La mémoire des choses et la conscience du temps sont au coeur de la complexité humaine
« Comme la vue est un sens trompeur, un corps humain, même aimé, comme était celui d’Albertine, nous semble, à quelques mètres, à quelques centimètres, distant de nous. Et l’âme qui est à lui de même. Seulement, que quelque chose change violemment la place de cette âme par rapport à nous, nous montre qu’elle aime d’autres êtres et pas nous, alors, aux battements de notre cœur disloqué, nous sentons que c’est, non pas à quelques pas de nous, mais en nous, qu’était la créature chérie. En nous, dans des régions plus ou moins superficielles. »
Extrait du récit Sodome et Gomorrhe de Marcel Proust, quatrième volume du roman À la recherche du temps perdu.
La dichotomie entre la rationalité et les émotions
À mon avis, l’opposition traditionnelle entre la pensée cartésienne et pascalienne ne permet pas de bien saisir la nature humaine dans toute sa complexité. La dualité entre le « corps et l’esprit » est galvaudée et surfaite. Cette dualité est souvent décrite comme étant un choix délibéré qui s’offre à nous entre la voie de la réflexion et celle de la spontanéité.
L’être humain est en mesure de produire une réflexion rationnelle sans qu’il en ait réellement conscience. La « cognition rapide », terme inventé par le journaliste et auteur populaire Malcolm Gladwell dans son ouvrage Blink, facilite un traitement rapide de l’information afin de nous fournir des conclusions sur la façon dont il faut conduire nos actions, et ce, avec le peu de connaissances en notre possession.
Un urgentologue qui se doit de décider lequel parmi ses patients est dans une situation critique et doit être opéré en priorité, un policier qui se retrouve dans une situation où l’utilisation de son arme à feu semble justifiée et tout individu qui rencontre quelqu’un pour la première fois, sont des exemples où la cognition rapide est sollicitée. Si l’être humain était dépourvu de sa faculté de « cognition rapide », il lui serait impossible d’agir lorsque la situation demande une réponse quasi-instantanée.
Le cas célèbre de Phineas P. Gage, contremaître des chemins de fer, mérite d’être mentionné. Le 13 septembre 1848, Gage travaille au dynamitage de rochers lorsqu’une barre de fer lui traverse le crâne et provoque des dommages aux lobes frontaux de son cerveau. Phineas survit à ce traumatisme crânien, mais la partie émotionnelle de son cerveau est affectée, causant dès lors des effets négatifs sur son comportement social et personnel et le laissant dans un état instable et asocial.
Si l’état post-traumatique de Gage démontre que le rôle des émotions chez l’Homme va au-delà d’une simple réaction à des stimuli de l’environnement immédiat, un individu qui subit un traumatisme crânien causant des lésions à son cortex cérébral, section de notre cerveau qui affecte la rationalité, subira différents troubles neurologiques qui auront des effets tout autant dévastateurs que ceux ressentis par Gage. Notons simplement qu’une des formes courantes de dégénérescence des cellules neurales est celle de la maladie d’alzheimer où l’on observe une diminution des capacités cognitives du sujet.
Selon Antonio Damasio, spécialiste en neurologie, l’être humain ne peut pas prendre une décision sans le « module » émotionnel de son cerveau. Aux yeux de René Descartes, penseur qui a ouvert la grande aventure de la pensée moderne, l’Homme peut atteindre la vérité à condition qu’il utilise sa raison et les préceptes avancés par la philosophie cartésienne du doute méthodique. Dans son ouvrage L’Erreur de Descartes, Damasio va à l’encontre de l’idée cartésienne du dualisme entre raison et émotions en présentant plutôt ses deux identités comme étant interreliées.
Il existe néanmoins une dualité qui est rarement abordée dans les discussions, soit celle qui a lieu dans notre esprit entre la mémoire volontaire et la mémoire involontaire.
La mémoire de l’intelligence
« Regardez la réalité : qui parle d’âme ou de profondeur psychologique aujourd’hui? Le XXe siècle, c’est le triomphe d’une explication scientifique du monde, le triomphe d’une ontologie matérialiste et du déterminisme local. Dorénavant, pour expliquer un comportement humain, on dresse la liste d’un certain nombre de paramètres numériques : hormones, neuromédiateurs… et puis voilà. »
Extrait d’une entrevue accordée en 1998 par Michel Houellebecq au magazine Lire.
Considéré comme le père de la sociologie, Auguste Comte est surtout reconnu en tant que fondateur du positivisme et partisan du triomphe de la raison sur les autres facultés de l’esprit humain. Philosophie qui s’appuie sur les sciences dites positives, aujourd’hui appelées sciences exactes, le positivisme postule que le scientifique doit renoncer à la question du « pourquoi » et se limiter au « comment » afin que la progression des connaissances humaines ne soit pas tributaire des croyances théologiques et des explications métaphysiques.
