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La vérité sort toujours des rêves

par njl le Vendredi, 8 mai 2009


« On a beau dire que c’est un grand malheur d’être trompé; je soutiens que de n’être pas trompé, c’est au contraire le plus grand des malheurs. Il y a une extravagance outrée à mettre le bonheur de l’Homme dans les choses mêmes; il ne dépend que de l’opinion. Tout est si obscur dans la vie, tout est si variable et si opposé qu’on ne peut être sûr d’aucune vérité. » Érasme (1466-1536) – L’Éloge de la Folie.

Érasme et Thomas More sont les figures emblématiques du mouvement humaniste de la Renaissance, caractérisée notamment par une redécouverte des textes de l’Antiquité. La publication de l’Utopia par More inspire son grand ami Érasme qui lui dédie L’Éloge de la Folie. Si ce courant de pensée a eu une influence remarquable sur plusieurs aspects de la vie, son principal apport est d’avoir placé l’Homme au centre de sa réflexion au sein d’une vision idéaliste et optimiste de la vie.

C’est en examinant l’étymologie du titre de l’œuvre de More que nous sommes en mesure de parfaire notre compréhension sur l’intention originale de l’auteur. Utopia est formée d’après la double racine grecque « lieu qui n’est nulle part » (ou-topos), et « lieu de bonheur » (eu-topos). Cette société idéaliste n’existe pas, mais, selon More, si nous établissions son fonctionnement (abolir la propriété privée, consacrer le temps libre aux loisirs, etc.), le bonheur collectif serait davantage à notre portée.

More savait que son Utopia était imaginaire. Son objectif n’était pas de rédiger un guide pratique pour améliorer la société anglaise de son époque, mais bien de mettre en place une vision idéaliste du monde où l’établissement des bases de la vérité humaine serait enfoui à l’intérieur de l’Homme. Selon More, la réalité n’est pas synonyme de vérité. Les clefs pour découvrir la vérité ne sont pas toujours accessibles et prêtent à être cueillies en tendant simplement la main.

Avec son allié le plus puissant, l’optimiste, More a souhaité penser le monde différemment. Ce dernier conclut son ouvrage satirique sur l’Angleterre du XVIe siècle en affirmant qu’il souhaite la réalisation de son projet plus qu’il ne l’espère. En tant que réaliste, il est conscient que l’établissement de son utopie ne se fera pas sans l’apport de la collectivité. Son idéalisme le porte à demander l’impossible et l’inaccessible aux Hommes : une nouvelle vision du monde où la vérité rejaillirait de ce rêve humaniste et permettrait d’abolir les contradictions inacceptables de la société anglaise de son temps.

Plusieurs siècles avant la Renaissance, Socrate, père de la philosophie grecque, affirmait que la seule chose qu’il savait, c’est qu’il ne savait rien. Cet adage signifie qu’il ne faut pas s’accrocher aux croyances dogmatiques puisqu’il est préférable d’amorcer notre réflexion en faisant table rase sur nos présuppositions. À notre époque, les Hommes ont oublié cette sagesse qui consiste à être prêt d’accepter la critique, de remettre en question ses arguments et, en somme, d’admettre qu’il est possible qu’on se soit trompé.

Il m’apparaît que les Hommes devraient davantage mettre en pratique l’objectif premier de la philosophie, soit celui de penser par soi-même. Chaque jour de notre vie, nous nous posons de multiples questions concernant autant la banalité quotidienne de la vie que des problèmes métaphysiques. Ces interrogations traitent souvent de sujets reliés à notre devenir hypothétique lorsqu’elles devraient plutôt prendre en considération notre certitude existentielle dite du cogito ergo sum : je pense, je suis, j’existe.

De plus, au lieu de concentrer nos questionnements sur nous-mêmes, nous adaptons souvent notre réflexion sur ce que les autres pourraient penser. Nous recherchons le consentement de nos pairs et l’opinion des experts puisque nous craignons d’être traités en paria de la société advenant le cas où nous ne suivrions pas la ligne directrice qui nous est dictée. Alors, nous nous construisons plusieurs petits scénarios conjecturaux qui, ultimement, n’ont aucune valeur. Le regard des autres a un énorme pouvoir sur la façon dont nous conduisons nos actions et bien qu’il soit difficile de toujours outrepasser ce regard inquisiteur, je crois qu’il faut comprendre et accepter le fait que nous ne saurons jamais ce qui se trame dans l’esprit de l’autre.

Cependant, il faut que nos actions aient une certaine cohérence avec la vision du monde partagée par les gens que nous côtoyons. Par exemple, si notre objectif est d’obtenir un emploi dans le domaine des finances et que nous décidons de nous présenter lors de l’entrevue d’embauche vêtu d’un jean et d’un t-shirt, nous allons à l’encontre de ce qui est communément accepté dans ce domaine professionnel. Nous respectons la représentation de la personnalité que nous nous sommes forgée, mais nous allons dans la direction opposée de l’objectif que nous voulons suivre dans cette situation afin d’obtenir ce poste. Ainsi, selon la méthode socratique, notre vision du monde n’est pas juste puisqu’elle contient des affirmations contradictoires : je peux garder mon apparence actuelle, mais je dois postuler dans un autre domaine; mais si mon but est réellement d’obtenir ce poste, je vais devoir modifier radicalement mon image.

