Fixer le temps perdu
« [La durée est] mémoire, mais non pas mémoire personnelle, extérieure à ce qu’elle retient, distincte d’un passé dont elle assurerait la conservation; c’est une mémoire intérieure au changement lui-même, mémoire qui prolonge « l’avant » dans « l’après » et les empêche d’être de purs instantanés apparaissant et disparaissant dans un présent qui renaîtrait sans cesse. » Extrait de l’ouvrage Durée et simultanéité d’Henri Bergson.
« Quand nous écoutons une mélodie, nous avons la plus pure impression de succession que nous puissions avoir – une impression aussi éloignée que possible de celle de la simultanéité – et pourtant c’est la continuité même de la mélodie et l’impossibilité de la décomposer qui font sur nous cette impression. Si nous la découpons en notes distinctes, en autant « d’avant » et « d’après » qu’il nous plaît, c’est que nous y mêlons des images spatiales et que nous imprégnons la succession de simultanéité : dans l’espace et dans l’espace seulement, il y a distinction nette de parties extérieures les unes aux autres. Je reconnais d’ailleurs que c’est dans le temps spatialisé que nous nous plaçons d’ordinaire. Nous n’avons aucun intérêt à écouter le bourdonnement de la vie profonde. Et pourtant, la durée réelle est là. » Extrait de l’ouvrage La pensée et le mouvant d’Henri Bergson.
Les actions de l’être humain sont élaborées en fonction d’une trame existentielle spatialisée : le calendrier et l’horloge permettent de planifier le déroulement d’une journée selon le schéma tripartite passé/présent/futur et en y découpant le temps en plusieurs fragments. La vie est ainsi envisagée en terme de ruptures où des stations de correspondance entre différents points de départ et d’arrivée – à l’instar des dates d’anniversaire et des événements tels que le début de l’adolescence et de l’âge adulte – nous font croire que le temps s’apparente à une succession ordonnée d’événements.
Cette impression de succession est notamment influencée par la vision scientifique du temps, représentée de manière spatialisée et objective, à l’instar de la distance parcourue par les aiguilles d’une horloge. Au cours d’une journée, la mesure du temps est omniprésente dans chacun de nos gestes. C’est elle qui nous fournit des points de repère clairement délimités et partagés par un ensemble d’individus.
Le temps scientifique est aussi considéré comme étant le « grand égalisateur », c’est-à-dire qu’il agit indépendamment de l’existence que nous menons puisque le temps qui nous est alloué ne dépend pas de notre libre arbitre, mais est déterminé par les circonstances fortuites de la vie et les contraintes extérieures à notre personne. L’Homme naît et meurt sans qu’il ait besoin de donner son consentement. Entre ces deux événements inévitables, il y a un espace-temps indéterminé, une durée, qui nous offre la possibilité de fixer le temps perdu.
Philosophe français dont les travaux ont grandement inspiré la pensée et l’œuvre de Marcel Proust, Henri Bergson s’est d’abord intéressé à l’analyse du temps après avoir observé que les équations mathématiques exécutent un calcul du temps qui passe sans s’attarder à la durée éprouvée par chacun d’entre nous. Le temps calculé de manière scientifique est, dixit Bergson, une pure abstraction, une tentative pour rendre le monde prévisible, qui n’est pas à même de déterminer la valeur réelle du temps. Dans Le Temps retrouvé, dernier tome de l’œuvre À la recherche du temps perdu de Proust, le narrateur en vient à la conclusion que c’est en devenant écrivain qu’il peut retrouver le temps perdu :
« Si du moins il m’était laissé assez de temps pour accomplir mon œuvre, je ne manquerais pas de la marquer au sceau de ce Temps dont l’idée s’imposait à moi avec tant de force aujourd’hui, et j’y décrirais les hommes, cela dût-il les faire ressembler à des êtres monstrueux, comme occupant dans le Temps une place autrement considérable que celle si restreinte qui leur est réservée dans l’espace, une place, au contraire, prolongée sans mesure, puisqu’ils touchent simultanément, comme des géants, plongés dans les années, à des époques vécues par eux, si distantes, – entre lesquelles tant de jours sont venus se placer – dans le Temps. »
Selon Bergson, le temps subjectif, mesuré en terme de durée, est le temps réel, celui qui peut rendre compte du rôle joué par la conscience humaine. C’est la notion de durée qui nous permet de comprendre la différence de perception qui existe entre les individus. La durée du temps échappe à tout calcul scientifique, ce dernier n’étant qu’une intellectualisation réductrice de la réalité du temps. Cette vision du temps doit être rejetée au profit d’une vision subjective du temps en tant qu’écoulement perpétuel de la durée et lié à la conscience intime de chaque sujet.
