Un passé qui ne veut pas passer
« D’une certaine façon, ce maintenant dont tu parles existe à peine. On le sent, mais il est impossible à mesurer. Le passé est toujours en train de manger le présent. C’est pour ça que j’ai toujours aimé la peinture. Quelqu’un peint un tableau dans le temps, mais, une fois qu’il est peint, le tableau reste au présent. »
Extrait du roman Tout ce que j’aimais de l’écrivaine Siri Hustvedt.
Depuis quelques mois, je m’interroge sur la notion que nous avons du passé et de son pouvoir de réminiscence qui influe sur la conduite de nos actions quotidiennes. Contrairement à l’idée voulant que nous soyons la somme de nos expériences, je suis plutôt d’avis que c’est le futur, et non le passé, qui devrait moduler le développement de notre être. Nous avons la possibilité et la faculté de nous « projeter dans le temps », de construire notre propre voie particulière vers une existence heureuse et, au gré de nos découvertes, de changer de direction et ainsi de transcender ce passé.
Deux analogies s’imposent. Premièrement, c’est la vérité qui devrait être au début de toutes observations du monde extérieur ainsi que de chacune de nos introspections. L’être humain, en tant que sujet pensant, se doit d’agir à la manière d’un scientifique qui entame ses recherches avec la vérité comme point de départ. Certaines de ses hypothèses seront invalidées et il devra approfondir une bonne partie de ses présupposées initiaux.
Une proposition scientifique n’est donc pas une proposition vérifiée – ni même vérifiable par l’expérience -, mais une proposition réfutable (ou falsifiable) dont on ne peut affirmer qu’elle ne sera jamais réfutée. Paradoxalement, une vérité se doit de posséder les germes de sa réfutabilité future. « Dieu existe », n’est pas une proposition scientifique puisqu’elle n’est pas réfutable. La théorie du géocentrisme était une théorie scientifique lorsqu’elle était défendue par Aristote du fait qu’il était possible de mener une expérience qui démontrerait que l’affirmation était fausse (comme le démontra Copernic au XVIe siècle avec la théorie de l’héliocentrisme).
Citons à ce sujet les mots trop souvent oubliés de la philosophe Hannah Arendt dans sa correspondance avec Mary McCarthy : « la vérité n’est pas dans la pensée, mais, elle est la condition de possibilité de la pensée. » À l’instar de la conception que nous avons de l’avenir, la vérité du penseur va varier au rythme de ses découvertes ainsi que de celles de son domaine d’étude. La vérité n’est pas permanente et c’est grâce au travail continu des scientifiques que nous pouvons aujourd’hui bénéficier d’un perfectionnement constant du savoir humain.
La vérité est au début de toute démarche intellectuelle. Une société ouverte – concept développé par le philosophe Henri Bergson et repris en particulier par Karl Popper dans La Société ouverte et ses ennemis – ne devrait jamais permettre la conception d’une vérité immuable et permanente. C’est une des idées exprimées par John Stuart Mill dans l’ouvrage De la liberté : « But the peculiar evil of silencing the expression of an opinion is, that it is robbing the human race; posterity as well as the existing generation; those who dissent from the opinion, still more than those who hold it. If the opinion is right, they are deprived of the opportunity of exchanging error for truth: if wrong, they lose, what is almost as great a benefit, the clearer perception and livelier impression of truth, produced by its collision with error. »
Pourrions-nous alors envisager la conception de notre devenir à la manière de Popper, à savoir de nous interdire le fait d’avoir une vision déterminée de notre avenir et de toujours se permettre de modifier notre vie au gré des événements?
Une deuxième analogie me semble pertinente. Bien que notre bagage génétique ait une grande influence sur le développement physique et psychologique de notre être, il est possible d’outrepasser les directives biologiques de notre organisme. L’être humain est la seule espèce qui refuse d’être ce qu’elle est, mais aussi la seule qui peut être autre chose que son code génétique lui dicte.
Si nous adoptons fréquemment des comportements altruistes qui vont à l’encontre de nos gènes égoïstes, serait-il alors possible de nous « projeter dans le temps » et ainsi d’aller à l’encontre de notre tendance à vivre au temps présent en étant soumis au diktat de nos expériences passées?
Les expériences du passé ne se répéteront jamais selon les mêmes paramètres. La place que le passé occupe dans nos vies est beaucoup plus grande que celle occupée par le futur. Certes, notre point de référence étant le présent, le futur moi ne verra peut-être pas le monde comme je le vois en ce moment. Cependant, en débutant notre analyse en fonction « de ce qui est » et non « de ce qui fut », nous pouvons donner un sens à cet avenir. Le terme « avenir » doit être envisagé sans aucune limite temporelle précise, le temps futur englobe autant la prochaine heure, la journée de demain et l’année suivante.
