Tout est-il permis?
Par moi, vous pénétrez dans la cité des peines;
Par moi, vous pénétrez dans la douleur sans fin;
Par moi, vous pénétrez parmi la gent perdue.La justice guidait la main de mon auteur;
Le pouvoir souverain m’a fait venir au monde,
La suprême sagesse et le premier amour.Nul autre objet créé n’existait avant moi,
À part les éternels; et je suis éternelle.
Vous, qui devez entrer, abandonnez l’espoir.
« I like to dissect girls.
Did you know I’m utterly insane? » (Patrick Bateman)
« Vous, qui devez entrer, abandonnez l’espoir » est la première phrase du roman American Psycho rédigé par l’écrivain américain Bret Easton Ellis. Publié en 1991 et adapté au cinéma en l’an 2000, ce roman suscita à sa sortie un véritable scandale, en raison de l’extrême violence et de la pornographie présente dans plusieurs passages.
American Psycho raconte l’histoire de Patrick Bateman, 26 ans, diplômé de Harvard, vice-président chez Pierce & Pierce – nom fictif d’une compagnie d’investissement de Wall Street – et dont toutes les femmes succombent à son charme et sa beauté dignes d’un acteur d’Hollywood. À l’image de ses confrères de travail, Patrick sort dans les boîtes de nuit, dîne dans des restaurants huppés de New York et « sniffe » parfois une ligne de coke.
Cependant, Patrick se distingue de ses amis et collègues de travail en étant un psychopathe : il tue, décapite, égorge et viole ses victimes. Sa haine des animaux, des pauvres, des homosexuels et des femmes est illimitée et son humour froid est la seule trace d’humanité que l’on puisse lui trouver. Bret Easton Ellis décrit les meurtres de Bateman de manière très explicite, sans aucune censure et en y incluant de multiples détails sordides qui me font penser à certaines scènes des films de Takashi Miike, notamment Ichi the Killer.
Tout comme Mickey Knox, protagoniste du film Natural Born Killers, aucun remords ne transparaît des crimes du protagoniste d’American Psycho, mais, contrairement au tueur en série du film d’Oliver Stone, Patrick Bateman commet des atrocités qui dépassent celui du simple meurtre. Par exemple, il introduit un rat dans le vagin, préalablement enduit de fromages, d’une de ses victimes. Son ultime jouissance est de faire souffrir sa proie pendant plusieurs heures avant de l’achever et de la démembrer.
Si l’on se fit aux premiers mots du roman qui font référence à La Divine Comédie de Dante, on peut présumer que la vie de Bateman est en quelque sorte un enfer et la dernière phrase du roman où Patrick voit un panneau avec l’inscription « sans issue » nous laisse supposer qu’il ne peut échapper à cet enfer quotidien dans lequel il vit. À l’instar de Mickey Knox, Bateman est un tueur né. Leurs crimes ne révèlent aucune justification.
Mickey Knox : But I came to the direction I need a gun. So, the next day I started off early for work, and I’m gonna stop by a gun shop and pick up a little home protection. I walked into the place and had never seen so many guns in all my life. So, I’m looking around, then this really nice sales guy comes up to me. His name was Warren. I’ll never forget his name. He was really nice. Anyway, Warren showed me all these different models of guns. Magnums, automatics, pistols, Walters. And I ask to see a shotgun. He brings me a Mossberg pump action shotgun.
As soon as I held that baby in my hands, I knew what I was gonna do. It felt so good. It felt like it was a part of me. They had a mirror in the store. I looked at myself holding it, and looked so fucking good, I immediately bought it. Bought a bunch of boxes of ammo. Turned my car around, drove to Mallory’s house, we took care of Mallory’s parents, packed up the car, and we were off. Everybody thought I’d gone crazy. The cops, my mom, everybody. But you see, they all missed the point of the story. I wasn’t crazy. But when I was holding the shotgun, it all became clear. I realized for the first time my one true calling in life.
Wayne Gale : What’s that?
Mickey Knox : Shit, man… I’m a natural born killer.
