les rationnels, vont remercier le travail des médecins et la grande forme physique de l’athlète. Mais, Saku, lui, est le seul qui peut savoir et comprendre que l’être qu’il est aujourd’hui n’est pas seulement lié à ce qu’il a été, mais aussi à ce qui aurait pu lui arriver dans une éventualité où on lui aurait annoncé, par exemple, qu’il lui restait qu’une seule année à vivre.

Est-ce que c’est la rémission de son cancer ou le fait qu’il doit constamment vivre avec l’appel de la mort en dedans de lui qui l’a influencé davantage dans la poursuite de sa carrière de joueur de hockey et dans sa vie de tous les jours? Probablement un peu des deux.

Quittons le monde du hockey et examinons deux exemples de scènes finales tirées de chefs-d’oeuvre du cinéma. C’est l’état psychologique dans lequel ces deux personnages se retrouvent à la fin de leur périple qui importe ici.

Dans ce premier extrait, on y voit Lester, personnage principal du film Beauté américaine et interprété sublimement par Kevin Spacey, qui tient ce discours à sa mort : « Bien sûr je pourrais être aigri de ce qui m’est arrivé, mais c’est inutile. Il y a tant de beauté dans le monde. » Après avoir connu plusieurs épreuves, on peut dire qu’il connaît enfin le contentement. Au début du récit, il était un homme malheureux et il meurt en étant en paix avec lui-même (j’y vois même un sourire sur son visage ensanglanté) ayant entrepris de modifier sa façon de vivre.

Quant à cette scène finale, elle met en action David « Noodles » Aaronson, personnage du long-métrage Il était une fois en Amérique et interprété admirablement par l’acteur Robert De Niro. La dernière image nous montre un flashback du jeune Noodles qui sourit. Les plus machiavéliens diront que son sourire est attribuable à l’opium qu’il vient d’inhaler, mais, à mon avis, ce sourire témoigne d’un homme qui se sent soulagé d’être enfin libéré de sa vie de criminel.

La vie de Lester aurait pu connaître un dénouement différent s’il avait décidé de ne pas changer sa vie de fond en comble. Pourtant, il ne ressent pas de l’amertume au moment de sa mort puisqu’il accepte son sort (on peut même dire qu’il meurt heureux), il est conscient que la cessation de la vie humaine fait parti des circonstances incontrôlables. En ce qui a trait à Noodles, il sait que son existence aurait pu être différente si Deborah, son amour d’enfance, avait décidé de rester auprès de lui au lieu de poursuivre sa carrière d’actrice. Par contre, au moment de la scène finale, il est heureux car il a fait le choix de quitter sa profession de truand.

Quelle conclusion doit-on dégager de la lecture de ce texte?

L’Homme est fait de deux choses, soit de choix et de circonstances. Si nous avons le contrôle sur les premiers au sens où nous les choisissons en toute liberté, les circonstances, elles, échappent à notre contrôle. On dit que l’être humain est la somme de ses expériences (de ses choix), que ce que nous sommes, aujourd’hui, dépend de ce que nous avons été et que c’est lui, le passé, qui module le développement de notre être. Mais, nous sommes aussi la soustraction (les circonstances) de ce que nous aurions pu devenir…

Nul besoin d’être mélancolique. Il faut simplement être conscient que, parfois, il s’agit de peu de choses pour faire basculer notre existence d’un bord ou de l’autre. Si l’on considère l’amour et la haine ou le bonheur et le malheur comme étant des émotions qui s’opposent par nature entre elles, il faut pourtant reconnaître que entre l’une et l’autre il n’y a souvent qu’une question de degré. Et c’est la même chose entre ce que nous sommes et que nous aurions pu devenir.

Je vous entends déjà avec vos mots à la bouche, notamment celui du mérite. Il est évident que je mérite le milieu dans lequel je suis né; je mérite tout autant la famille merveilleuse qui a su m’élever et m’éduquer convenablement; tout le crédit de mon intelligence me revient, c’est ce qui m’a permis, entre autre, d’étudier à l’université; et je peux me considèrer comme étant un être astucieux puisque j’ai su faire les bons choix au moment opportun.