L’avenir doit être au commencement de toute réflexion humaine, l’Homme étant la seule espèce animale qui a une conscience élargie du temps et de sa condition humaine de finitude - pour les autres espèces animales, la perception du temps est limitée aux rythmes biologiques et à leur conscience instinctive de leur environnement. C’est en partant de l’existence, du présent, que nous pouvons construire notre projet de vie.
Les événements de la vie se déroulent sur un espace temporel continu et ceux-ci trouvent leur signification – tel un cinéphile qui visionne un long-métrage une seconde fois - lorsqu’on les examine en sens inverse. Mais, cette signification n’a plus sa place au présent si ce n’est qu’elle nous permet de constater l’état des choses.
Le passé est un temps fini où rien ne pourra être modifié tandis que nous nous devons d’envisager l’avenir comme un vaste champ d’opportunités où rien n’est déterminé à l’avance. Une fois que nous avons franchi cette limite – cet état de fait - le passé se doit de passer.
« Le temps n’existe pas pour l’animal, c’est-à-dire pour un être qui vit tout entier dans le moment présent; car ses réminiscences elles-mêmes, évoquées par l’intérêt actuel, s’effacent avec lui, et s’y absorbent sans laisser le souvenir ou conscience de l’existence passée. L’homme, au contraire, porte en lui la notion du temps, comme passé, présent et avenir. Il peut sortir du présent, se transporter dans le passé, reprendre chacun de ses souvenirs, ou anticiper sur une suite d’événements futurs. Maître en quelque sorte de son existence, planant au dessus d’elle, appréciant la solidarité des moments qui se succèdent, il est mis en demeure de rendre cette solidarité heureuse ou malheureuse; et tandis que l’animal ne se soucie pas du moment futur, l’homme le devance de ses désirs, de ses pensées, de ses espérances, et la notion du temps fait de lui un être avide d’immortalité. »
Discours qu’a tenu, en 1863, devant l’Académie nationale des sciences, belles-lettres et arts de Bordeaux, le docteur Pierre-Cyprien Oré, professeur adjoint à l’École préparatoire de Médecine et de Pharmacie, sur l’importance de l’expérimentation en physiologie.
La « querelle des historiens »
Le titre de mon billet, « un passé qui ne veut pas passer », fait référence au célèbre article (traduction en langue française par Brigitte Vergne-Cain et publiée dans l’ouvrage Devant l’histoire : Les documents de la controverse sur la singularité de l’extermination des Juifs par le régime nazi) rédigé par l’historien Ernst Nolte et publié originalement le 6 juin 1986 dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung.
Cet écrit est considéré comme l’élément déclencheur de l’Historikerstreit (la « querelle des historiens »), à savoir une controverse historiographique et politique qu’a connue l’Allemagne de l’Ouest à la fin des années 1980. Cette controverse a pour objet la place à accorder à la Shoah dans l’histoire de l’Allemagne et a opposé des historiens conservateurs, en particulier Ernst Nolte, soutenu par Klaus Hildebrand et Michael Stürmer, à des intellectuels « de gauche », parmi lesquels Jürgen Habermas, Hans Mommsen, Martin Broszat et Eberhard Jäckel.
À l’instar de l’historien américain Daniel Goldhagen dans son ouvrage controversé, Les bourreaux volontaires de Hitler, où l’auteur analyse la responsabilité de l’Allemand ordinaire en fonction des crimes perpétrés par le régime hitlérien, Nolte rédige une interprétation polémique des crimes nazis en soutenant qu’ils auraient été commis en réaction aux crimes soviétiques sous le régime stalinien.
D’autres questionnements ont aussi été soulevés durant l’Historikerstreit et en voici quelques-unes : les crimes de l’Allemagne nazie incarnent-ils le mal absolu dans l’Histoire? Les crimes de Joseph Staline en Union soviétique sont-ils équivalents, sinon pires, à ceux commis par le régime hitlérien? L’histoire allemande a-t-elle suivi un Sonderweg (une « voie spéciale ») conduisant inévitablement au nazisme? D’autres génocides, dont le génocide des Hereros, le génocide arménien et le génocide des Khmers rouges au Cambodge, sont-ils comparables à celui de l’Holocauste? Le peuple allemand devrait-il supporter un fardeau de culpabilité pour les crimes nazis? Les nouvelles générations d’Allemands pourraient-elles trouver des sources de fierté dans leur histoire?
Si vous voulez en apprendre davantage sur ce débat historiographique et sur la période hitlérienne, je vous invite à consulter deux billets que j’ai publiés sur le sujet, soit « Une analyse historiographique » et « Qu’est-ce que le nazisme? ».
