La fuite vers l’oubli
J’écoutais récemment à la télévision une émission dominicale très populaire et le témoignage d’un individu injustement accusé d’agressions sexuelles contre de jeunes enfants m’a particulièrement troublé. Lors d’un procès, les propos d’une présumée victime supplantent souvent ceux de l’accusé.
Il faut évidemment prendre au sérieux le témoignage des enfants sur ce sujet. Cependant, il est tout de même possible que la victime mélange des images de son passé à celles de son présent immédiat. Une victime d’un viol pourrait, plusieurs années après l’incident, être très méfiante à l’égard de tout contact physique commis sans son consentement : un collègue de travail qui poserait simplement sa main sur son épaule pourrait déclencher une réminiscence douloureuse et l’inciter à porter plainte pour agression sexuelle.
Se pose alors la question de la fidélité de notre mémoire et de la validité des souvenirs qu’elle contient.
C’est au temps de la Grèce antique qu’est établi la distinction entre, d’une part, la mémoire pragmatique des connaissances, l’anamnésis, et d’autre part la mnémé, apparentée davantage à la mémoire des émotions : le premier terme signifiant un rappel conscient où l’être humain se remémore activement et délibérément un souvenir tandis que le second terme, le mnémé, concerne toutes les réminiscences qui surgissent subitement et involontairement.
Cette distinction démontre bien la dichotomie entre la mémoire qui se construit progressivement au fil des années et à laquelle nous faisons appel à tout moment, et celle qui réapparaît subitement.
Si l’anamnésis disparaît au moment de notre décès, la mnémé continue, elle, à vivre à l’intérieur de la mémoire des êtres que nous avons côtoyée lors de notre existence. Nous n’avons aucun contrôle sur cette mémoire involontaire : ses réminiscences nous percutent à un moment inattendu et ses multiples particules se répandent sans que nous ayons le pouvoir de les retenir.
Le fait que cette partie de notre mémoire peut être reconstituée implique que la trace de notre existence ne disparaîtra pas totalement au moment de notre mort.
À l’aide de l’anamnésis, la mémoire de l’intelligence, l’être humain peut se construire une identité en fonction du temps vécu par sa conscience : les événements du passé lui fournissent une base de réflexion sur sa vie présente qui l’amènera ensuite à envisager son projet de vie future. Cette construction sera cependant toujours imparfaite puisque l’intégralité du souvenir se situe hors de l’être humain.
Hors du temps, à la rencontre impromptue entre l’instant présent qui réveille un fragment du passé, se situe la réminiscence d’une sensation que l’on croyait perdue à jamais.
Pour contrer cette inévitable fuite vers l’oubli, celle d’un être qui se détériore avec le passage du temps et disparaîtra éventuellement sans laisser aucune trace résiduelle, il nous reste la mémoire des choses et sans elle, l’être humain n’est rien. Sans la mnémé, la vie humaine serait absurde du fait que d’une origine inconnue, à une vie créatrice et à une mort sans fondement, l’existence humaine serait aussi futile que celle de tout autre organisme, elle n’aurait aucune influence sur la suite des choses :
« Julián est mort seul, convaincu que personne ne se souviendrait de lui ni de ses livres et que sa vie n’avait eu aucun sens. Ça lui aurait fait plaisir de savoir que quelqu’un voulait le garder vivant, conserver sa mémoire. Il disait souvent que nous existons tant que quelqu’un se souvient de nous. » Extrait de L’Ombre du vent écrit par Carlos Ruiz Zafón.
En utilisant le pouvoir créatif, qui n’est pas nécessairement artistique, scientifique ou littéraire, présent en chacun de nous, nous participons à la conservation de notre mémoire personnelle et, ultimement, à celle de la mémoire collective. Les gènes de Socrate, Beethoven, Davinchi et Copernic sont disparus de la surface de la Terre. Pourtant, leur présence est toujours vivante au sein de notre culture. Ce qu’il restera de nous, c’est tout ce que l’on transmet (le bon et le mauvais) aux gens que l’on côtoie durant notre passage sur Terre.
Tout est précieux. Tous vos gestes et toutes vos paroles qui ont été captés par un individu demeureront incrustés à jamais dans ses souvenirs et sans que ce transfert mémétique soit enregistré consciemment par l’un des deux protagonistes. Nous ne pourrons jamais mesurer précisément l’influence, présente et future, de nos actions sur l’existence humaine. L’effet généré par nos gestes quotidiens, le plus petit qui soit, peut engendrer des conséquences considérables.
« C’est moi qui me souviens, moi l’esprit » (Ego sum, qui memini, ego animus), écrivait Saint-Augustin. La mémoire est peut-être ce qui nous définit le mieux en tant qu’être humain, mais qui nous plonge en même temps dans un abime indéchiffrable. Au sein de l’histoire humaine, notre vie ne représente qu’un minime fragment de temps. Bien que nous voulions laisser notre marque et fuir l’oubli, nous nous devons d’être réalistes en considérant que la mémoire n’est, ni plus ni moins, qu’une intarissable promesse de latence.