Ne suis-je pas le seul et unique responsable de ma situation actuelle?

Bien sûr, je fais de l’ironie! Mais, lorsque vous serez porté à juger l’autre en vous glorifiant d’être comme ceci et de croire en votre supériorité, rappelez-vous que vous cohabitez avec une créature qui porte en elle les circonstances qui auraient pu faire de vous un être tout a fait différent.

Le paradis perdu

•Jeudi, 26 juin 2008 • Laisser un commentaire

Pour ceux qui lisent mes écrits depuis quelques années, vous avez dû remarquer que je rejette toutes doctrines religieuses. Je ne me considère pas pour autant comme un athée puisque l’athéisme affirme l’inexistence de Dieu et je suis d’avis que cette affirmation ne peut pas être prouvée. Ma pensée sur ce sujet se rapproche des penseurs comme Albert Einstein et Charles Darwin que l’on qualifie comme étant des agnostiques.

L’agnosticisme est la position philosophique selon laquelle la vérité de certaines propositions est inconnue ou inconnaissable. C’est une pensée fondée sur le doute. La vérité absolue est incertaine : « je ne sais pas et je ne sais pas s’il est possible de savoir. »

Par contre, j’adore tout ce qui touche la mythologie des religions et particulièrement la mythologie grecque avec ses multiples divinités. En ce qui a trait à la religion chrétienne, je crois que même les non-croyants devraient lire le premier livre de la Torah, ce qu’on appelle communément le « Livre de la Genèse ». On peut analyser les différents récits sous plusieurs aspects; en voici une interprétation personnelle de la chute des premiers Hommes.

Ils pouvaient explorer un vaste territoire, y découvrir chacun de ses recoins et ses particularités : fouler le sol granuleux du bord de la mer et s’y coucher nu, laisser simplement le temps s’écouler ou aller dans l’eau en se laissant emporter par les vagues et par la douce berceuse du vent; gambader dans l’herbe longue afin de sentir le frôlement sur chacune des extrémités épidermiques de leurs jambes; se promener librement pour y contempler la nature dans toutes ses merveilles…

Dans ce Jardin d’Éden, ils pouvaient jouir de l’abondance des ressources : la nourriture ne s’épuisait jamais, l’eau était pure, aucun danger ne pouvait se pointer à l’horizon. Mais, il y avait un mais… On leur ordonna de s’occuper de ce vaste jardin et on leur interdit de manger le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal.

D’abord, je voudrais faire un parallèle entre la prescription formulée par Dieu, soit de « s’occuper du jardin », et la dernière phrase du roman Candide de Voltaire, « il faut cultiver notre jardin ». À mon avis, pour Voltaire, « cultiver » signifie améliorer ou interagir avec les choses qui relèvent de notre contrôle et le terme « jardin » s’oppose au Jardin d’Éden, le premier représentant notre propre vie et le second un idéal à atteindre. Bref, il faut laisser de côté les problèmes métaphysiques et agir afin de construire un monde meilleur, aujourd’hui, au sein de notre environnement immédiat.

Pourquoi Adam et Ève ont-ils désobéi à Dieu en mangeant le fruit interdit?

Le premier homme porte déjà en lui un chaos que l’on peut nommer comme l’hubris. L’hubris, c’est la démesure, un sentiment violent qui inspire les passions. Si ce sentiment peut mener à la némésis, soit à la destruction (pensons à l’avènement au pouvoir du régime nazi; d’ailleurs, l’historien Ian Kershaw a nommé les deux tomes de sa biographie d’Hitler, Hubris et Némésis…), il peut aussi être source de création, ce qu’on nomme le dépassement de soi. Ne dit-on pas que la ligne est mince entre le génie et la folie?