La subjectivité
Les débats historiographiques, comme celui de la querelle des historiens, illustrent bien les multiples interprétations du passé. En soutenant l’idée que l’Humain se doit de se libérer de son passé, mon objectif n’est pas de faire la promotion d’une « philosophie dysutopique », à l’instar de celle que l’on retrouve dans Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley, qui ferait abstraction du passé et interdirait certains ouvrages (dans le roman d’Huxley, les livres de William Shakespeare ont été retirés des bibliothèques), ni que cette remise en question du passé allemand fut inutile. Je suis d’avis que les débats d’idées sont nécessaires et qu’ils témoignent de l’état de la démocratie au sein d’une société – un régime totalitaire ne tolère pas la pluralité des opinions.
Le passé qui m’intéresse ici est celui qui est propre à chacun d’entre-nous.
Les diverses interprétations d’un événement historique nous portent à croire qu’il est pratiquement impossible d’arriver à une vision commune du passé. Comme le dit Kierkegaard, père de l’existentialisme, qu’est-ce que la vérité, sinon la subjectivité? La « subjectivité est vérité » et la « vérité est subjectivité ». Ce paradoxe kierkegaardien fait la distinction entre ce qui est objectivement vrai et la relation de subjectivité qu’entretient un individu avec cette vérité. Contrairement à l’objet d’étude du spécialiste des sciences naturelles, pour l’historien ainsi que tous individus qui étudient l’être humain dans ses agissements particuliers, il n’existe aucune séparation entre le sujet étudié et le sujet pensant.
Bien que l’objectivité soit un but vers lequel nous aspirons, dans le domaine des sciences humaines il est impossible de l’atteindre. En étudiant les Hommes dans le temps, l’histoire peut éclairer les choix du temps présent, si et seulement si, nous ne lui accordons aucune valeur normative. Selon Georges Duhamel, « le romancier est l’historien du présent, alors que l’historien est le romancier du passé. »
En plaçant le romancier et l’historien sur le même niveau, Duhamel introduit l’idée de subjectivité inhérente à tout intellectuel, et ce, qu’il soit écrivain ou historien. Le romancier croit posséder la vérité du temps présent. L’historien croit décrire avec justesse les événements passés, à savoir tels qu’ils se sont réellement passés.
La présence de l’absence
« Malgré ces aperçus momentanés d’une vie, ces toiles et ces matériaux avaient un caractère abstrait, une inexpressivité ultime qui suggérait la précarité de toute chose, l’idée que même si l’on pouvait sauver toutes les miettes d’une existence, en faire un tas géant et puis les passer soigneusement au crible afin d’en extraire tout le sens possible, le total n’en ferait pas une vie. »
Extrait du roman Tout ce que j’aimais de l’écrivaine Siri Hustvedt.
Le regard que les gens posent sur le temps passé est souvent inexact. De nombreuses expressions de la langue française – à savoir « si le passé est garant de l’avenir… », « les leçons du passé », « démystifier le passé », etc. – devraient être utilisées avec précaution étant donné qu’elles décrivent une vision téléologique et déterministe du passé, comme si le passé portait en lui les germes de ses aboutissements.
Paul Ricoeur, philosophe français, a formulé une aporie – on nomme aporie (en grec aporia, soit une absence de passage, une difficulté ou un embarras) une difficulté à résoudre un problème; pour Aristote, c’est une question qui place le lecteur ou l’auditeur dans l’embarras pour trancher entre deux affirmations – qui résume bien notre situation face au temps passé en décrivant la mémoire en tant que « présence de l’absence ».
Il faut cesser de se glorifier de ses expériences passées en les quantifiant et en les mesurant par rapport à celles des autres, tout en leur accordant une valeur normative (une expérience heureuse, une expérience malheureuse, une expérience à oublier, une expérience enrichissante, etc.).
Une de mes convictions au sujet de la vie, c’est que nous ne sommes pas uniquement la somme de nos expériences. Si je supprimais toutes mes expériences, je ne disparaitrais pas pour autant dans le néant; je serais peut-être un être différent, mais je serais toujours moi. J’ai une série de conditionnements, mais je ne restitue pas la totalité de ce que j’ai reçu.
Une trace, c’est la seule chose que vous avez de votre passé. Vous aurez toujours une « présence de l’absence » sommeillant à quelque part au sein des méandres de votre esprit. Mais, votre passé n’est plus rien; il est un temps mort qui ne compte plus.
Tournez-vous vers l’avenir, vers ce que vous pourriez devenir! Puisque c’est lui, l’avenir, qui donnera un sens à l’être que vous êtes présentement.

—> bergson.. Essai sur les données immédiates de la conscience
Très bon texte! J’aime particulièrement la conclusion