La culture

Contrairement aux billets que l’on retrouve sur la plupart des blogues, les écrits publiés sur ce site relatent rarement des faits d’actualité de même qu’ils ne contiennent que peu d’information sur la vie personnelle de l’auteur. Ce texte d’opinion va outrepasser cette tendance éditoriale en présentant une question polémique selon différentes thématiques illustrées à l’aide de faits tirés du vécu immédiat de l’auteur ainsi que de ses expériences passées.

Le 18 février dernier, l’émission Sommes-nous…, animée par Patrick Masbourian que l’on a découvert à la télévision québécoise lors de son passage à La course destination monde au début des années quatre-vingt-dix, abordait la question de la culture selon plusieurs thèmes notamment, la démocratisation, la transmission et la hiérarchisation. Après le visionnement de cette émission d’enquête, c’est à mon tour de réfléchir sur le sujet et de m’interroger sur l’épineuse question de la culture.

L’éducation : entre compétence et savoir

« À la conception traditionnelle d’un savoir désintéressé, de « la culture pour la culture », on oppose un ensemble de techniques efficaces. Dès lors qu’il s’agit d’atteindre des résultats définis à l’avance, la pratique pédagogique ne se définit plus par des contenus de connaissance à transmettre, mais par des objectifs définis en dehors de ces contenus. Les contenus ne valent plus que comme moyens pour atteindre les objectifs. » Bernard Berthelot sur l’Imposture pédagogique

À la lumière des informations que je possède sur le sujet, je suis en mesure d’affirmer que les nouveaux programmes pédagogiques québécois ont mis en place une vision utilitariste de l’enseignement. Cette philosophie n’est pas apparue de nulle part au début du 21e siècle puisqu’elle est directement reliée à l’abolition du cours classique et de l’implantation des théories de la psychologie comportementale (béhaviorisme) au sein des méthodes d’enseignement. Les gestionnaires pédagogiques qui désirent former des élèves compétents et d’évaluer leurs comportements selon une grille d’objectifs uniformisée opposent leurs méthodes à celle qui a prévalu durant plusieurs décennies, soit l’école des savoirs.

L’école ne joue plus son rôle principal de transmission d’un savoir désintéressé qui conduirait à former des étudiants cultivés et doués. L’éducation a adopté le jargon des dirigeants d’entreprise en voulant que l’élève soit compétent et qu’ils atteignent certains objectifs précis. Dans l’ouvrage La crise de la culture publié durant les années 60, la philosophe Hannah Arendt avait déjà noté le côté néfaste des théories béhavioristes sur l’enseignement du savoir : « sous l’influence de la psychologie moderne et des doctrines pragmatiques, la pédagogie est devenue une science de l’enseignement en général, au point de s’affranchir complètement de la matière à enseigner. »

Aujourd’hui, nous craignons tellement que l’éducation soit jugée comme étant élitiste et que nos futurs étudiants ne soient pas en mesure de s’adapter au monde professionnel que nous faisons le choix de ne pas mettre certains savoirs au programme scolaire. Mais, le fait de déclarer que certaines choses ne devraient pas être enseignées ne démontre-t-il pas un biais normatif qui consiste à porter un jugement de valeur sur les connaissances que l’on devrait enseigner?

Pour justifier l’abolition du cours classique au Québec, on a utilisé notamment l’argument démocratique de l’accessibilité à l’éducation pour tous. En jugeant que certains savoirs (le Grec, la philosophie, le latin) étaient peu utiles et qu’une minorité d’individus avaient les capacités pour réussir ces cours, les gestionnaires ont fait preuve d’élitisme!

Certains élèves ont plus de facilité à assimiler les théorèmes mathématiques, il y en a qui ont des aptitudes plus développées pour apprendre et maîtriser les langues et leurs règles de grammaire et d’autres encore pour qui les connaissances des sciences de la nature ne posent aucun problème. Rendus à un certain âge, les goûts de chacun vont se préciser et les jeunes adultes choisiront leur domaine de spécialisation. Or, nous décidons arbitrairement que certains savoirs n’intéressent pas les étudiants, que les jeunes n’aiment pas la lecture malgré le fait que les romans de Bryan Perro connaissent un succès phénoménal et qu’ils préfèrent la télévision et les émissions de téléréalité aux connaissances académiques.