Le cogito cartésien suppose que la pensée de chaque sujet est une chose permanente, celle-ci nous permettant ensuite de conclure de la réalité de l’existence humaine : je pense donc je suis. La pensée de Bergson nous amène plutôt à penser le moi comme une chose qui dure et qui se modifie avec l’écoulement du temps. La métaphore de la madeleine de Proust – le gâteau, trempé dans une tasse de thé, permet au narrateur de revivre l’espace de quelques instants un souvenir de son enfance – illustre bien l’idée voulant qu’il est possible de revivre au temps présent une expérience passée grâce à la mémoire involontaire. Bien que la vie sociale nous impose plusieurs moi – le moi des conventions, le moi des habitudes, bref un moi superficiel – qui divisent notre être en plusieurs parties, dissemblables au tout, la vie réelle se compose d’un seul moi, le moi intérieur, le moi profond, celui qui est intimement lié à la notion de durée et de temps réel.
L’expérience nous montre que toutes les choses durent et qu’il existe une profonde dichotomie entre leur durée réelle et leur durée éprouvée. C’est l’intimité de notre conscience qui peut nous aider à saisir l’essence du temps et, par le fait même, de nous guider dans la quête de notre identité personnelle. Arriver à être soi-même lorsque le temps perdu s’empare de nos vies, ce n’est pas une tâche facile. Progressivement, nous oublions notre nature première, nous oublions la durée réelle du temps, et nous devenons quelqu’un d’autre en fonction de diverses circonstances de la vie. Derrière chaque visage, derrière chaque image et chaque regard qui se posent sur ce visage, il y a un secret caché, une énigme à déchiffrer.
Penser le temps en terme de durée, nous amène à revoir notre vision traditionnelle entre passé, présent et futur afin de considérer le temps comme un tout indivisible. La conscience humaine serait donc formée d’une mémoire intégrale qui, dans le processus de l’écoulement du temps, conserverait la totalité des instants passés. Conscience et mémoire seraient donc intimement liées et un individu qui ignore le passé pour ne garder que l’inaltérabilité du temps présent vivrait dans l’inconscience puisque l’instant présent occupe une place minime au sein de l’édifice immense du temps aux prises avec la durée.
Regardez en arrière, dans votre pensée, et saisissez votre passé. C’est un peu ce que vous faites lorsque vous rêvez la nuit ou bien lorsque vos rêves éveillés vous transportent vers un temps révolu, la nostalgie de votre passé, ou vers un temps imaginaire, celui qui aurait pu arriver si les choses s’étaient passées autrement. Nous vivons dans une société où la réminiscence du passé est une chose proscrite. Saisir le jour, en oubliant le passé et en reléguant l’avenir dans une durée éloignée de nos occupations quotidiennes, voilà une philosophie très répandue.
Le temps réel ne peut pas être divisé et comptabilisé en instants. Comparées l’une par rapport à l’autre, deux heures occuperont toujours le même espace-temps, mais leur durée variera selon la perception de l’expérience vécue. Autrement dit, le temps réel est intimement lié à notre monde intérieur, à nos états d’âme, et c’est uniquement notre conscience intuitive, la perception que nous avons de nous-mêmes, qui nous permet de relater la durée du temps qui passe. Fixer le temps perdu, c’est écouter le « bourdonnement de la vie profonde ». La durée réelle du temps, c’est l’intégration par la conscience humaine en un tout indivisible entre passé, présent et futur.
Tout comme l’eau qui se déplace sur un fleuve n’a pas de point de départ ni de point d’arrêt, le temps a un flux continu qui se retrouve au dedans de nous et qui est notre vie :
« J’éprouvais un sentiment de fatigue profonde à sentir que tout ce temps si long non seulement avait sans une interruption été vécu, pensé, sécrété par moi, qu’il était ma vie, qu’il était moi-même, mais encore que j’avais à toute minute à le maintenir attaché à moi, qu’il me supportait, que j’étais juché à son sommet vertigineux, que je ne pouvais me mouvoir, sans le déplacer avec moi. » Extrait du roman Le Temps retrouvé, dernier tome de l’œuvre À la recherche du temps perdu de Marcel Proust.

Une belle récompense pour t’avoir gardé dans mes feeds ce matin! Superbe réflexion sur un sujet passionnant, merci!