Pangloss, précepteur de Candide et professeur de métaphysico-théologo-cosmolonigologie, émet l’idée suivante à la fin du périple :

Tous les événements sont enchaînés dans le meilleur des mondes possibles; car enfin si vous n’aviez pas été chassé d’un beau château à grands coups de pied dans le derrière pour l’amour de mademoiselle Cunégonde, si vous n’aviez pas été mis à l’inquisition, si vous n’aviez pas couru l’Amérique à pied, si vous n’aviez pas donné un bon coup d’épée au baron, si vous n’aviez pas perdu tous vos moutons du bon pays d’Eldorado, vous ne mangeriez pas ici des cédrats confits et des pistaches.

Le paradis perdu n’en était pas un que l’Homme avait gagné par les durs labeurs, mais c’était un endroit qu’on lui avait donné. Le fruit représente la tentation et le désir que l’Homme a de découvrir les choses par lui-même, de se tromper souvent, mais au moins d’avoir essayé. Les choses ne se passent pas toujours comme on le souhaiterait, mais parfois on dirait que les événements sont enchaînés, pas au sens où la souffrance est nécessaire pour parvenir à un moment de bonheur, mais bien que le monde est tel qu’il est, avec ses imperfections!

Allez-y : foncez! Mangez le fruit interdit : changez d’emploi si vous n’êtes pas heureux, voyagez, retournez aux études, cultivez votre jardin! Trouvez cette force intérieure, cette force créatrice, ce chaos qui vous permettra de mettre au monde une « étoile dansante ». Bien sûr, on vous dira qu’Il il faut faire preuve de tempérance, de sobriété et de modération. Et l’hubris, la démesure, peut mener à la destruction. Tout comme l’eau est la source de la vie et aussi source de déluge, l’homme se doit de trouver son point d’équilibre entre l’hubris créateur et l’hubris destructeur et de tenir en cage sa némésis.

Je vous laisse sur les derniers mots du poème Le Paradis perdu écrit par John Milton, publié en 1667 et traduit pour la première fois en français par François-René de Chateaubriand :

Ils regardèrent derrière eux, et virent toute la partie orientale du Paradis, naguère leur heureux séjour, ondulée par le brandon flambant : la porte était obstruée de figures redoutables et d’armes ardentes. Adam et Ève laissèrent tomber quelques naturelles larmes, qu’ils essuyèrent vite. Le monde entier était devant eux, pour y choisir le lieu de leur repos, et la Providence était leur guide. Main en main, à pas incertains et lents, il prirent à travers Eden leur chemin solitaire.

Notre monde intérieur

•Lundi, 23 juin 2008 • Un commentaire

« Si le regard des autres t’effraie autant, ça doit être parce que tu crains l’opinion d’autrui sur ta personne. »

« En intellectualisant tout ce que tu fais, tu vis dans ton propre monde des idées et tu oublies le monde réel, celui du concret et des actions. »

Voilà deux exemples de commentaires que j’ai reçus après avoir publié mon dernier texte. Il est toujours plaisant de jouer le rôle du psychologue et de tenter d’analyser l’autre. Nous le faisons tous : par exemple, on peut se demander si notre voisin n’est pas homosexuel puisqu’il vit seul.

À maintes reprises au cours d’une journée, on se permet, d’une part, d’étiqueter l’autre en fonction de ce qu’il n’est pas (« il n’est pas comme moi, il n’est pas comme la plupart des gens, il n’est pas comme on devrait l’être, il s’écarte de la norme établie, etc. ») et, d’autre part, on le juge à partir d’une simple observation. Pourtant, après plusieurs années d’échange avec les gens de notre entourage, on a toujours de la difficulté a bien les connaître.

Combien de fois avons-nous entendu aux nouvelles à la suite d’un meurtre perpétré par un père de famille : « il nous semblait être quelqu’un de bien, la famille semblait heureuse… » Lorsque Gaétan Girouard s’est suicidé, tout le monde médiatique du Québec a été étonné. Bien qu’il fût workalcoolique, personne n’aurait pu prédire un tel dénouement.

