Huis clos : apprivoiser l’incertitude (2e partie)
Chacun d’entre nous vit avec son propre empire intérieur, celui-ci étant inaccessible pour autrui.
D’aucuns affirmeront que de la constatation à la certitude, il peut parfois y avoir une marge d’erreur et qu’en observant les relations humaines sous cet angle, nous nous soustrayons à la tâche de comprendre les autres, nous conduisant ainsi vers une attitude individualiste, voire égoïste, et centrée sur nos propres besoins. Je suis plutôt d’avis que cette observation n’est qu’une simple évidence et tant et aussi longtemps que nous n’accepterons pas le fait que nous existons simultanément dans deux mondes parallèles, le nôtre et celui que nous partageons avec autrui, il nous sera impossible d’apprivoiser les incertitudes de la vie et de cohabiter avec le regard d’autrui.
Ce changement de perspective doit commencer par l’apprivoisement de ce qui est incertain. La vie est une suite d’événements indéterminés et n’oublions jamais que, pour notre conscience, le présent n’est jamais présent, le passé ne veut pas toujours passer et l’avenir tarde souvent à venir.
Cette incertitude par rapport au temps à venir peut se traduire par un état de sérénité et de tranquillité d’esprit si nous acceptons le fait que nos choix s’effectuent en fonction des données que nous possédons au temps présent. Cet état d’esprit nous amènera alors à considérer le présent comme étant notre seul champ d’intervention et, par conséquent, d’outrepasser notre peur de l’échec, puisque le fait d’échouer ne serait alors qu’une simple possibilité parmi tant d’autres. Ainsi, au lieu que nous soyons constamment en « état d’être », nous existerions pleinement, en acceptant les conséquences imprévisibles de nos décisions.
Il est cependant difficile d’avoir une vision ancrée uniquement au temps présent. Dans la mesure où les conséquences de nos choix sont imprévisibles et que nos attentes soient démesurées en ce qui concerne l’avenir, nous ressentons parfois des regrets par rapport à nos décisions qui n’ont pas tourné comme nous l’aurions souhaité. Tant et aussi longtemps que nous n’accepterons pas le fait que le temps est un concept élastique et que les trois grands axes temporels (passé, présent et futur) s’entrecroisent, nous ne serons jamais en mesure d’accepter l’incertitude inhérente à la vie.
L’angoisse ressentie à l’égard de l’indétermination des pensées d’autrui est intimement liée au caractère irréversible du temps. Il faut s’habituer à vivre dans un monde où la conscience de l’autre est insaisissable et où nous ne pourrons jamais savoir ce que l’avenir nous réservera.
Répétons-le : il est impossible de lire ce qui est écrit sur le visage de la personne que nous observons, tout comme l’avenir est, et sera toujours, imprévisible, et ce, n’en déplaise aux oracles et cartomanciens de ce monde. Cette tentative de prévision transformera simplement l’autre en quelqu’un d’autre, soit une personne différente de ce qu’il est pour lui-même, à ses propres yeux; tandis que pour l’avenir, cette anticipation des événements à venir nous précipiterait dans une situation inconfortable où nous devrions jongler avec une mosaïque de conjectures, faisant en sorte que nous oublierions de vivre et d’apprécier chaque instant de notre existence.
Pour revenir à la problématique initiale de ce huis clos, la question que nous devons maintenant nous poser est la suivante : notre moi, c’est-à-dire ce qui constitue notre individualité, nous définit-il réellement en tant qu’individu, ou bien c’est plutôt notre image dans les yeux des autres qui est la véritable substance de notre être?
« C’est une illusion naïve de croire que notre image est une simple apparence, derrière laquelle se cacherait la vraie substance de notre moi, indépendante du regard du monde. [...] Notre moi est une simple apparence, insaisissable, indescriptible, confuse, tandis que la seule réalité, presque trop facile à saisir et à décrire, est notre image dans les yeux de l’autre. Et le pire : tu n’en es pas maître. Tu essaies d’abord de la peindre toi-même, ensuite, au moins, de garder une influence sur elle, de la contrôler, mais en vain : il suffit d’une formule malveillante pour te transformer à jamais en lamentable caricature. »
Milan Kundera – L’Immortalité (1990)


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