Huis clos : l’être à la croisée des temps (4e partie)
« Un huis clos, c’est une audience interdite au public, mais c’est aussi une métaphore adéquate pour décrire le fait que la conscience de soi, c’est-à-dire ce qui se passe dans l’esprit d’un individu, est inaccessible pour autrui. »
Huis clos : une introduction (1re partie)
« Notre moi, c’est-à-dire ce qui constitue notre individualité, nous définit-il réellement en tant qu’individu, ou bien c’est plutôt notre image dans les yeux des autres qui est la véritable substance de notre être? »
Huis clos : apprivoiser l’incertitude (2e partie)
« En interagissant avec autrui, le film de ma vie échappe à mon contrôle, les autres se conduisent à l’image de cinéastes amateurs, interprétant mes actions à leur manière, en me distribuant des destins à l’envi. »
Huis clos : notre image dans les yeux des autres (3e partie)
Prenez le temps de vous arrêter un instant afin de réfléchir aux événements marquants des dernières années de votre vie. Si vous pouviez soustraire les expériences que vous avez vécues, arriveriez-vous à la substance première de votre être, au centre névralgique de votre existence, soit la personne que vous êtes vraiment, indépendante de toute chose? Des expériences différentes auraient-elles fait de vous quelqu’un de complètement différent? Devons-nous nous définir en fonction de ce que nous sommes aujourd’hui (au moment présent), ou de ce que nous souhaiterions devenir (dans un avenir hypothétique) ou bien encore selon ce que nous aurions pu être (si notre passé s’était déroulé autrement)?
L’être humain choisit généralement de vivre sa vie en se projetant dans le temps, en conjuguant ses actions au temps futur et en planifiant et en construisant ses projets de vie, à son image, selon les rêves qu’il chérit. Les choix de vie, à l’instar d’avoir des enfants, de prendre soin de sa santé et de planifier sa retraite, déterminent la conception que nous nous sommes façonné de l’avenir.
Il arrive cependant qu’un événement catalyseur vienne bouleverser notre vision du temps : que ce soit la maladie, la mort d’un être cher ou la rupture amoureuse, ces circonstances fortuites peuvent venir modifier notre confiance en l’avenir. Nous allons alors changer nos priorités et il est possible que nous soyons plus enclins à vivre le moment présent. Ainsi, pendant une période de temps, nous déciderons de jouir de chaque petit bonheur, jusqu’au jour où nous réaliserons que cet hédonisme ne nous a pas permis de retrouver le bonheur perdu.
La quadrature du cercle est alors bouclée : nous ne pouvons pas nous laisser simplement bercer pas le moment présent, puisque nous ne savons pas vers quel avenir il nous mènera, tandis que le fait de planifier sa vie au temps futur est aussi voué à l’échec, puisque l’avenir, ce point fuyant à l’horizon, peut, à tout moment, être amené à dévier de sa trajectoire initiale. Lorsque notre regard est trop porté vers l’avenir, nous oublions d’apprécier les petits bonheurs qui peuvent être saisis au quotidien : étant toujours en avance sur notre temps, tel un joueur d’échec qui s’efforce d’anticiper les prochains mouvements de son adversaire, notre vie n’est alors qu’un éternel projet en construction.
Notre passé mange sans cesse notre présent. Nous répétons souvent le même modèle, la même formule et la même rengaine, tel un chanteur qui ressort constamment ses vieux tubes populaires. Nous croyons sincèrement au cycle de la vie, au fait que toute chose passe pour être remplacée par quelque chose de neuf, de mieux, mais, finalement, notre courbe évolutive butte inlassablement à la fixité de notre existence.
Ni le passé, ni le présent et ni le futur ne peuvent nous offrir un « espace vital » satisfaisant étant donné que nous ne sommes jamais seuls avec nous-mêmes : nous cohabitons avec la personne que nous aurions pu devenir si telle ou telle chose s’était passée différemment. Il y a une part de nous-mêmes qui se dissimule dans la trame narrative de notre vie. Cette part de l’autre, ce petit homoncule qui cohabite en nous, nous rappelle sans cesse qui nous aurions pu devenir. Certes, la vie commence à se compliquer lorsque nous pensons aux millions de routes différentes que nous aurions pu emprunter, d’autant plus que ces changements de direction auraient aussi bouleversé le destin d’autrui, des gens qui ont croisé notre chemin.
Qu’elles soient bonnes ou mauvaises, l’être humain accepte difficilement que bon nombre de ses expériences soient influencées par des circonstances imprévisibles. C’est que nous devons parfois attendre plusieurs années avant que le sens des choses nous soit révélé et il se peut aussi que la révélation tant attendue demeure enfouie quelque part, dans une sorte de néant, qui serait la somme de notre mémoire et de celle des individus ayant croisé notre route. Entre temps, il faut continuer à vivre, sans que nous soyons en mesure de comprendre le pourquoi du comment de tout ce qui nous arrive.
L’éthique de vie à adopter serait-elle alors de se situer à la croisée des temps entre passé, présent et futur, soit d’accepter son passé, de vivre au moment présent et de se laisser une petite fenêtre ouverte, au loin, vers l’avenir?
Ce huis clos a débuté par une certitude : notre conscience est inaccessible à autrui. Cette certitude amène paradoxalement une incertitude, car nous ne savons jamais comment notre image est représentée dans les pensées de l’autre. Nous venons maintenant de voir que nous image réelle cohabite avec celles que nous aurions pu revêtir si les choses s’étaient passées autrement.
À la croisée des temps, à la croisée des regards, qui suis-je vraiment?
« Ne jamais perdre de vue le graphique d’une vie humaine, qui ne se compose pas, quoi qu’on dise, d’une horizontale et de deux perpendiculaires, mais bien plutôt de trois lignes sinueuses, étirées à l’infini, sans cesse rapprochées et divergeant sans cesse : ce qu’un homme a cru être, ce qu’il a voulu être, et ce qu’il fut. »
Marguerite Yourcenar – Les carnets des Mémoires d’Hadrien (1951)

