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Quand le cinéma illustre la philosophie

Samedi, 24 avril 2010

Dernièrement, j’ai réécouté les deux volets du long-métrage Kill Bill, réalisé par Quentin Tarantino. Bien que je n’ai pas encore visionné ses deux plus récentes productions, je crois, a priori, qu’elles iraient rejoindre ses autres œuvres cinématographiques dans mon regroupement personnel et restreint de films que je peux visionner à maintes reprises sans jamais m’ennuyer.

Écouter un film de Tarantino, c’est comme manger un plat réconfortant et préparé de la même façon depuis 25 ans par sa chère maman : il n’y a aucune surprise désagréable puisque nous savons à l’avance ce qui nous attend. Les tourtières préparées par ma mère sont excellentes et j’en mangerais plusieurs fois par année, mais le fait d’en manger fréquemment ne me permet pas de découvrir de nouvelles saveurs ou de nouveaux aliments.

Le scénario des films de Tarantino est souvent rocambolesque et l’histoire se déroule toujours au sein d’univers qui me sont très étrangers, à l’instar de celui du monde criminel. Tarantino est un grand réalisateur et un de mes cinéastes préférés, mais ses films ne me font pas réfléchir sur l’existence humaine. Ce ne sont pas des films philosophiques puisqu’ils exigent peu d’effort de réflexion de la part du spectateur.

Cette constatation n’enlève absolument rien à la qualité de ses longs-métrages, mon objectif étant simplement de souligner les différentes approches valorisées par un metteur en scène, certains choisissant le divertissement, d’autres la réflexion.

Contrairement à la vision très répandue, notamment chez les individus qui sont d’avis que la philosophie est une discipline ennuyeuse, un film à propos philosophique n’est pas nécessairement une œuvre dite de répertoire, un chef d’œuvre de la cinémathèque ou bien encore un long-métrage dont la trame narrative est indéchiffrable, à l’instar de certains films réalisés par David Lynch.

Certes, un film philosophique nous demande une plus grande réceptivité intellectuelle qui n’est pas nécessairement au rendez-vous le vendredi soir, après une dure semaine de travail.

À mon avis, la caractéristique principale d’un film philosophique réside dans le fait que les réponses aux questions soulevées sont habituellement laissées en suspend lors de la conclusion du récit afin que le spectateur se forge sa propre interprétation.

« Meet me… in Montauk… »

[In the house on the beach]

Joël : I really should go! I’ve gotta catch my ride.

Clémentine : So go.

J : I did. I thought maybe you were a nut… but you were exciting.

C : I wish you had stayed.

J : I wish I had stayed to. NOW I wish I had stayed. I wish I had done a lot of things. I wish I had… I wish I had stayed. I do.

C : Well I came back downstairs and you were gone!

J : I walked out, I walked out the door!

C : Why?

J : I don’t know. I felt like I was a scared little kid, I was like… it was above my head, I don’t know.

C : You were scared?

J : Yeah. I thought you knew that about me. I ran back to the bonfire, trying to outrun my humiliation.

C : Was it something I said?

J : Yeah, you said “so go.” With such disdain, you know?

C : Oh, I’m sorry.

J : It’s okay.

[Walking Out]

C : Joel? What if you stayed this time?

J : I walked out the door. There’s no memory left.

C : Come back and make up a good-bye at least. Let’s pretend we had one.

[Joel comes back]

C : Bye Joel.

J : I love you…

C : Meet me… in Montauk…

(Visionner ce dialogue)

Long-métrage réalisé par Michel Gondry et sortie en 2004, Eternal Sunshine of the Spotless Mind raconte l’histoire d’un couple qui ne voit plus que les mauvais côtés de leur liaison. Clémentine décide alors d’effacer de sa mémoire toute trace de cette relation amoureuse. Effondré, Joël contacte l’inventeur du procédé Lacuna, le Docteur Howard Mierzwiak, pour qu’il extirpe également de sa mémoire tout ce qui le rattachait à Clémentine.

Un comprimé pharmaceutique qui pourrait effacer la mémoire d’un individu fait encore partie du domaine de la science-fiction, mais, avouons-le, si nous avions la possibilité de bénéficier d’une telle pilule, il y a certains moments de notre existence que nous aimerions bien effacer de notre mémoire.