Les partisans de cette philosophie estiment que pour expliquer la réalité des faits, il faut utiliser les méthodes scientifiques que sont notamment l’observation et l’expérimentation. Aujourd’hui, le néopositivisme n’a conservé des théories de Comte que le recours aux faits. Une idée qui n’est pas basée sur des faits et réductible à un processus de réflexion rationnelle doit être rejetée.
Michel Houellebecq est l’un des écrivains dont la pensée positiviste influence les écrits et c’est notamment le cas dans l’ouvrage Les particules élémentaires où nous retrouvons plusieurs citations d’Auguste Comte placées en exergue en début de chapitre. Houellebecq – qui me semble être un partisan du scientisme, théorie selon laquelle la connaissance scientifique permettrait d’échapper à l’ignorance dans tous les domaines – est d’avis que le roman doit constituer un témoignage sur la condition psychologique de l’Homme contemporain. L’écrivain se doit alors d’intégrer l’état actuel des connaissances humaines afin d’éviter que l’art romanesque devienne purement et simplement un processus de « l’écriture pour l’écriture ».
Pour ce faire, il doit s’affranchir d’une écriture personnelle et éviter une ligne directrice en fonction de ses désirs intimes. L’art romanesque, selon Houellebecq, ne doit plus se limiter à un rôle de simple divertissement. Le roman doit avoir une fonction informationnelle au même titre qu’un ouvrage scientifique. En lisant les ouvrages de cet écrivain français, on se rend compte que la science, la technologie et l’histoire se côtoient et que leur amalgame tend à vouloir créer une vision objective de la réalité.
Les procédés littéraires employés par Umberto Eco ont des similitudes avec celles d’Houellebecq. On retrouve dans les romans d’Eco, notamment Le Nom de la rose et Le Pendule de Foucault, une multitude de références philosophiques et historiques et à partir desquelles le lecteur n’est pas toujours en mesure de départager la fiction de la réalité et l’opinion de l’auteur des faits historiques établis. Les deux auteurs s’interrogent sur la démarche scientifique de leur monde immédiat et si l’on peut considérer la « méthode houellebecquienne » comme étant moralisatrice, l’érudition d’Eco – il est notamment spécialiste en sémiologie et en esthétique médiévale tout en ayant une formation académique en philosophie – vise à « débusquer du sens là où on serait porté à ne voir que des faits ».
La similarité épistémologique que nous retrouvons entre les écrivains Auguste Comte, Michel Houellebecq et Umberto Eco se situe au niveau de leur perception des connaissances humaines, emmagasinées grâce à la mémoire de l’intelligence, qui seraient en mesure de restituer la réalité humaine dans son intégralité.
La mémoire des choses – ou la mémoire volontaire de l’intelligence - s’apparente à la photographie, à savoir qu’elle est figée dans le temps et qu’elle ne donne qu’une parcelle de la réalité, unilatérale et momentanée. Grâce à notre intelligence, nous pouvons nous rappeler une sélection d’événements passés, mais ceux-ci demeureront toujours fragmentés.
Une analyse exhaustive de l’oeuvre d’un écrivain et une reconstitution du passé d’un être humain seront toujours inachevées. Nous ne sommes pas uniquement la somme de nos expériences; nous ne sommes pas la somme de ce que nous écrivons. Il y a une « chose » qui demeure insaisissable à notre intellect et que la mémoire volontaire ne sera jamais à même de décrire. Marcel Proust, dont la philosophie bergsonienne a influencé sa pensée, a fait de cette « chose » la thématique principale de l’oeuvre de sa vie.
La réminiscence des souvenirs
« J’ai vraiment perdu la notion du temps. Si on n’a plus de centre émotionnel… elle s’interrompit, fit un effort, et reprit d’une voix rauque …c’est ce qui arrive. Des éternités… des fractions de secondes… ça revient au même. On n’a plus le sens ordinaire des mesures. »
Extrait du récit Le Jour enseveli de Rosamond Lehmann.
Dans ce XIXe siècle marqué par la théorie positiviste d’Auguste Comte et la prééminence de la raison en tant que seul instrument valable de la connaissance humaine, une voix dissidente émerge. Henri Bergson sera le premier à remettre en question la philosophie positiviste en démontrant qu’il y a une « chose » qui échappe à la science et qui ne peut être saisie par la mémoire de l’intelligence. Cette « chose », c’est l’esprit humain au prise avec sa conscience du temps. Pour Bergson, la durée du temps mesurée par le scientifique n’est pas la même chose que le temps vécu par chaque être humain ayant leur propre individualité.
