La souffrance humaine
« Tout cela n’était pas si douloureux, cela faisait partie de la série ininterrompue des petites misères de l’existence, ce n’était rien en comparaison de ce à quoi [il] aspirait, et il n’était pas venu ici pour y mener une vie de tranquillité et d’honneurs. » – Citation tirée du roman Le Château rédigé par Franz Kafka et publié à titre posthume par son ami Max Brod.
Dans la dernière publication de Neuron, magazine spécialisé dans la recherche neurologique, on retrouve un article intitulé « Inducible and Selective Erasure of Memories in the Mouse Brain via Chemical-Genetic Manipulation » et rédigé par un groupe de scientifiques chinois. Ces derniers ont réussi à effacer complètement certains éléments de la mémoire des souris utilisées comme cobayes. Cette suppression mémorielle, mentionnent les auteurs, n’est pas simplement causée par un simple blocage qui empêcherait les souris de retrouver l’information. Les chercheurs ont utilisé un composé chimique (protéine) afin de modifier génétiquement la réaction du sujet aux stimuli et d’effacer de leur mémoire une expérience passée.
On retrouve d’autres informations intéressantes sur cette recherche dans l’article « Selectively Deleting Memories » du Technology Review – magazine technologique le plus vieux au monde (1899) qui appartient à l’Institut de technologie du Massachusetts (le MIT) :
[The researchers] first put the mice in a chamber where the animals heard a tone, then followed up the tone with a mild shock. The resulting associations: the chamber is a very bad place, and the tone foretells miserable things. Then, a month later – enough time to ensure that the mice’s long-term memory had been consolidated – the researchers placed the animals in a totally different chamber, overexpressed the protein, and played the tone. The mice showed no fear of the shock-associated sound. But these same mice, when placed in the original shock chamber, showed a classic fear response. [The chemical] had, in effect, erased one part of the memory (the one associated with the tone recall) while leaving the other intact.
Une étude semblable a été menée par un groupe de neuroscientifiques de l’Institut médical de la Géorgie, aux États-Unis, et est relatée dans un article intitulé « Selective Memory » par Tina Hesman Saey – détentrice d’un doctorat en génétique moléculaire de l’Université Washington à St. Louis – dans la dernière édition du Science News.
Dans l’article de Tina Saey, on apprend notamment qu’Howard Eichenbaum, neuroscientifique à l’Université de Boston, est pour sa part quelque peu sceptique par rapport aux résultats de ces recherches étant d’avis qu’il est difficile d’indiquer précisément si la mémoire du sujet est complètement éradiquée ou simplement altérée : « Eichenbaum is not convinced that [Joe] Tsien and his colleagues [from the Medical College of Georgia] have erased the mice’s memories. Altering a memory so that it can’t be recalled under certain circumstances might produce similar results [...]. “We never know for sure that it’s really gone,” he says. »
Un comprimé pharmaceutique qui pourrait effacer la mémoire d’un individu, précise Joe Tsien, fait encore partie du domaine de la science-fiction. Tsien est aussi d’avis qu’un tel procédé ne sera jamais utiliser, « [since] it involves genetically engineering a protein in the brain ».
Est-ce que la réalité va un jour dépasser la fiction? Certaines prophéties du roman dystopique d’Aldous Huxley, Le meilleur des mondes, vont-elles se réaliser?
Vouloir éliminer certains traumatismes douloureux de la mémoire des individus part de principes vertueux. Aucun être humain ne refuserait à une victime d’un viol ou à un enfant battu durant son enfance la possibilité d’effacer complètement de leur vie cette information mémorielle. Je ne crois pas qu’il y ait de débats sur cet aspect de la recherche neuroscientifique. Si on en vient un jour à être en mesure d’effacer certains traumatismes de la mémoire humaine et ainsi permettent aux individus de vivre une existence meilleure du fait qu’ils n’auraient plus de réminiscence de ces événements malheureux, je serais le premier à applaudir cette avancée scientifique.
Par contre, je crains que le formatage mémoriel soit utilisé sans discernement et pour effacer les plus petites douleurs de l’existence. On ne vit qu’une seule fois et tout est éphémère. Si on en vient à pouvoir effacer ce que l’on a vécu, je crois que les gens vivraient encore davantage dans la légèreté de l’être, sans un souci éthique d’une responsabilité de leurs actions : advenant le cas que la situation tourne mal, « je n’aurai qu’à ingurgiter une pilule et je n’en aurai plus aucun souvenir. »
Dans le roman d’Huxley, les individus utilisent le soma, une drogue qui empêche d’être malheureux. Un des protagonistes considérés comme étant subversif, Bernard Marx, déteste le soma puisqu’il préfère être lui-même et triste plutôt qu’utiliser cette drogue et être heureux, le soma altérant la personnalité de l’individu le rendant identiques aux autres êtres humains. John, le « sauvage », est un autre personnage qui refuse l’utilisation de cette drogue. « Les larmes sont parfois salutaires », dit-il, il faut réclamer le droit d’être malheureux.
Les larmes sont nécessaires, puisqu’elles démontrent que nous ne subissons pas les épreuves de la vie sans réagir. La souffrance, physique et psychologique, fait partie intégrante de la vie humaine (tandis que le bonheur comme fin, ce vers quoi on tend par nature, fut seulement envisagé par la masse populaire depuis la Révolution française en 1789). Tout comme on ne rejette pas le mal en disant qu’il est « inhumain » puisque ceux qui tuent sont des hommes, comme ceux qui sont tués, on ne peut se contenter de dissimuler la souffrance de notre vue, sans rechercher des solutions pour s’accommoder de cette condition humaine.
