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Huis clos : notre image dans les yeux des autres (3e partie)

Dimanche, 26 juin 2011

« Chaque jour, nous naviguons dans les eaux troubles du néant de nos pensées conjecturales, tout en essayant, tant bien que mal, de dénouer la réalité parmi les possibles éventualités. »

Huis clos : une introduction (1re partie)

« L’angoisse ressentie à l’égard de l’indétermination des pensées d’autrui est intimement liée au caractère irréversible du temps. Il faut s’habituer à vivre dans un monde où la conscience de l’autre est insaisissable et où nous ne pourrons jamais savoir ce que l’avenir nous réservera. »

Huis clos : apprivoiser l’incertitude (2e partie)

En revenant du travail, je m’assois sur un banc d’un wagon de métro, j’ouvre mon sac à dos et je me rends compte que j’ai oublié mon roman au boulot. Comble de malheur, la batterie de mon lecteur MP3 est vidée. Il ne me reste plus qu’à me reposer en me plongeant dans un état de demi-sommeil et, ainsi, patienter une vingtaine de minutes, le temps que j’arrive à destination. À peine cinq minutes se sont écoulées lorsque j’ouvre les yeux : je suis incapable de relaxer tranquillement, je crains de m’endormir et de manquer ma station d’arrêt.

Au-delà de cette considération pratique, je n’arrive pas à me reposer puisque des idées tourbillonnent dans ma tête. Je viens de relire les premiers romans de Milan Kundera, ceux qu’il a écrits en tchèque, et cette relecture influence la façon dont j’analyse les relations interpersonnelles. J’observe les gens autour de moi : il y en a certains qui écoutent de la musique et d’autres qui sont en train de lire un journal, la plupart étant enfermés dans leur solitude.

Il me vient alors à l’esprit une phrase de L’Immortalité de Kundera, ledit roman qui traîne sur mon bureau de travail : notre image dans les yeux des autres. Comment la jeune fille en face de moi me perçoit-elle? Tous les gens que je rencontre se construisent un certain prototype de mon être, mais ce modèle n’est, ni plus ni moins, qu’une simple version inventée de ma vie : c’est autre chose que le quelqu’un d’autre que je pourrais devenir si je décidais d’agir autrement puisque ce prototype, c’est ce que je suis dans le regard des autres. En interagissant avec autrui, le film de ma vie échappe à mon contrôle, les autres se conduisent à l’image de cinéastes amateurs, interprétant mes actions à leur manière, en me distribuant des destins à l’envi.

Le soir, couché dans mon lit et cherchant le sommeil, je repense aux réflexions que j’ai eues dans le métro. Si le film de ma vie réalisé par les autres me dérange profondément, c’est que ces derniers racontent mon histoire selon une interprétation qui n’est pas la mienne, autrui n’ayant pas accès à mon moi. Pour rester dans la thématique du cinéma, c’est un peu comme si je décidais d’inventer une autre conclusion à un classique du cinéma et que je déformais ainsi l’œuvre originale : l’histoire serait pratiquement inchangée, à cela près que je rajouterais quelques scènes. Cette version B de ce film serait l’équivalent de la version alternative que je suis aux yeux des autres : une possibilité. Néanmoins, ce long-métrage modifié et cette histoire inventée par autrui de ma propre vie ne sont pas conformes à la vision originale du créateur.

Prenons par exemple le film Casablanca. Je pourrais rajouter deux scènes supplémentaires après la conclusion originale du long-métrage. D’abord, nous observerions Rick Blaine en train de boire whiskey sur whiskey et, après le ixième verre, il agripperait le serveur par le bras et lui raconterait toute sa peine. Le serveur le repousserait violemment, le mettrait à la porte du débit de boisson et Rick s’effondrerait dans une ruelle où il baignerait dans un mélange de vomissure et de larmes.

En ce qui a trait à la seconde scène, nous observerions Ilsa Lund quelques instants après qu’elle ait quitté Rick pour embarquer dans l’avion qui la ramènerait à Paris. Elle se lèverait alors de son siège pour se rendre à la salle de bain, poserait ses deux mains sur le comptoir, se regarderait dans le miroir et éclaterait en sanglots. Personne n’entendrait les plaintes déchirantes d’Ilsa. Le film se terminerait avec l’atterrissage de l’avion et par une vue en plongé sur Ilsa Lund, étendue sur le plancher de la salle de bain, un flacon de pilules à la main, puis un fondu en image vers Rick Blaine croupissant dans une prison de Casablanca.

Que nous préférions la version originale ou celle que je viens d’inventer, cela m’importe peu puisque la problématique soulevée ici n’a rien à voir avec le domaine de la critique artistique. Entre le créateur d’une œuvre artistique et le spectateur, et entre nous-mêmes et les autres, il existera toujours, et inévitablement, un gouffre profond. Il nous est impossible de connaître les pensées de la personne qui nous regarde.

« On sait toujours ce que les autres sont pour nous, mais on ne sait jamais ce que nous sommes pour les autres. »

Philippe Claudel – Les Âmes grises (2003)

Malgré tout le bon vouloir de la philosophie, il y aura toujours une zone grise, une frontière impénétrable, un no man’s land, entre nous-mêmes et les autres. Comme le décrit si bien l’écrivain tchèque Milan Kundera dans L’Immortalité, « l’homme n’est rien d’autre que son image. Les philosophes peuvent bien nous expliquer que l’opinion du monde importe peu et que seul compte ce que nous sommes. Mais les philosophes ne comprennent rien. Tant que nous vivrons parmi les humains, nous serons ce pour quoi les humains nous tiennent. »

Force est de reconnaître que les paroles que vous dites ne sont pas nécessairement de dignes représentants de vos vérités intérieures. Nous sommes ce pour quoi les autres nous tiennent. « Que pense-t-il? » est une interrogation qui effleure fréquemment notre esprit. Qui n’a jamais rêvé de connaître les pensées les plus intimes d’autrui? Certes, ce serait un pouvoir immense, mais aussi un lourd fardeau. Si vous connaissiez toutes les pensées d’autrui, croyiez-vous que vous seriez capable de vivre avec le poids énorme d’une vérité nue?

Posons-nous maintenant la question suivante : cherchons-nous vraiment la vérité ou plutôt une version de la vérité, à savoir celle qui correspond le mieux à la vision que nous avons de nous-mêmes ainsi que celle qui concorde avec la représentation que nous fournit notre esprit de la personne qui est en face de nous?

« Presque tout ce que nous savons d’autrui est de seconde main. Si par hasard un homme se confesse, il plaide sa cause; son apologie est toute prête. Si nous l’observons, il n’est pas seul. On m’a reproché d’aimer à lire les rapports de la police de Rome; j’y découvre sans cesse des sujets de surprise; amis ou suspects, inconnus ou familiers, ces gens m’étonnent; leurs folies servent d’excuses aux miennes. Je ne me lasse pas de comparer l’homme habillé à l’homme nu. Mais ces rapports si naïvement circonstanciés s’ajoutent à la pile de mes dossiers sans m’aider le moins du monde à rendre le verdict final. Que ce magistrat d’apparence austère ait commis un crime ne me permet nullement de le mieux connaître. Je suis désormais en présence de deux phénomènes au lieu d’un, l’apparence du magistrat, et son crime. »

Marguerite Yourcenar – Mémoires d’Hadrien (1951)

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