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L’homme en tant que « projet »
Une question de perception
« Je compris que ce n’est pas le monde physique seul qui diffère de l’aspect sous lequel nous le voyons; que toute réalité est peut-être aussi dissemblable de celle que nous croyons percevoir directement, que les arbres, le soleil et le ciel ne seraient pas tels que nous les voyons, s’ils étaient connus par des êtres ayant des yeux autrement constitués que les nôtres, ou bien possédant pour cette besogne des organes autres que des yeux et qui donneraient des arbres, du ciel et du soleil des équivalents mais non visuels.
[...]
Et ainsi ce fut elle qui la première me donna l’idée qu’une personne n’est pas, comme j’avais cru, claire et immobile devant nous avec ses qualités, ses défauts, ses projets, ses intentions à notre égard (comme un jardin qu’on regarde, avec toutes ses plates-bandes, à travers une grille) mais est une ombre où nous ne pouvons jamais pénétrer, pour laquelle il n’existe pas de connaissance directe, au sujet de quoi nous nous faisons des croyances nombreuses à l’aide de paroles et même d’actions, lesquelles les unes et les autres ne nous donnent que des renseignements insuffisants et d’ailleurs contradictoires, une ombre où nous pouvons tour à tour imaginer, avec autant de vraisemblance, que brillent la haine et l’amour. »
Extrait du récit Le Côté de Guermantes de Marcel Proust, troisième volume du roman À la recherche du temps perdu
La conception que nous avons de notre être est tiraillée entre un idéal que nous construisons dans notre imagination et la réalité que nous percevons de nous-mêmes et du monde qui nous entoure. Cette conception est aussi en constante opposition avec celle des autres. Cette intersubjectivité, soit ce moment de flottement où chacun construit sa réflexion sur l’autre qu’il a en face de lui, précipite l’éclatement de notre conception de notre propre réalité : chacun nie l’autre pour être lui-même.
Comment arrive-t-on à un équilibre entre ces trois grands principes comportementaux que sont notre désir d’être nous-mêmes avec nos souvenirs, nos sentiments, nos jugements et nos valeurs qui définissent notre identité personnelle et notre essence d’être unique; notre refus de suivre les directives biologiques de notre organisme et de les outrepasser afin de mettre en place des règles de vie qui assurent le bien commun des autres individus – c’est-à-dire dans une perspective altruiste; et notre irrationalité comportementale qui nous pousse à agir afin d’être reconnu par nos pairs?
La métamorphose de Tom Ripley
Dans le film L’Énigmatique Monsieur Ripley, les circonstances externes ainsi que des décisions prises consciemment amènent Tom Ripley – personnage interprété par Matt Damon – à devenir quelqu’un d’autre. Ce dernier utilise notamment le mensonge pour camoufler sa véritable identité plutôt que d’être ce qu’il est réellement, soit, à ses yeux, quelqu’un d’ordinaire. Il poussera son obsession identitaire à l’extrême limite en légitimant le meurtre au lieu de révéler à son entourage sa supercherie.
Contrairement aux films que l’on qualifie par l’expression happy ending où le gentil triomphe du méchant et la vertu l’emporte sur le vice, la dernière scène de ce long-métrage d’Anthony Minghella (soulignons qu’il a aussi réalisé les films Le Patient anglais et Retour à Cold Mountain) s’écarte de cette tendance hollywoodienne. Tom ne paie pas devant la justice pour les crimes qu’il a commis; il se résigne seulement – du moins, c’est ce que je présume – à vivre une existence en solitaire.
Malgré le fait que j’ai vu ce film à plusieurs reprises, il me bouleverse toujours autant. Ce long-métrage nous expose d’une manière frappante la naïveté qui se cache derrière l’expression « soi toi-même » (plus souvent utilisé en langue anglaise, be yourself).
Être soi-même
Que veut-on exprimer lorsqu’on nous conseille d’être fidèles à nous-mêmes, soit la personne que nous sommes réellement?
D’un côté, on nous incite à être nous-mêmes, de ne pas camoufler nos idées et nos opinions et de l’autre, on nous dit que la diplomatie jumelée à une certaine inhibition sociale constituent un atout très utile lorsqu’on veut projeter une bonne première impression. On peut trouver un exemple de cette ambivalence comportementale dans l’émission québécoise de téléréalité Occupation double.
Une des expressions les plus utilisées par les participants est le mot « vrai » : « il (ou elle) a de vraies valeurs », « il est vrai » et « il ne joue pas une game ». Je n’ai suivi aucune des cinq saisons de cette téléréalité, mais, il y a quelques semaines, j’ai écouté le souper de clôture de la dernière saison. La plupart des individus reprochaient au gagnant son manque de fairplay, c’est-à-dire d’avoir tout fait pour gagner en jouant un double-jeu et en mentant à tout le monde. Ce dernier se défendait en déclarant qu‘Occupation double et sa vie ordinaire sont deux mondes différents.