Mais, il nous est impossible de concevoir ce qui échappe à notre entendement. La nature première de l’autre, c’est d’être imprévisible. Bien que de nature imprévisible, les caractéristiques de l’autre nous sont pourtant fondamentales. C’est l’autre et son regard qu’il nous renvoie sur nous-mêmes qui nous permet de nous interroger sur notre propre nature : je suis comme ceci, il est comme cela, mais pourquoi il n’est pas comme moi? Et pourquoi je ne suis pas comme lui?

Entre la personnalité que nous projetons aux yeux des autres et notre moi intérieur, il y a un écart et celui-ci m’apparaît être plus élevé que ce que la majorité des gens l’imagine habituellement. Certes, les gens que je côtoie depuis plusieurs années en viennent à connaître mes particuliarités et vice-versa. Mais, nous projetons aux autres l’image que l’on veut bien exposer (ou peut-être inconsciemment).

Ce n’est pas le fait que cette image varie en fonction du type d’individu que l’on a devant nous – collègue de travail, connaissance, ami, famille, etc. – qui suscite mon questionnement, mais le fait que cette image est brouillée et submergée. L’image qui refait surface n’est qu’une infime partie de notre être. Le schéma du glacier de Freud m’apparaît encore valable aujourd’hui. Je crois que le « moi », le « surmoi » et le « ça » définissent qui nous sommes réellement. Mais cette partie demeure inconnue aux autres.

Jacques Lacan disait que « l’image de mon corps passe par celle imaginée dans le regard de l’autre; ce qui fait du regard un concept capital pour tout ce qui touche à ce que j’ai de plus cher en moi et donc de plus narcissique » puisque c’est l’image que l’autre perçoit de notre être qui nous importe : être gros, laid, petit ou introvertie, c’est toujours en fonction de l’image perçue par l’autre.

Dans le film Fight Club, il y a un passage que j’apprécie en particulier. Tyler Durden insiste sur le fait que les hommes sont tous, en définitive, dirigés par les mêmes instincts; personne n’est différent de l’autre. Nous sommes tous un amas de particules élémentaires contrôlées par nos pulsions primaires.

« Vous n’êtes pas exceptionnel. Vous n’êtes pas un flocon de neige merveilleux et unique. Vous êtes fait de la même substance organique pourrissante que tout le reste. Nous sommes la merde de ce monde prêt à servir à tout. Nous appartenons tous au même tas d’humus en décomposition. […] Vous n’êtes pas votre travail, vous n’êtes pas votre compte en banque, vous n’êtes pas votre portefeuille, ni votre putain de treillis. Vous êtes la merde de ce monde, prête à servir à tout. »

Faut-il ramener l’Homme à ses plus bas instincts, à ses pulsions animales pour qu’il y ait moins d’écart entre ce que nous sommes et l’image que les autres ont de nous?

Je ne crois pas.

Nous ne réagissons pas tous de la même manière puisque nous avons nos propres codes et nos propres idiosyncrasies. Entre réalité, perception et imagination, les méandres de la pensée de chacun nous déstabilisent. En fin de compte, c’est peut-être une des beautés de l’être humain, soit d’être incompréhensible à ses semblables. Et pour tenter d’y voir plus clair et pour éviter de jeter du pessimisme sur les relations humaines, il faut peut-être abandonner notre logique habituelle, notre vérité subjective, pour faire face aux multiples « empires intérieurs » de chacun !

Le regard d’autrui

•Dimanche, 15 juin 2008 • 4 commentaires

« Nous ne sommes nous qu’aux yeux des autres et c’est à partir du regard des autres que nous nous assumons comme nous-mêmes. » (Sartre)

« La possibilité de vivre commence dans le regard de l’autre. » (Houellebecq)

C’est dans l’ouvrage l’Être et le Néant que Sartre développe les principaux concepts de sa philosophie d’ontologie phénoménologique tels que l’« en-soi », le « pour-soi » et le « pour-autrui ». L’« en-soi » et le « pour soi » sont en perpétuel état d’opposition, le premier désignant toute chose, toute réalité qui existe sans avoir la conscience d’exister et le second désigne « l’être de l’homme » conscient de ce qu’il est et des possibilités infinies de choisir d’être autre chose.