Il n’y a pas une seule et unique vision du monde qui soit toujours convenable. Nos incohérences ne doivent pas être imputées à notre ignorance, mais plutôt au fait que la vérité ne peut pas être envisagée de manière absolue. Envisageons la vérité comme une donnée provisoire qui sera modifiée au gré de nos découvertes. L’objectif que nous nous devons de poursuivre est d’arriver à une vérité conforme à la vision que nous avons du monde. Comment doit-on procéder pour y arriver?

En se référant au modèle poppérien qui consiste à juger de l’exactitude d’une théorie en utilisant de rigoureuses tentatives de « falsification ». Après avoir passé la vérité à travers le filtre de la réfutabilité, tout ce qui ira à l’encontre de la vision que nous avons du monde devra être rejeté. Ce processus de réfutabilité de propositions nous permet de mettre à l’épreuve nos contradictions et puisque notre vision du monde évolue, nos contradictions d’hier seront peut-être les vérités de demain.

Le fait qu’une observation se répète continuellement ne permet pas de confirmer que cette donnée sera toujours confirmée. Une seule observation contraire anéantirait votre démarche de recherche de la vérité. N’oubliez jamais qu’un seul cygne noir contredit la théorie scientifique voulant que tous les cygnes soient blancs; ayez aussi à l’esprit la remarque que fit Bertrand Russell : un poulet nourri par un homme durant toute sa vie a développé avec les années un sentiment de confiance vis-à-vis de son maître, mais, du jour au lendemain, l’homme décidera de lui tordre le cou.

Nous tenons souvent pour acquis que la récurrence d’un phénomène présuppose sa prévisibilité. Selon Cide Hamete Benengeli, un personnage fictif, et historien musulman, créé par Miguel de Cervantes dans son roman L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, « c’est grandement s’abuser que de croire que les choses de cette vie durent toujours en même état ». Le fait que le levé du soleil soit un événement quotidien nous fait anticiper son apparition, tel le poulet qui s’attend à se faire nourrir même lorsque son nourricier s’apprête à l’égorger. La vérité fonctionne de la même manière que la théorie scientifique, à savoir que c’est un outil provisoire qui persiste en l’absence de preuve contraire.

L’homme qui anticipe que le soleil se lèvera ne doit pas être considéré comme étant un idiot. S’il est présomptueux de croire que l’avenir ressemblera toujours au passé, l’attitude inverse, c’est-à-dire d’estimer que l’avenir sera complètement différent du passé, doit aussi être proscrite. Avoir des habitudes de vie, ce n’est pas être irrationnel. Nous ne pouvons pas toujours fonctionner par induction (observation). Nos habitudes de vie sont basées sur des hypothèses et nous retenons celles qui semblent le plus se rapprocher de la vérité. Tous les êtres humains qui ont sauté du haut d’un gratte-ciel sont décédés et bien que je ne puisse pas prouver que cette affirmation sera toujours vraie, il serait cependant fou de l’essayer pour corroborer l’hypothèse.

Je crois que la vérité sort toujours des rêves. Cette idée signifie d’abord, d’une part, à l’instar de More, de demander l’impossible. L’Homme d’aujourd’hui a perdu cette étincelle idéaliste qui lui permettrait de créer une flamme reviviscente et contagieuse et ainsi d’insuffler un vent d’optimisme aux gens qu’ils côtoient. D’autre part, la vérité individuelle, celle qui nous permet de nous créer une vision du monde à notre mesure, ne doit pas être recherchée à l’extérieur étant donné que nous possédons tous la clé de voûte pour découvrir qui nous sommes réellement.

Dans le long-métrage cinématographie The Matrix, les êtres humains vivent dans un monde virtuel sans qu’ils en soient conscients. Sachez qu’à tout moment, vous avez la possibilité de vous réveiller, de vivre vos rêves et de les mettre en action, de changer de direction, de sortir du système et de rejeter la matrice existentielle qu’on nous encourage à suivre.

Sigmund Freud croyait que l’interprétation des rêves était la voie royale qui mène à la connaissance de l’inconscient dans la vie psychique. La représentation du monde n’est pas ce que les gens voudraient vous faire croire. La vérité sort toujours des rêves; la vérité est à l’intérieur de vous, au sein de votre inconscient, elle est là, quelque part, prête à être saisie…

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Soulignons que le titre de cet essai provient de la quatrième de couverture du roman La maison du sommeil de Jonathan Coe.

Dans → Philosophie

2 commentaires
  1. J’ai trouvé cet essai très intéressant et l’ai lu d’un trait !
    J’aime beaucoup ta conclusion, « La vérité sort toujours des rêves », on ne peut plus d’accord…

    • Merci pour ton commentaire. J’ai écrit ce texte d’un trait, sans me réviser et je l’ai publié même s’il comportait des passages qui ne me plaisaient pas totalement. Je vais peut-être développé davantage la dernière partie qui concerne l’aspect de l’inconscient.

      Grâce à ton commentaire, j’ai pu découvrir ton blogue =)

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      Je viens de faire quelques modifications, j’ai notamment rajouté des paragraphes.

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