Vivons-nous constamment dans deux mondes différents? L’un où nous nous permettons d’être nous-mêmes, sans suivre de normes sociales et comportementales, et l’autre où nous portons un masque pour créer un écran de protection ou une image flatteuse que nous voulons donner de nous-mêmes.
À mon avis, les gens ne comprennent pas toujours la signification de l’expression « soi toi-même ». En fait, cette phrase impérative devrait indiquer à notre interlocuteur qu’il n’a pas besoin de revêtir un masque et de camoufler ses opinions puisque nous l’apprécions tel qu’il est, et non comme nous aimerions qu’il soit.
Bien sûr, cela ne veut pas dire d’abolir toutes inhibitions puisqu’il est possible de conserver notre intégrité sans pour autant dire tout ce qui nous passe par la tête et d’agir sans se soucier des autres.
Après avoir réfléchi sur le sujet et observé les agissements de mes pairs, j’en viens à la conclusion qu’un des grands problèmes des relations humaines, c’est que nous avons une image idéalisée des gens que nous côtoyons. Par contre, en tant qu’individu, nous avons aussi une conception de l’image idéale de notre être qui plairait à notre entourage et nous préférons souvent projeter cette image embellie plutôt que de revêtir notre véritable identité par crainte d’être marginalisé.
À quelque part, nous sommes tous des Tom Ripley. À un moment ou à un autre durant notre existence, nous nions une partie de notre identité afin de paraître sous un meilleur jour et de renforcer l’estime que nous avons de nous-mêmes.
Je crois que c’est seulement lorsqu’il ment sur sa véritable identité que Tom est heureux. Je ne crois pas qu’il ait de remords ou de regrets vis-à-vis des crimes qu’il a commis. Ses choix ont été pris consciemment, et ce, même si c’est l’enchaînement de certaines circonstances fortuites qui ont permis sa métamorphose.
Tom Ripley porte au paroxysme la métamorphose d’un individu qui est prêt à tout pour modifier sa vie afin d’être reconnu et accepté.
La métamorphose de Gregor Samsa
Dans le récit La Métamorphose de Franz Kafka, Gregor Samsa se réveille dans la peau d’un insecte monstrueux. Kafka l’a précisé à son éditeur, la métamorphose de Gregor ne doit pas être dessinée puisqu’il est voué à n’être que « ça », un être abject : « devant ce monstre, dit la sœur, je n’ai pas l’intention de prononcer le nom de mon frère. »
On peut interpréter cette fable de Kafka comme le châtiment que subit tout individu qui s’écarte des normes établies. Les pressions sociales font en sorte que les individus marginaux sont traités sévèrement par la masse.
Contrairement à Ripley, Gregor n’a pas choisi de se métamorphoser. Aucun signe avant coureur ne pouvait laisser croire à Gregor qu’il se métamorphoserait. Un matin, il prend conscience, subitement, qu’il est désormais un être transformé. Face à ce châtiment, Gregor est impuissant et contrairement aux espèces animales, il a conscience de son impuissance face à sa condition physique. Gregor ne perd pas sa lucidité et sa dignité. Il luttera jusqu’à la mort contre l’injustice qui découle de sa métamorphose.
Si nous avons moins de sympathie pour Tom Ripley étant donné que nous le considérons comme étant le seul responsable de sa métamorphose, il n’en demeure pas moins que les deux individus mènent une lutte pour la reconnaissance.
Le thymos (ou désir de reconnaissance)
Notre vie est une éternelle lutte pour la reconnaissance vis-à-vis d’autrui. Nos actes ne prennent un sens qu’une fois qu’ils sont imprégnés dans la psyché d’un individu, comme l’a si bien résumé Jean-Paul Sartre dans son essai philosophique l’Être et le Néant : « nous ne sommes nous qu’aux yeux des autres et c’est à partir du regard des autres que nous nous assumons comme nous-mêmes. » Selon Socrate, l’âme humaine se divise en trois parties distinctes, celle des désirs/émotions (instincts et besoins), celle de la raison et celle du thymos (ou désir de reconnaissance), soit la volonté d’un individu d’être reconnu par ses pairs en tant qu’individualité distincte et unique.
Le philosophe allemand Hegel dans la phénoménologie de l’esprit et plus récemment le philosophe américain Francis Fukuyama dans son ouvrage La Fin de l’histoire et le Dernier homme sont d’avis que le thymos est le véritable moteur de l’histoire humaine. L’histoire humaine, dixit Hegel, a été fondée sur la lutte pour la reconnaissance; le thymos sous-tend plusieurs de nos actions et on se doit de le distinguer de la partie rationnelle de notre cerveau puisqu’il peut conduire à des comportements tout a fait irrationnels, mais justifiables d’un point de vue du désir de reconnaissance.