« People fake a lot of human interaction,
but I feel like I fake them all. » (Dextex Morgan)
Expert en traces de sang dans la police le jour, tueur en série la nuit, Dexter Morgan n’est pas exactement un citoyen américain comme les autres. Il porte, en effet, un lourd secret. Il se dit incapable de ressentir la moindre émotion. Incapable… si ce n’est lorsqu’il satisfait les pulsions meurtrières que son père adoptif lui a appris à canaliser. De fait, Dexter ne tue que les autres tueurs qui sont parvenus à échapper au système judiciaire afin de protéger les innocents. Dexter se pose donc comme un véritable justicier de l’ombre. (Synopsis tiré de l’encyclopédie libre Wikipédia.)
Tout comme Patrick Bateman, Dexter prend plaisir à tuer, mais contrairement à ce dernier, Dexter tue afin de purger l’humanité des criminels que la justice n’a pu condamner. Dexter est donc un « homme extraordinaire », c’est-à-dire qu’il s’accorde le pouvoir de tuer ses semblables dans le but d’améliorer le futur de l’humanité. « Life’s not fair [but] the world can always be set right again », lui rappelle son père lorsque Dexter est confronté pour la première fois avec son désir de tuer.
Si la culpabilité de Bateman est admise de facto, celle de Dexter ne l’est pas aussi facilement. Dexter nous est sympathique puisqu’il réussit à utiliser sa déviation psychologique afin de purger l’humanité des crimes impayés par la justice des hommes.
Qu’on le veuille ou non, l’inhumain reste de l’humain. Notre monde est composé d’hommes, tous plus ou moins ordinaires, avec leur vie, leur histoire, leur hasard et qui fait qu’un jour on se retrouve du côté du fusillé ou du fusilleur. Évidemment, notre système judiciaire établit des niveaux de responsabilité, en condamne certains et laisse les autres – faute de preuves ou étant donné une subtilité judiciaire – avec leur conscience (O.J Simpson, par exemple).
Au sommet de la cruauté, Patrick Bateman est dans une classe à part. Mais, si l’on analyse l’acte criminel dans sa finalité – enlever la vie à un individu -, Dexter Morgan est coupable au même titre que Bateman.
Tout est-il permis? Un homme peut-il s’octroyer le droit de tuer ses semblables?
« L’homme extraordinaire a le droit d’autoriser
sa conscience à franchir certains obstacles. » (Rodion Romanovich Raskolnikov)
Selon Raskolnikov, personnage principal du roman Crime et Châtiment de l’écrivain russe Fédor Dostoïevski, au nom du bonheur d’une humanité future, lointaine, au nom de la révolution universelle, au nom de la liberté illimitée pour un seul, ou de l’égalité illimitée pour tous, il est permis de torturer ou de tuer un homme, une quantité d’hommes, de transformer tout être en simple moyen devant servir à une grande idée, à un but élevé :
« si les inventions de Kepler et de Newton, par suite de certaines circonstances, n’avaient pu se faire connaître que moyennant le sacrifice d’une, de dix, de cent et d’un nombre plus grand de vies qui eussent été des obstacles à ces découvertes, Newton aurait eu le droit, bien plus, il aurait été obligé de [les] supprimer afin que ses découvertes fussent connues du monde entier. »
Les partisans de cette philosophie, pourtant élaborer sur la prémisse de « Dieu est mort », estiment que les conséquences d’un acte doivent être mesurées dans « le lointain » ce qui se rapproche, à mon avis, de l’idéologie chrétienne et de la division des âmes entre le paradis et l’enfer. On abolit le jugement divin pour le remplacer par l’avènement du bonheur universel; ce qui importe ce sont les bienfaits futurs qui pourraient survenir après avoir accompli un crime.
Examinons l’exemple ci-dessous :
- Après plusieurs années à la tête d’un régime politique dictatorial, un pays étranger peut-il déclarer la guerre à cet État et recevoir l’appui de l’ONU afin de déloger ce dictateur et d’y instaurer la démocratie pour qu’éventuellement, dans le lointain, le bonheur collectif de ces habitants en soit amélioré?