En perpétuelle quête de perfectionnement et d’amélioration personnels, l’Homme souhaiterait que les gens de son entourage adhèrent à ses objectifs de vie. Dès qu’il s’engage dans une relation amoureuse, l’individu est porté à idéaliser la personne qu’il côtoie sur une base régulière. Cette idéalisation fait en sorte que l’individu amoureux se permet de croire que ses propres ambitions pourraient devenir les siennes et qu’à force de persuasion, il pourrait l’amener à envisager les choses telles qu’il les envisage. Sa partenaire deviendrait alors sa réciproque et non pas simplement son complément.

L’être humain ne se contente pas d’aimer sans attente, mais il aime plutôt en fonction de ce que l’autre pourrait lui apporter en fonction des attentes et des objectifs qu’il s’est fixés. Plutôt que de considérer notre amoureux comme la personne qui pourrait donner de la consistance à notre être, la personne aimée est simplement subordonnée à notre désir de perfection.

À l’instant où la relation ne progresse plus selon nos désirs et que l’autre ne se conforme plus à l’image idéalisée que nous nous étions construite lors des premiers matins d’amour, nous ressentons de la frustration et nous songeons parfois à mettre fin à la relation afin de poursuivre notre quête de l’âme sœur idéale. Pourtant, il faudrait toujours garder à l’esprit que les travers observés chez une personne en début de relation ne s’estomperont pas avec le temps. Nous oublions trop souvent que l’être humain est fait de contraste et ce qu’on considère comme un « défaut » peut s’avérer être un trait de sa personnalité qui le différencie de ses semblables.

C’est ce que Joël réalise lorsqu’il est en train de subir le procédé d’effacement de sa mémoire : ce sont les idiosyncrasies de Clémentine qui lui plaisaient, sa spontanéité, son impulsivité, sa loquacité, en somme, les caractéristiques de sa personnalité qui contrastent avec la sienne. Et c’est cette opposition entre leurs deux personnalités qui amènent d’abord des frictions au sein du couple, puis la rupture. Mais, ce sont aussi les contraires qui nous attirent.

La phrase « meet me… in Montauk… » devrait avoir sa place au panthéon des meilleures citations de film au côté du célèbre « We’ll have Paris » prononcé par Rick Blaine dans le film Casablanca.

Les quatre petits mots prononcés par Clémentine, que l’on entend difficilement, comme si elle lui insufflait à travers son esprit, veulent indiquer à Joël de retourner à Montauk, le lieu de leur premier rendez-vous. À son réveil, Joël n’aura plus aucun souvenir de Clémentine. Ainsi, leur histoire d’amour devait disparaître à jamais de leur mémoire commune. Tel ne fut pas le cas, car en retournant à Montauk, les amoureux recommenceront leur histoire d’amour malgré le fait qu’ils sont conscients qu’un jour elle se terminera.

Entre temps, que doivent-ils faire? Simplement d’en profiter au maximum!

Ce film est une très belle métaphore du concept nietzschéen de l’éternel retour de toute chose. D’ailleurs, une employée du Docteur Mierzwiak, Mary Svevo, récite à deux reprises un célèbre aphorisme de ce philosophe : « blessed are the forgetful, for they get the better even of their blunders ».

La dernière scène du film m’apparaît comme étant une conclusion empreinte de lucidité où aucune accolade et aucun baiser langoureux ne sont échangés. Les deux protagonistes prennent conscience de la réalité de leur situation, acceptent de recommencer leur cycle amoureux, d’oublier qu’ils avaient échoué à la première tentative, puisqu’ils sont d’avis que les bons moments qu’ils vivront supplanteront les moments de souffrance qu’ils subiront inévitablement. C’est une belle philosophie de vie qui peut avoir une résonance auprès de chacun d’entre nous!

J : I can’t see anything that I don’t like about you.

C : But you will! But you will. You know, you will think of things. And I’ll get bored with you and feel trapped because that’s what happens with me.

J : Okay.

C : [pauses] Okay.

« Échapper à la naissance, c’est sans doute la plus grande des chances. »

Nola : I don’t think this is a good idea. You shouldn’t have followed me here.

Christopher : Do you feel guilty?

Nola : Do you?

[They kiss]

(Visionner ce dialogue)

Long-métrage réalisé par Woody Allen et sortie en 2005, Match Point est l’histoire de Chris Wilton, issu d’un milieu modeste, qui est amené, par un concours de circonstances, à fréquenter Tom Hewett, un jeune homme né au sein d’une famille bourgeoise. Chris se mariera avec Chloé, la soeur de Tom, mais éprouvera rapidement une passion pour Nola Rice, la copine de Tom. Jusqu’à la conclusion de ce film, ce dernier sera tiraillé entre, d’une part, son désir de demeurer au sein d’un milieu bourgeois et, d’autre part, sa passion pour Nola.

