Bucéphale
Selon une idée répandue, il serait possible de déterminer le « vrai caractère » d’un individu en fonction de ses particularités à l’instar de la manière dont il s’habille, dont il s’exprime en public et d’après ses goûts et ses passes-temps. Malgré le peu d’information que nous possédons sur les individus que nous côtoyons, nous estimons que nous pouvons connaître leur essence profonde. Dès notre plus jeune âge, nos parents examinaient nos comportements et s’efforçait d’y trouver des traits de caractère communs à d’autres membres de notre famille : ce jeune garçon est sauvage comme son père, cette jeune fille est loquace comme sa mère; et ainsi de suite, ad nauseam.
Nous grandissons, nous cheminons dans la vie et, peu à peu, nous parvenons à nous connaître nous-mêmes. Toutefois, nos agissements sont aussi soumis à notre inconscience, la partie immergée du glacier freudien
Nos moindres gestes sont analysés par les gens que nous côtoyons et parmi ces derniers, d’aucuns, ceux ayant une haute opinion d’eux-mêmes, se permettent de déduire le cours d’une vie. Ainsi, il existerait un ensemble de lois de la personnalité qui, de la même manière que les lois de la physique, énonceraient un rapport entre des phénomènes.
Ceux qui prétendent connaître les gens grâce à une analyse dite scientifique de leur comportement font fausse route. Le monde est irrégulier et chaotique.
D’une part, essayer de prévoir le comportement de l’autre va à l’encontre de la propension humaine à rendre ses comportements imprévisibles et, d’autre part, un comportement n’explique rien d’autre en dehors de ce comportement : la façon dont un individu se mouche le nez ne révèle aucune information sur sa personnalité et indique simplement sa façon d’utiliser un mouchoir.
L’imprévisibilité comportementale de l’être humain est traitée par le philosophe écossais David Hume dans ce qu’il a nommé le « problème de l’induction » : l’induction est un raisonnement où l’individu s’appuie sur un ou des cas particuliers pour tirer une conclusion générale. Cette démarche intellectuelle consiste à procéder par inférence probable, c’est-à-dire à déduire des lois par généralisation des observations. L’induction est utile comme méthodologie dans le domaine des sciences naturelles, mais son application est plus restreinte dans l’analyse du comportement humain. Lorsque l’induction se généralise en philosophie, le passé devient alors garant de l’avenir et des conclusions sont tirées à partir de faits isolés.
Une erreur que nous commettons fréquemment est celle d’affirmer que le fait A devait nécessairement entraîner le fait B : nous pouvons examiner de nouveaux phénomènes, les analyser pour eux-mêmes, mais nous ne pouvons pas en déduire quelque chose d’extérieur à leur propre nature.
Si un poulet traverse la route et qu’il se fait frapper par un automobiliste, il est inexact d’affirmer après coup que le poulet devait se faire frapper. Cette collision est accidentelle, non nécessaire, le poulet pouvant traverser la route sans se faire frapper. Malgré la contingence de l’événement, plusieurs personnes seraient tentées d’analyser le comportement du poulet : c’était historiquement inévitable, diront les marxistes, le poulet voulait simplement traverser la rue, affirmeront les cartésiens.
Vous n’avez pas besoin d’emprunter le poulet à un ami agronome et lui faire traverser la rue afin d’observer ce phénomène. Vous n’avez qu’à ouvrir votre téléviseur et écouter les nouvelles. Pour ne citer qu’un seul exemple, lors d’un homicide, les commentaires recueillis auprès des voisins du meurtrier s’apparentent souvent à deux clichés répandus : je qualifierais le premier sous le vocable de la stupéfaction – « Je suis surpris : c’était un individu discret qui nous saluait toujours lorsque nous le croisions dans la rue » – et le second sous celui de l’intuition – « J’aurais pu prévoir que cet individu commettrait un meurtre : il était antipathique et je crois qu’il fréquentait des motards. » –. Ces deux énoncés procèdent par généralisation en analysant le comportement général d’un individu pour expliquer son geste criminel.
Le fait qu’un événement succède à un autre, qu’un individu déplaisant et ayant de mauvaises fréquentations commette un meurtre, n’implique pas qu’il existerait un lien secret entre les deux, qu’ils seraient inséparables l’un de l’autre. Si c’était le cas, il serait inconcevable de considérer que le second événement ne se produise pas, soit qu’un individu sympathique ne puisse perpétrer un meurtre. Comme l’ont souligné dernièrement les chercheurs du National Center for the Analysis of Violent Crime, la majorité des tueurs en série ne sont pas des individus reclus ou inadaptés sociaux, ils ont souvent des familles et des emplois respectables, et apparaissent comme des membres normaux de leur communauté.
Je conclus mon propos par une légende antique et je vous laisse méditer sur les conclusions que nous devons en tirer : Alexandre aurait réussi à dompter Bucéphale, un cheval soi-disant rétif et indocile, en le plaçant face au soleil, ce dernier ayant simplement peur de son ombre.