La légitimité de la guerre repose sur des données hypothétiques. Mais, celui qui souffre aujourd’hui et qui, à l’instar du soldat dans l’exemple précédent, sacrifie sa vie d’individu n’a aucune certitude que ses actions auront un jour les résultats escomptés : « je ne veux pas que mon corps avec ses souffrances et ses fautes servent uniquement à fumer l’harmonie future, à l’intention de je ne sais qui. » déclare Ivan Karamazov, héros du roman Les Frères Karamazov de Dostoïevski.
Tout n’est pas permis
En tant que chef d’un pays quelconque, imaginez que vous êtes responsables d’un million d’êtres humains. De ce nombre, un pourcentage de nouveau-nés (une minorité) aurait besoin davantage de soins que la majorité afin de survivre (nourriture, soins médicaux, etc.). Si vous ne faites rien pour l’en empêcher, ils vont décéder et faire augmenter le taux de mortalité infantile du votre nation. De fait, il vous est impossible de réduire le taux de mortalité infantile à zéro pour cent étant donné le nombre de ressources limitées en votre possession.
Votre frère, qui est lui aussi à la tête d’une nation comprenant un million d’âmes humaines, décide, pour sa part, d’éliminer un nouveau-né féminin sur deux. Au niveau statistique, le pays que ce dernier gouverne a le même taux de mortalité infantile que le vôtre.
Dans les deux situations ci-dessous, si l’on s’en tient uniquement aux conséquences des actes, nous arrivons aux mêmes conclusions : un pourcentage de nouveau-nés décède dans les deux pays. Cependant, au niveau moral ou éthique, les deux situations sont très différentes. Dans votre pays, les morts sont le résultat indirect d’une non-intervention humaine tandis que dans le cas de votre frère, les décès sont directement imputables à son intervention dans le déroulement existentiel de la vie humaine.
Tout est permis, dit Albert Camus, ne signifie pas que rien n’est défendu : « l’absurde [...] ne recommande pas le crime, ce serait puéril, mais il restitue au remords son inutilité. De même, si toutes les expériences sont indifférentes, celle du devoir est aussi légitime qu’une autre. »
Le vrai danger pour l’homme, c’est moi et c’est vous puisque dans l’inhumain il y a le mot humain. Il aura toujours des raisons, bonnes ou mauvaises, mais en tout cas des raisons humaines, pour légitimer le crime. Ceux qui tuent sont des hommes, comme ceux qui sont tués, c’est cela qui est terrible.
Tuer un autre être humain, c’est lui enlever tout ce qu’il aurait pu devenir. C’est d’ailleurs la mise en garde que le père de Dexter lui transmet dès son plus jeune âge : « when you take a man’s life, you’re not just killing him, you’re snuffing out all the things he’ll ever become. » Contrairement à l’argument de « l’erreur Beethoven »1 utilisé par les militants pro-vie pour qualifier les possibilités futures du foetus, l’homme tué existe, et son potentiel n’est pas simplement une possibilité, mais une certitude.
[1] The Beethoven Fallacy ou l’erreur Beethoven est un argument non valide au niveau de la logique utilisé fréquemment par les gens qui sont contre l’avortement (les pro-vie). Il existe plusieurs variantes de cet argument, mais elles ont toutes la même conclusion : si la mère de Beethoven avait décidé d’utiliser l’avortement, elle aurait éliminé un futur génie.
Mais, cet argument n’est pas valide, d’abord, parce qu’il l’est seulement a posteriori. Rétrospectivement, les événements nous semblent comme étant inévitables alors qu’ils ne le sont pas au moment présent. Lorsqu’il était encore dans le ventre de sa mère, le génie de Beethoven était loin d’être une certitude.
Puis, cet argument pourrait aussi être utilisé par les gens en faveur de l’avortement : si la mère d’Adolf Hitler avait décidé d’avorter, elle aurait éliminé le futur dictateur et principal responsable de la mort de plusieurs millions de Juifs et de millions d’autres individus durant la Deuxième Guerre mondiale.

Merci pour les compliments!
En fait, mon site ne respecte pas plusieurs règles communes des blogues :
Écrire des courts textes.
Rédiger souvent des textes sur notre vécu (les gens sont curieux).