Un jour ou l’autre, nous ferons tous face à une situation où nous serons confrontés à devoir prendre une décision entre deux options. Nous savons qu’une décision de notre part en faveur d’une option éliminera l’autre de l’équation. Notre sélection se fait habituellement de façon spontanée, notre choix s’arrêtant sur l’option qui nous plaît davantage. Cependant, à un certain moment, une situation inextricable survient et la seule issue possible réside dans le fait de comptabiliser les points positifs et les points négatifs de chaque option.

Il arrive aussi que nous nous retrouvions, à l’instar de Chris, confrontés à un dilemme : nous sommes incapables de prendre une décision éclairée étant donné que nous ne pouvons faire un choix sans perdre quelque chose que nous considérons comme étant essentielle à notre existence.

En économie, en prenant en considération le cas où les ressources ne sont pas illimitées, lorsqu’un agent décide de faire un choix en se procurant un bien de luxe, il se met dans une situation où il devra patienter avant d’acheter un autre bien. L’enfant de cinq ans comprend ce principe : « si maman t’achète ce jouet, elle ne pourra pas t’acheter celui que tu voulais la semaine dernière. »

Un choix implique souvent une perte d’une jouissance quelconque puisqu’il y a toujours une ou plusieurs options qui seront écartées.

Un homme est fait de choix et de circonstances. Personne n’a de pouvoir sur les circonstances, mais chacun en a sur ses choix. J’ai abordé à maintes reprises la thématique de la chance : nous sommes souvent leurrés par le hasard et la part de l’autre, ce que nous aurions pu devenir, doit être considérée lorsque nous réfléchissons sur notre existence.

Dès la première scène de ce long-métrage, le réalisateur nous présente la thématique du hasard. Nous voyons une balle de tennis qui frappe le haut du filet et qui peut soit passer de l’autre côté, soit retomber en arrière : avec un peu de chance, la balle passe et le joueur remporte la partie. Cette séquence est décrite par Chris : « les gens n’osent pas admettre à quel point leur vie dépend de la chance : ça fait peur de penser que tant de choses échappent à notre contrôle. »

Outre la thématique de la dichotomie entre choix et circonstances, il me semble que nous pouvons aussi relever l’influence du romancier Dostoïevski et du philosophe Nietzsche tout le long de ce long-métrage de Woody Allen.

D’abord, au début du film, Chris lit le roman Crime et Châtiment de Dostoïevski où la théorie nihiliste du « tout est permis » est formulée sans ambiguïté par Raskolnikov, protagoniste principal du roman qui commet le meurtre prémédité d’une vieille prêteuse sur gages. C’est, ni plus ni moins, une vision exacerbée de la théorie du surhomme de Nietzsche : Raskolnikov pense être un « surhomme » et estime qu’il peut transcender les limites morales en tuant l’usurière, en volant son argent et en l’utilisant pour faire le bien.

Si à la fin de Crime et Châtiment le héros est condamné, celui de Match Point n’est pas puni pour son crime. Ce long-métrage ne condamne pas le nihilisme, il affirme plutôt, haut et fort, que la morale est une fabrication de l’Homme et que, dans les faits, elle n’existe pas. À la fin du récit, Chris déclare qu’il aurait aimé être appréhendé et puni. Ainsi, il aurait pu croire à une existence humaine significative, c’est-à-dire qui aurait un sens, un but quelconque, où la vertu triompherait du vice. Même chez les gens non-croyants, l’idée que le criminel doit payer pour ses crimes est ancrée profondément dans nos gênes.

La scène finale ne répond pas à la question qu’elle soulève, laissant plutôt au spectateur le soin d’y réfléchir. Chris a sacrifié sa passion pour Nola et a décidé de demeurer avec Chloé, au sein d’un milieu bourgeois. Ce film nous fait réfléchir sur le concept de la moralité. Certes, Chris n’est pas condamné, cependant nous présumons qu’il ressent du remord relativement au crime qu’il a commis.

La conclusion du film ne nous laisse pas indifférents. Chris est toujours marié à Chloé, sa prospérité économique semble assurée et la naissance de son enfant devrait lui procurer de la joie. Pourtant, Chris évoque plutôt ce cruel aphorisme de Sophocle : « échapper à la naissance, c’est sans doute la plus grande des chances. »

Dans → Film, Philosophie

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