Les vertus de la simplicité
L’utilisation des transports en commun prédispose l’usager à écouter distraitement les conversations. La semaine dernière, deux jeunes filles discutaient de leur dernier coup de foudre. « La blonde » voulait connaître l’avis de son amie « la brune » au sujet du comportement d’un garçon qu’elle aimerait bien fréquenter : elle l’a invité à aller au cinéma, mais celui-ci a refusé prétextant un empêchement de dernière minute. La jeune fille voulait connaître l’opinion de son amie sur les diverses conjectures qu’elle a élaborées, à savoir serait-il intimidé, occupé ou simplement trop gêné pour accepter son invitation. Je poursuis la lecture de mon roman, mais la conversation entendue demeure en mon esprit.
Bien qu’une des hypothèses formulée par la jeune fille pourrait éventuellement s’avérer comme étant un fait confirmé, cette dernière commet une erreur très répandue, soit celle de multiplier les scénarios compliqués en oubliant de retenir, a priori, le scénario le plus simple et le plus près de la réalité. Si j’avais pu participer à la discussion, j’aurais émis l’hypothèse que le garçon qu’elle trouve de son goût est probablement insensible à ses charmes.
Nous aimons particulièrement nous construire des scénarios fantaisistes. Un individu regarde par la fenêtre et voit dans le ciel un objet non identifié et décide d’appeler les médias pour leur signaler la présence d’une soucoupe volante. Ce même individu se promène dans sa maison la nuit et a soudainement l’impression que des formes spectrales se déplacent rapidement sur les murs de son salon. Le fait que vous fassiez preuve de scepticisme par rapport à ces deux affirmations n’amènera pas cette personne à changer d’avis sur le sujet.
Vous devez lui présenter ses hypothèses comme étant trop complexes. Lorsqu’il y a opposition entre deux ou plusieurs idées qui décrivent adéquatement la réalité, il faut d’abord analyser celle qui est la plus simple. Pour expliquer la plupart des phénomènes, il existe un nombre indéfini d’hypothèses. Nous nous devons donc de trouver une façon de gagner du temps et pour se faire, il faut se référer à un principe énoncé durant l’époque médiévale.
Moine franciscain et philosophe du XIVe siècle, Guillaume d’Occam est célèbre pour avoir élaboré un « principe de simplicité » : « les entités ne doivent pas être multipliées par delà ce qui est nécessaire. » Ce principe, appelé aujourd’hui le « rasoir d’Occam », exclut la multiplication des démonstrations à l’intérieur d’une construction logique. Bien que cette formule fût formulée au Moyen-Âge, ce principe ne relève pas de la métaphysique et ne doit pas être considéré comme étant obsolète. Einstein s’est servi de ce principe pour conclure que sa théorie de la relativité restreinte était préférable à celle énoncée par le physicien Hendrik Lorentz, celui-ci utilisant l’hypothèse de l’éther, fluide dans lequel devait se propager les ondes lumineuses, mais qui ne pouvait pas être démontré à l’aide d’équations mathématiques.
Il est bien important d’envisager le principe du « rasoir d’Occam » en tant que méthode de travail et non comme une loi scientifique, son inventeur n’avait aucune prétention que ce procédé pouvait déterminer le vrai du faux d’une hypothèse. L’idée la plus simple n’est pas nécessairement celle qui explique la situation, mais c’est celle qu’il faut analyser en premier lieu. L’analogie du rasoir signifie qu’il faut couper toutes les idées superflues afin de garder seulement ce qui essentiel pour expliquer la situation actuelle. C’est ce que font les médecins lorsqu’ils font leur diagnostic auprès d’un patient : ils trouvent la maladie qui pourrait correspondre à tous les symptômes au lieu de trouver une maladie par symptôme.
Le tranchant du rasoir peut être utilisé dans le débat opposant les évolutionnistes aux créationnistes. Pour tenter d’expliquer l’apparition de la vie humaine sur Terre qui est, jusqu’à présent, un phénomène inexplicable, les créationnistes rajoutent une autre couche inexplicable, celle d’un créateur omnipotent. L’hypothèse de Dieu n’apporte rien au débat et en complexifie davantage la théorie tandis que la théorie évolutionniste s’applique à plusieurs phénomènes biologiques.
Principe d’économie, de parcimonie et de minimalisme, le rasoir d’Occam n’est pas un modèle qui nous permettrait de trouver la réponse unique à un problème. C’est une vision des choses, une règle de vie, voulant qu’il faille supprimer les hypothèses non nécessaires à notre analyse.
Pourquoi faire les choses compliquées, lorsqu’on peut les faire simples et arriver au même résultat?

Intéressant… Est-ce que cela ne relève pas non plus du “principe de simplicité” ? : http://unoeil.wordpress.com/2009/11/10/juger-a-lemporte-piece/