Entre l’éducation des savoirs et celle qui prévaut aujourd’hui, la distinction réside dans le fait que la première présente les connaissances à l’étudiant tout en lui laissant le choix de faire ce qu’il veut de ce qu’on lui transmet. Ce type d’éducation ressemble à la méthode socratique du partage du savoir et forme des citoyens libres au lieu de former des individus obsédés par l’atteinte d’objectifs bien définis.

Croyez-vous sincèrement que la lecture de Guerre et Paix est plus ardue que celle des romans d’Harry Potter? Lorsque nous décidons que cette lecture ne plairait pas aux étudiants, nous faisons de l’élitisme. Si nous voulons que les jeunes s’intéressent aux classiques de la littérature, aux théâtres et à la musique classique, il faut leur présenter ces formes artistiques sur un pied d’égalité avec celles qu’ils absorbent au quotidien.

Au lieu de l’école des savoirs, on préfère celle de l’utilitarisme. L’important, c’est ce qui est utile. Ce qui compte, c’est d’être compétent. Peu importe le sujet d’étude – Jean-Paul Sartre ou Britney Spears, le Siècle des Lumières ou Occupation Double -, ce qui importe c’est de « savoir rédiger un texte » ou « savoir faire une recherche ». On réduit l’enseignement de la philosophie et de la littérature à une série d’étapes bien précises comme s’il s’agissait de construire une chaise ou de faire un gâteau.

Or, dixit Berthelot, comment mesure-t-on l’émerveillement d’un élève, fût-il le plus mauvais de la classe, devant un poème de Rimbaud ou la découverte des toiles de Fra Angelico?

Cette perspective utilitariste en est une où l’utilité est jugée en fonction non pas du futur citoyen, mais plutôt du futur travailleur. Très loin de l’utilitarisme selon John Stuart Mill, celui des gestionnaires modernes se mélange à la sauce capitaliste de l’archétype du travailleur modèle avec un soupçon d’assaisonnement machiavélique où « la fin justifie les moyens ». On veut une société productive et, peu importe la façon d’atteindre notre objectif, l’essentiel c’est d’avoir entre les mains des citoyens compétents dans leur profession.

Le reportage de Patrick Masbourian présentait aussi les propos d’un professeur de philosophie qui m’ont particulièrement interpellé. Selon ce dernier, tout étudiant qui réussi à lire et à comprendre l’ouvrage la Phénoménologie de l’esprit de Friedrich Hegel sera en mesure d’assimiler toutes connaissances futures, et ce, peu importe le domaine d’étude. Si la lecture d’Hegel et des ouvrages de connaissances générales ne nous permettent pas d’améliorer notre bagage de savoir-faire, ces lectures peuvent néanmoins améliorer nos capacités analytiques qui s’avèrent être très utiles dans notre vie professionnelle.

Mon objectif n’est pas de faire la promotion de l’art classique. Les jeux vidéo, les émissions de sport et les films hollywoodiens sont des réalités que je vis et que j’apprécie au quotidien. Il m’apparaît par contre essentiel que l’éducation, dans son rôle de vecteur de la culture, soit orientée de manière à présenter aux sujets une diversité de connaissances. Elle devrait aussi retrouver le rôle qu’elle occupait durant l’Antiquité grecque et plus récemment dans les années cinquante et soixante au Québec, à savoir une transmission et un partage de savoirs désintéressés où l’on ne dirait pas à l’élève quoi penser, mais où l’on inculquerait le principe de liberté en leur laissant le choix de faire ce qu’il veut des connaissances acquises.

La pensée unique

Un phénomène nouveau est apparu au cours du 20e siècle dans les pays industrialisés. L’éducation devenant obligatoire et accessible pour tous, l’élitisme de la culture s’étiola au profit d’une culture générale. Tout individu éduqué peut aujourd’hui consulter les oeuvres de la culture mondiale, et ce, peu importe la classe sociale à laquelle il appartient. Cependant, une théorie erronée perdure au sujet de la culture, soit celle qui la définit en fonction des classes socio-économiques d’une société, à savoir une culture de masse et une culture bourgeoise, et selon une hiérarchisation en fonction d’une appréciation qualitative.