Des interrogations
Pouvons-nous être toujours nous-mêmes – faire, dire et être comme nous le souhaitons – sans être rejetés par notre entourage?
Si l’on s’écarte des normes établies, sommes-nous inévitablement condamnés, tôt ou tard, à devenir un paria de la société, un vulgaire insecte à l’instar de Gregor Samsa?
À l’image de Tom Ripley, la fin justifie-t-elle toujours les moyens au point de nier une partie de notre individualité?
Tom Ripley et Gregor Samsa subissent tous les deux une métamorphose. Si le premier en est le décideur principal et le second la subi contre son gré, tous les deux terminent leur quête en étant seuls au monde (pour Samsa sa métamorphose le conduira jusqu’à la mort).
Il importe d’être fidèle à ses valeurs et de suivre sa propre voie. Mais, que vaut la poursuite de nos intérêts égoïstes face à une humanité qui souffre quotidiennement? Peut-on être heureux dans notre marginalité, même si l’on n’obtient aucune reconnaissance pour ce que nous faisons?
ll importe de suivre les règles sociétales établies par le contrat social afin de contrer notre tendance naturelle à être dominé par nos pulsions et nos intérêts égoïstes – les principes rousseauistes sont toujours présents lorsqu’on met en place des règles altruistes pour satisfaire l’intérêt général et atteindre une liberté civile. Cependant, qu’importe le bonheur de notre entourage en face de nos souffrances quotidiennes?
Il importe d’être pragmatique et d’adopter temporairement le port du masque afin de ne pas dévoiler tout ce qui circule dans les méandres de notre âme. Mais à force de camoufler notre vraie nature et de mentir à ceux que l’on aime, ne risque-t-on pas de payer encore plus cher leur déception?
Il est impossible de faire fi du thymos – ce besoin d’être reconnu – qui habite chacun de nous. Ce besoin nous pousse parfois à devenir un être qui ne nous ressemble pas, simplement pour être reconnu et obtenir ce que l’on désire. Mais, qu’elle est l’utilité d’être reconnu par autrui si le prix à payer est de se retrouver seul au monde?
Je crois que nous pouvons arriver à vivre avec ces contradictions comportementales. Un point d’équilibre théorique existe même s’il est sans cesse menacé par la tension inhérente à la vie. Cet équilibre dépend de nous, de notre volonté à nous projeter dans le temps, à voir notre existence comme étant un perpétuel dépassement, un « projet », soit cette idée sartrienne où l’important c’est ce que nous faisons de nous-mêmes.
Être un éternel « projet »
Sans contredit, rien n’est stable dans la vie : tout change à tout moment, tout s’écoule et même les montagnes, symboles de pérennité, se transforment imperceptiblement sous l’action ininterrompue de l’érosion. L’instant présent est le seul qui semble être à notre portée, mais celui-ci s’envole et ne peut être saisi dans sa plénitude; un moment qui passe, c’est un moment qui ne reviendra pas. Et comme le souligne avec justesse l’écrivain Milan Kundera dans le roman L’ignorance, « si nous ne savons pas vers quel avenir le présent nous mène, comment pourrions-nous dire que ce présent est bon ou mauvais, qu’il mérite notre adhésion, notre méfiance ou notre haine? »
C’est donc l’avenir qui donne au présent, et au passé, leur force, leur sens et leur saveur. De cette prémisse existentialiste est venue l’idée que l’homme est un « projet ». Ce qui compte, selon cette philosophie, c’est notre « projet » qui, à chaque instant, transcende ce passé, le transfigure et a le pouvoir de le rejouer.
Tout n’acte n’est pas pour autant permis : si vous êtes libre et condamné a être libre, vos choix vous engagent sur la voie de la responsabilité puisque vous avez choisi une certaine façon de penser l’homme.
Vous êtes unique, maître non seulement de vos actes et de votre destin, mais également des valeurs que vous décidez d’adopter. À tous moments et au gré de vos découvertes, vous pouvez changer de direction et décider de changer votre vie. Tant que vous existez, tant que vous n’êtes qu’un projet, un point dans le temps, vous pouvez arriver à sauver votre passé.
Soyez un éternel projet. Donnez un sens au monde qui vous entoure.
« En fin de compte, chacun est toujours responsable de ce qu’on a fait de lui-même s’il ne peut rien faire de plus que d’assumer cette responsabilité. Je crois qu’un homme peut toujours faire quelque chose de ce qu’on a fait de lui, c’est la définition que je donnerai aujourd’hui de la liberté : ce petit mouvement qui fait d’un être social totalement conditionné une personne qui ne restitue pas la totalité de ce qu’elle a reçu, de son conditionnement. L’important n’est pas ce qu’on a fait de nous, mais ce que nous faisons de nous-mêmes de ce qu’on a fait de nous. »
Extrait de l’ouvrage Situations, IX. Melanges de Jean-Paul Sartre
Dans → Film, Philosophie