Si vous n’avez pas lu le roman d’Huxley – que je vous recommande par ailleurs fortement – vous avez peut-être visionné le film « Eternal Sunshine of the Spotless Mind » réalisé en 2004 par Michel Gondry et mettant notamment en vedette Jim Carrey et Kate Winslet. Joel Barrish (Jim Carrey) et Clémentine Kruczynski (Kate Winslet) ne voient plus que les mauvais côtés de leur tumultueuse histoire d’amour, au point que celle-ci fait effacer de sa mémoire toute trace de cette relation. Effondré, Joel contacte l’inventeur du procédé Lacuna, le Docteur Mierzwiak, pour qu’il extirpe également de sa mémoire tout ce qui le rattachait à Clémentine. Mais, en remontant le fil du temps, Joel redécouvre ce qu’il aimait depuis toujours en Clémentine – l’inaltérable magie d’un amour dont rien au monde ne devrait le priver.
Nous sommes tristes lorsque des gens que nous aimons décèdent ou lorsqu’une relation amoureuse prend fin. Mais la fin de quelque chose témoigne que cet événement a eu lieu. Mieux vaut être triste et avoir existé. Ne sois pas triste parce qu’il t’a quitté, soit heureux d’avoir pu vivre ces moments privilégiés! Tout passe, tout s’efface et tout se joue maintenant, mais « nous aurons toujours Paris ». Nous aurons toujours la mémoire des choses, une preuve tangible qui démontre que l’on a vécu
Mais qu’importe d’avoir une trace mémorielle à celui qui souffre? Existe-t-il une justification à la souffrance humaine?
La somme des souffrances actuelles ne peut être justifiée par l’établissement d’un monde meilleur – que ce soit dans l’idéologie chrétienne ou celle révolutionnaire. Il n’y pas d’harmonie : une période de souffrance ne succède pas nécessairement au bonheur. Après avoir obtenu vingt résultats consécutifs du côté « face » au lancé d’une pièce de monnaie, nous n’avons pas plus de chance d’obtenir un résultat du côté « pile » lors de notre prochain lancé! Nous oublions trop souvent que peu de choses dans la vie suivent un développement linéaire et prévisible.
Ivan Karamazov, protagoniste du roman Les Frères Karamazov rédigé par l’écrivain russe Fedor Dostoïevski, croit que la terre est saturée des larmes humaines. Athée, il ne veut pas une compensation aux souffrances actuelles dans un avenir lointain. Il veut une réponse, sans attente, face aux souffrances des innocents : « je ne veux pas que mon corps avec ses souffrances et ses fautes serve uniquement à fumer l’harmonie future, à l’intention de je ne sais qui. » Il explique son refus d’admettre l’existence de Dieu du fait que les souffrances ne seront jamais justifiées ici bas sur Terre :
« Pendant qu’il est encore temps, je me refuse à accepter cette harmonie supérieure. Je prétends qu’elle ne vaut pas une larme d’enfant, une larme de cette petite victime qui se frappait la poitrine et priait le « bon Dieu » dans son coin infect; non, elle ne les vaut pas, car ces larmes n’ont pas été rachetées. Tant qu’il en est ainsi, il ne saurait être question d’harmonie. Or, comment les racheter, c’est impossible. Les bourreaux souffriront en enfer, me diras-tu? Mais à quoi sert ce châtiment puisque les enfants aussi ont eu leur enfer? D’ailleurs, que vaut cette harmonie qui comporte un enfer? Je veux le pardon, le baiser universel, la suppression de la souffrance. Et si la souffrance des enfants sert à parfaire la somme des douleurs nécessaires à l’acquisition de la vérité, j’affirme d’ores et déjà que cette vérité ne vaut pas un tel prix. »
La souffrance est inhérente à la vie, il n’y a pas d’élu ou de coupables, aucun monde meilleur – jusqu’à preuve du contraire – ne s’offrira à nous après notre existence terrestre et la somme ne nos souffrances ne sera pas inversement proportionnelle dans un avenir lointain.
Voici un extrait des dernières pages de l’essai philosophique L’homme révolté d’Albert Camus :
« Ce qui retentit pour nous aux confins de cette longue aventure révoltée, ce ne sont pas des formules d’optimisme, dont nous n’avons que faire dans l’extrémité de notre malheur, mais des paroles de courage et d’intelligence qui, près de la mer, sont même vertu.
Aucune sagesse aujourd’hui ne peut prétendre à donner plus. La révolte bute inlassablement contre le mal, à partir duquel il ne lui reste qu’à prendre un nouvel élan. L’homme peut maîtriser en lui tout ce qui doit l’être. Il doit réparer dans la création tout ce qui peut l’être. Après quoi, les enfants mourront toujours injustement, même dans la société parfaite. Dans son plus grand effort, l’homme ne peut que se proposer de diminuer arithmétiquement la douleur du monde. »
La vie est un éternel combat. À l’intérieur de ce déchirement, la révolte est la mesure de toute chose : une pure tension pour retrouver sa limite à travers nous-mêmes et les autres afin de faire vivre le « nous sommes ». Il faut se révolter contre les injustices, la révolte c’est la volonté de ne pas subir.
Ce n’est pas la souffrance de l’enfant, dixit Camus, qui est révoltante en elle-même, mais le fait que cette souffrance ne soit pas justifiée. Mais, nous n’obtiendrons jamais cette justification. Une injustice demeurera toujours dans toute souffrance humaine…