La culture ne serait donc pas un ensemble de connaissances neutres et transmises inconsciemment, mais elle serait tributaire du monde immédiat auquel nous appartenons. Cette vision marxiste entre dominant et dominé m’apparaît aujourd’hui dépassée. Même si certains groupes voulaient limiter l’accès à certaines sphères de la connaissance, les technologies permettent aux individus de s’informer par leurs propres moyens et ainsi d’améliorer leur culture personnelle.

La culture ne serait pas non plus une question de goût, mais elle serait quantifiable selon des règles de classification. Selon ses adeptes, la musique classique, la dégustation de vins, les films Criterion et la peinture seraient des exemples de culture majeure tandis que le heavy metal, la consommation de bières, les films d’action et la danse hip-hop (break dancing) appartiendraient plutôt à la culture populaire et devraient être déconsidérés par rapport aux premiers.

Lorsque la pensée unique s’attaque à la culture, elle vise à mettre dans l’esprit du sujet pensant des présuppositions en fonction de ce que l’oeuvre semble représenter. Cette contamination de l’esprit se déroule avant que la personne puisse s’en faire une opinion personnelle. Qu’il y ait des critiques littéraires et cinématographies, c’est une chose. Je n’ai aucun problème à ce qu’on juge une oeuvre après l’avoir assimilé. Lorsqu’on dit que les films d’action ont moins d’intérêt que les documentaires, que les gens de théâtre sont les artistes les plus accomplis ou que l’opéra s’adresse aux snobs, ont établi alors une hiérarchisation de la culture.

Être réceptif à toutes formes de connaissances et n’avoir aucune idée préconçue, voilà deux règles de vie que je mets en pratique au quotidien. L’oeuvre, en elle-même, est neutre. Je peux aimer Wagner et détester Beethoven, préférer le cinéma américain au cinéma français, mais mes préférences ne peuvent pas être établies comme vérités universelles.

La mondialisation de la culture

Dans son acceptation la plus générale, la mondialisation correspond à un changement d’échelle et de référence dans tous les domaines de la vie sociale, politique et culturelle et elle pourrait conduire en conséquence à une circulation des biens culturels pour le bénéfice du plus grand nombre. Il me semble pourtant que plus est affirmé le caractère inéluctable de la mondialisation, plus c’est l’une uniformisation de la culture qui est véhiculée par les médias.

Les avocats du néolibéralisme affirment que la mondialisation offre une hétérogénéité de choix aux consommateurs et si dans certains secteurs de la consommation une homogénéisation des choix se présente, le blâme doit en être imputé à l’acheteur, puisque, par définition, les marchés sont démocratiques. Cette rhétorique semble oublier les milliards de dollars dépensés par les industries pour façonner les goûts et les désirs des citoyens, en créant un processus de conditionnement auquel, il faut le souligner, les jeunes sont souvent les plus influençables. Cette vision est aussi favorisée par la concentration médiatique où l’on nous vend une image stéréotypée d’un style de vie.

Comme c’est le cas dans l’éducation, les médias dictent les goûts des individus en présentant seulement ce qui est jugé comme étant populaire en fonction des cotes d’écoute. On ne présentera pas des chansons de Malajube et de Loco Locass à l’émission Star Académie étant donné que nous jugeons que ces groupes ne rejoignent pas un assez vaste public.

Autre exemple d’homogénéisation médiatique, Les Beaux Dimanches présentaient aux téléspectateurs des documentaires, des concerts, des pièces de théâtre, des films, des émissions rétrospectives et des galas, mais Radio-Canada a décidé de mettre fin à cette émission culturelle. Certes, les cotes d’écoute du dimanche soir étaient beaucoup plus basses que celles enregistrées par Tout le monde en parle, mais elle offrait aux gens une diversité de contenu et elle leur permettait de se forger eux-mêmes leur opinion sur l’art et la culture.