La roche (« en-soi ») existe de manière passive, sans avoir la liberté d’être autre chose que ce qu’elle est, mais l’Homme, lui, a une liberté absolue. Si le caractère solipsiste du cogito vouait l’être à une solitude absolue puisque la seule chose, selon Descartes, qu’on est certain c’est la conscience de notre propre réalité, le « pour-soi » postule la liberté de tous les hommes. Pour reprendre une formule de Heidegger « l’homme ne possède pas la liberté, mais c’est la liberté qui possède l’homme. »

La liberté nous possède et si celle-ci est absolue, elle est limitée par la responsabilité que nous avons envers autrui; et c’est ce concept, celui de « pour-autrui », que je voudrais aborder.

À force d’interagir avec ma famille, mes amis et les gens que je côtoie régulièrement, je peux deviner leurs comportements, leurs pensées, leurs idiosyncrasies, mais la relation que j’entretiens avec eux n’est pas contingente, essentielle, mais accidentelle.

L’autre, c’est la personne que j’ai en face de moi qui me ressemble, mais qui m’est étranger.  Mais cet autre appartient à mon « pour-soi ». Je peux me faire une représentation de l’autre, en faire un « pour-moi » (un être que je donne un sens), mais en définitive la nature première de l’autre, c’est d’être autre.

C’est le regard d’autrui qui donne tout son sens à nos réactions émotives telles que la honte, la fierté, la jalousie et l’amour. C’est cette intersubjectivité, soit ce moment de flottement où chacun construit sa réflexion sur l’autre qu’il a en face de lui, qui, pour reprendre les termes de Sartre, précipite « notre chute » et « l’éclatement de moi-même » : chacun nie l’autre pour être lui-même.

De mon néant – soit le vertige que l’on ressent face à ce sentiment de liberté absolue et des possibilités qui s’offrent à nous – je peux devenir ce que je veux. Mais, en définitive, suis-je réellement ce que suis? (celui fabriqué par ma conscience que j’ai d’être)? Ou suis-je la construction du regard d’autrui? Ma liberté et mon intentionnalité sont sans cesse remises en question par le regard que l’autre porte sur moi.

J’aime les hommes, mais je déteste l’autre. Il m’est insupportable. Cet être échappe à mon entendement puisque je ne suis pas en mesure de saisir avec certitude sa pensée profonde. Si ce ramassis de particules élémentaires n’était qu’un objet inerte, je pourrais certes continuer à exister sans m’en soucier. Mais, mes actes prennent une tout autre signification lorsqu’ils sont portés à la psyché d’autrui.

L’autre, dit-on, permet de mieux nous connaître. Je crois que l’autre nous empêche plutôt d’être qui nous sommes réellement. La plupart du temps, nous agissons non pas en fonction de qui nous sommes véritablement, mais plutôt en jonglant entre qui nous désirons être et l’image de qui nous voulons projeter à ceux qui nous côtoie.

« On se trompe avant même de rencontrer les gens, quand on imagine la rencontre avec eux; on se trompe quand on est avec eux; et puis quand on rentre chez soi, et qu’on raconte la rencontre à quelqu’un d’autre, on se trompe de nouveau. Or, comme la réciproque est généralement vraie, personne n’y voit que du feu, ce n’est qu’illusion, malentendu qui confine à la farce. Pourtant, comment s’y prendre dans cette affaire si importante – les autres – qui se vide de toute la signification que nous lui supposons et sombre dans le ridicule, tant nous sommes mal équipés pour nous représenter le fonctionnement intérieur d’autrui et  ses mobiles cachés? » (Philipe Roth – Pastorale américaine)