La thématique du temps au sein de la philosophie bergsonienne a profondément influencé Marcel Proust. À la recherche du temps perdu est une réflexion majeure sur l’existence même du temps, sur sa relativité et sur l’incapacité de le saisir au temps présent. La méthode positiviste de Charles Augustin Sainte-Beuve, critique littéraire et écrivain français, où seule l’intelligence humaine serait en mesure de découvrir les intentions qui se cachent derrière l’oeuvre d’un auteur, est remise en question par Marcel Proust dans son ouvrage Contre Sainte-Beuve.
Dans l’univers proustien, l’édifice immense du souvenir est fréquemment ébranlé par les réveils involontaires de la mémoire. Cette mémoire échappe à l’intelligence et elle ne se cache pas dans les intentions de l’auteur; elle est nulle part et partout, hors et en nous; elle peut être retrouvée, ressaisie, mais elle part et revient sans préavis.
En consultant les cahiers de rédaction de Proust, nous apprenons que le premier titre envisagé était « les intermittences du cœur ». Bien que Proust ait finalement intitulé son œuvre « à la recherche du temps perdu », cette métaphore nous permet de saisir le sens de cette quête du « moi profond » à travers le temps perdu. « L’intermittence du cœur », c’est la temporalité discontinue qui existe entre le moment où notre sensibilité est vécue et celui où nous la reconstruisons et que nous comprenons sa signification.
Les réveils imprévisibles de la mémoire
« Aux troubles de la mémoire sont liées les intermittences du coeur.
C’est sans doute l’existence de notre corps, semblable pour nous à un vase où notre spiritualité serait enclose, qui nous induit à supposer que tous nos biens intérieurs, nos joies passées, toutes nos douleurs sont perpétuellement en notre possession. Peut-être est-il aussi inexact de croire qu’elles s’échappent ou reviennent.
En tout cas, si elles restent en nous c’est, la plupart du temps, dans un domaine inconnu où elles ne sont de nul service pour nous, et où même les plus usuelles sont refoulées par des souvenirs d’ordre différent et qui excluent toute simultanéité avec elles dans la conscience. Mais si le cadre de sensations où elles sont conservées est ressaisi, elles ont à leur tour ce même pouvoir d’expulser tout ce qui leur est incompatible, d’installer seul en nous, le moi qui les vécut. »
Extrait du récit Sodome et Gomorrhe de Marcel Proust, quatrième volume du roman À la recherche du temps perdu.
Dans l’ouvrage À la recherche du temps perdu, un des thèmes évoqués est l’opposition entre la mémoire volontaire (celle de l’intelligence) et les réminiscences de la mémoire involontaire (celle du subconscient). Une odeur, un bruit, et tout le décor passé peut être retrouvé. Cette mémoire nous submerge comme la vague. Il est impossible de la saisir par la voie de la raison et d’arriver à la reconstruire dans sa totalité. Cependant, elle retrouve en quelque sorte une part de vécu, fait de sensations éprouvées dans le passé. Une mémoire vivante en soi, et ce, même après de longues périodes d’hibernation.
Tout ce qui fait parti du subconscient ne peut pas être retrouvé dans les écrits d’un romancier. « L’homme qui fait des vers et qui cause dans un salon n’est pas la même personne » nous rappelle Proust. Mais les réveils imprévus de la mémoire nous permettent de ressentir à nouveau cette sensibilité que l’on croyait perdue à jamais.
Vos photographies, vos écrits et toutes autres formes de traces concrètes d’intelligence volontaire ne pourront pas résumer dans sa totalité votre passage sur cette Terre. S’il vous était possible de reconstruire votre existence à partir de fragments du passé, votre création ne représenterait pas le reflet de votre vie puisque, en définitive, le réel ne sera jamais en mesure de transcender « les intermittences du cœur ».

Je ne suis pas un lecteur de Proust, je n’ai lu qu’« Un amour de Swann », peut-être que ça sera pour un autre moment de ma vie… Je n’adhère pas non plus à la théorie appliquée par Houellebecq au roman, car je crois qu’un bon roman, avec sa part de fiction et de réalité, remplit un rôle de document d’une époque, sans être entièrement « rationnel » et relié à une époque. Selon son idée, 1984 serait donc un roman non “valide”, de l’écrit pour de l’écrit ? Où je ne comprends pas bien sa pensée (qui doit de toute façon être plus complexe que cela)?
Par contre, j’ai trouvé ton texte très intéressant ! Bravo encore une fois ! Dommage qu’il n’y ait pas plus de blogues comme le tien.
Très bon texte encore une fois. Ce sujet est particulièrement riche et la réflexion est tout à fait pertinente. Le passage sur la mémoire, particulièrement le dernier paragraphe, est très réussi. J’imagine que je dois ajouter Gladwell à ma liste de suggestion de lectures?