Dans une perspective néolibérale, outre la volonté d’imposer les lois du marché en matière de culture, les productions artistiques doivent chercher le profit maximum à court terme; autrement dit, le succès d’une œuvre littéraire doit être immédiat. Cette logique néolibérale constitue un danger pour la culture artistique : si une condition sine qua non avait toujours prévalu entre le profit et l’œuvre, plusieurs auteurs n’auraient jamais été publiés dont l’écrivain tchèque Franz Kafka, du fait que ses romans furent publics et générateurs des profits uniquement à titre posthume.

Il m’apparaît évident que la supposée mondialisation de la culture s’apparente plutôt à une homogénéisation des goûts en fonction de ce qui semble plaire à la masse et des profits qui peuvent être générés. La culture est soumise aux mêmes lois du marché que les entreprises privées dans un régime économique de type capitaliste néolibéral.

D’aucuns nous diront que nous bénéficions aujourd’hui d’une variété de produits, mais cette perspective devrait davantage se formuler en tant qu’une « illusion de choix » : nous observons une augmentation des industries qui se regroupent pour créer une intégration à la verticale, une véritable synergie d’intérêts. Au niveau des télécommunications, on observe fréquemment la fusion de deux groupes, l’un orienté vers la production des contenus et l’autre vers la diffusion (comme c’est le cas pour Quebecor Médias.

Étude de cas

Né dans un quartier populaire de Montréal, j’ai fait mes études primaires et secondaires à l’intérieur du système scolaire public de mon quartier. Mes parents étaient des gens éduqués cependant, ils ne provenaient ni de la bourgeoise, ni d’une classe d’intellectuels ayant un doctorat d’une université prestigieuse. Ma mère travaillait en microbiologie au sein du réseau hospitalier québécois et mon père, après sa carrière de politicien, a occupé le poste d’agent d’immeuble pendant plus de 25 ans.

J’ai joué à un nombre incalculable d’heures aux jeux vidéo, je faisais du sport, j’allais à la bibliothèque et je préférais la lecture des bandes-dessinées à celle des romans. J’allais voir des pièces de théâtre destinées aux enfants, je regardais le Canadien de Montréal, j’allais voir des spectacles Rock ainsi que ceux de Céline Dion. Je mangeais des hot-dogs l’été entre deux parties de baseball, mais une alimentation saine et équilibrée était une habitude de vie que mes parents tenaient à faire respecter.

L’éducation que j’ai reçue ressemblait beaucoup à la méthode socratique. Je crois qu’il n’y avait aucune hiérarchisation des connaissances. Ils voulaient que je puisse bénéficier d’un vaste champ de savoir en me laissant le libre choix, durant l’adolescence et le début de l’âge adulte, de déterminer ce qui me plairait.

Le caractère fondamental de la culture s’observe lorsqu’un individu estime que sa vie terrestre sera trop courte pour qu’il puisse connaître, apprendre, jouir, bref de vivre toutes les expériences voulues. Dès lors que nous prenons en considération notre temps limité sur Terre par rapport à l’incommensurabilité des connaissances humaines, il m’apparaît évident que la question « somme-nous cultivés ? » ne puisse se répondre de manière affirmative ou négative. En définitive, il est impossible d’affirmer que nous sommes trop cultivés; la seule certitude c’est que la culture, nous n’en avons jamais assez!

~ par njl le Vendredi, 27 février 2009.

2 réponses to “La culture”

  1. Merci pour cet article fouillé et éclairé (et au passage, merci d’écrire en “bon” français, ce qui n’est pas toujours le cas dans la blogosphère).

  2. Super intéressant encore une fois.
    Aimant surtout lire les classiques de la littérature, je suis déçu qu’on en fasse pas plus la promotion. Au contraire, on fait croire je ne sais de quelles façons aux gens qu’ils sont ardus et “plate”… C’est dommage, parce que c’est la plupart du temps faux, et on y apprend beaucoup. Peut-être que ça changera un jour, en attendant, il reste des gens qui décident par eux-mêmes de s’y intéresser, et de tenter d’y intéresser les autres.

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