Faire des liens avec l’actualité.
Et plusieurs rédacteurs Web seraient scandalisés par la forme de mes textes… Pas assez de résumé, idées peu synthétisées, etc.
J’ai parlé à quelques reprises des relations hommes/femmes, mais ce n’est pas mon sujet privilégié. J’adore faire des croisements entre différentes idées.
Je ne suis pas un étudiant, ni un étudiant en philo, mais c’est vrai que c’est un sujet qui me passionne. En fait, je ne vois pas la philosophie comme un domaine d’étude, mais plus comme un style de vie. Pratiquement tout peut être analysé selon un angle philosophique. Ne dit-on pas que la philosophie, c’est l’amour de la sagesse? Mais, dans mon cas, cela me permet d’analyser le monde qui m’entoure et surtout de me poser des questions sur pratiquement n’importe quoi.
Certains individus utilisent leur blogue comme un exutoire et ainsi ils évacuent leurs tensions quotidiennes. Pour ma part, mon exutoire, c’est de réfléchir, de faire des liens entre ce que je vis, ce que lis et ce que les gens me racontent. C’est à travers mon blogue que je suis capable d’exprimer mes émotions étant donné que dans la vie de tous les jours je suis plutôt quelqu’un d’introverti lorsque vient le temps de traiter de questions personnelles.
Encore une fois, je te remercie de ton commentaire, c’est toujours très plaisant d’avoir un feedback de ses lecteurs.
Texte très intéressant! Ça fait du bien de lire un blogue qui ne parle pas que de relation homme-femme, qui sert de lieu pour régler des comptes, etc.
Ça fait quelques fois que je lis tes textes (je n’ai pas encore passé à travers les anciens), et je les trouves toujours très intéressants et instructifs. Je ne sais pas si tu es étudiant en philo, mais je n’en serait pas surpris!
J’adore aussi les références croisées que tu fais, films/livres/philo…
Bravo encore.
D’abord, précisons que le but de mon article n’était pas de parler de l’avortement. Je ne suis pas un partisan de l’avortement. Je suis en faveur que la femme ait le choix. Cela dit, l’avortement doit être règlementé et surtout ne pas être utilisé comme un moyen de contraception.
Qu’il soit un argument ou non, “l’erreur beethoven” est tout de même utilisé par certains individus. Pour moi, dire les “potentialités extraordinaire d’un enfant à naître”, n’est pas non plus un argument puisqu’il pourrait être utilisé dans le sens contraire (devenir un tueur en série ou simplement avoir une maladie congénitale).
Par contre, les possibilités d’un individu qui existe sont du domaine de la certitude. Bien sûr, il peut toujours utilisé ses possibilités d’action à mauvais escient.
Si l’on pousse l’idée à l’extrême, la femme devrait agir pour que chacun de ses ovules soient fécondés afin de maximiser les potentialités d’un enfant. Qui sait combien de génie n’ont pas vu le jour étant donné qu’une relation sexuelle ou une ovulation n’ont pas généré un être humain?
Pour résumer, je crois que les potentialités futures d’un foetus sont beaucoup plus hypothétiques que celles d’un être vivant. C’est pour cela que le meurtre m’apparaît comme étant le pire crime que l’homme puisse commettre puisqu’il enleve à l’individu tout ce qu’il aurait pu devenir.
Je n’ai pas d’argument en faveur de l’avortement en tant que tel, mais dans ma hiérarchie des droits et libertés, ceux de la mère prédomient sur ceux du foetus.
Je ne pense pas que l’exemple anti-avortement de Beethoven soit un argument, mais bien un EXEMPLE, afin de faire réfléchir sur les potentialités extraordinaire d’un enfant à naître (et notamment clouer le bec à ceux qui prétende, à l’inverse, avorter “pour le bien de l’enfant”, alors qu’on ne peut pas savoir si un enfant sera heureux ou pas dans sa vie). Evidemment, cet exemple n’est pas un argument à lui tout seul et ne doit pas être utilisé comme tel. Le réfuter tel un argument montre en revanche un incompréhension de base sur tout procédé argumentatif (type thèse / argument / exemple).
Bien à vous.