Que restera-t-il de nous?

En mars 1907, le New York Times publiait un article intitulé « Soul has weight, physician thinks » et basé sur les recherches du docteur Duncan MacDougall. Ce dernier cherchait à savoir si les fonctions psychiques du cerveau (esprit) continuaient à fonctionner en tant qu’individualité séparée du corps après la mort du cerveau (death of brain and body). En d’autres mots, MacDougall voulait affirmer ou infirmer de manière scientifique l’existence de l’âme humaine.

Les fondateurs du site Web Snopes – immense site où sont répertoriées plus de 1000 rumeurs et autres légendes contemporaines – Barbara Mikkelson et David P. Mikkelson sont d’avis que les résultats de l’expérience doivent être rejetés :

« MacDougall’s [...] methodology [...] was suspect, [his] sample size [was] far too small, and [his] ability to measure changes in weight imprecise. For this reason, credence should not be given to the idea his experiments proved something, let alone that they measured the weight of the soul [...] His postulations on this topic are a curiosity, but nothing more. »

Cependant, malgré le fait que les scientifiques s’entendent pour dire qu’il n’y aucune certitude sur l’existence de l’âme humaine, le résultat de cette recherche, c’est-à-dire le poids de 21 grammes qu’aurait l’âme humaine, est toujours d’actualité au sein des mythes populaires. Un film a même été réalisé en 2003 par Alejandro González Iñárritu ayant comme titre 21 grams.

Des individus qui n’ont pas de croyance religieuse particulière, qui se disent non-pratiquants dans les sondages et qui admettent l’existence de Dieu, mais s’en s’attarder plus qu’il faut à cette question dans leur vie quotidiennes, prennent tout de même pour acquis le principe religieux de la séparation en deux entités distinctes du corps et de l’esprit (âme). Ils rejettent l’interprétation purement matérialiste et, s’ils ne sont pas nécessairement en mesure de l’exprimer clairement, ils sont plutôt d’avis que l’essence humaine se situe à un niveau supérieur de ce qui est palpable, soit l’enveloppe corporelle. Il y a quelque chose de « plus », disent-ils, qui nous distingue des autres espèces animales.

Ainsi, le concept de l’âme humaine et, plus récemment au 20e siècle, l’expression « 21 grammes » sont devenus un mème. Qu’est-ce qu’un mène (de l’anglais meme ainsi que du français même)? C’est un élément culturel transmis inconsciemment et de manière non génétique.

Le terme a été proposé pour la première fois par Richard Dawkins dans son ouvrage le Gène égoïste publié originalement en 1976. La définition que donne Dawkins du mème correspond à une « unité d’information contenue dans un cerveau, échangeable au sein d’une société ». Il résulte d’une hypothèse selon laquelle les cultures évolueraient comme les êtres vivants, par variations et sélection naturelle. À l’instar du gène, le mème serait l’unité de base dans cette évolution.

Les mèmes englobent donc tous comportements ou connaissances non transmis par les gènes et, par conséquent, on parle ici de transmission orale, gestuelle ou écrite. Par contre, les mèmes évoluent de la même façon que les gènes, par réplication, et sont soumis à la compétition darwinienne au sein du bassin mémétique (au lieu du bassin génétique).

La reproduction permet la perpétuation de l’espèce humaine dans le temps. Il y a de fortes chances que nos gènes survivent à notre mort en évoluant dans le corps d’un autre être vivant – il est à noter que malgré le fait qu’un individu n’ait aucun descendant lors de son existence, ses gènes peuvent continuer à exister, par exemple, au sein d’un neveu ou d’une nièce; on oublie trop souvent que le bagage génétique entre un frère et une sœur est le même qu’entre un parent et son enfant (soit 50%).

Cependant, après quelques générations, nos gènes risquent de disparaître ou, a tout de moins, de se retrouver en quantité minime à l’intérieur d’individus de notre lignée – je ne crois pas qu’il y ait beaucoup de gènes en commun entre Élizabeth II, la reine actuelle de l’Angleterre, et George Ier, premier roi de la Maison de Hanovre (1714-1727).

Voici un extrait de l’ouvrage le gène égoïste où Dawkins donne des exemples de mèmes, notamment l’idée de l’existence de Dieu et de la notion de la vie après la mort :

« Examples of memes are tunes, ideas, catch-phrases, clothes fashions, ways of making pots or of building arches. Just as genes propagate themselves in the gene pool by leaping from body to body via sperms or eggs, so memes propagate themselves in the meme pool by leaping from brain to brain via a process which, in the broad sense, can be called imitation. If a scientist hears, or reads about, a good idea, he passed it on to his colleagues and students. He mentions it in his articles and his lectures. If the idea catches on, it can be said to propagate itself, spreading from brain to brain. As my colleague N.K. Humphrey neatly summed up an earlier draft of this chapter: “memes should be regarded as living structures, not just metaphorically but technically. When you plant a fertile meme in my mind you literally parasitize my brain, turning it into a vehicle for the meme’s propagation in just the way that a virus may parasitize the genetic mechanism of a host cell. And this isn’t just a way of talking – the meme for, say, “belief in life after death” is actually realized physically, millions of times over, as a structure in the nervous systems of individual men the world over.”

Consider the idea of God. We do not know how it arose in the meme pool. Probably it originated many times by independent “mutation”. In any case, it is very old indeed. How does it replicate itself? By the spoken and written word, aided by great music and great art. Why does it have such high survival value? Remember that “survival value” here does not mean value for a gene in a gene pool, but value for a meme in a meme pool. The question really means: What is it about the idea of a god that gives it its stability and penetrance in the cultural environment? The survival value of the god meme in the meme pool results from its great psychological appeal. It provides a superficially plausible answer to deep and troubling questions about existence. It suggests that injustices in this world may be recified in the next. The “everlasting arms” hold out a cushion against our own inadequacies which, like a doctor’s placebo, is none the less effective for being imaginary. These are some of the reasons why the idea of God is copied so readily by successive generations of individual brains. God exists, if only in the form of a meme with high survival value, or infective power, in the environment provided by human culture. »

Lorsqu’on considère l’existence humaine du point de vue mémétique, la vie perd de son absurdité.

La première étape que doit franchir l’homme absurde, selon Camus, c’est celle de la révolte. La révolte joue le même rôle que le cogito de Descartes au niveau de la pensée, elle est la première évidence : je pense donc je suis… l’existence humaine est absurde, je me révolte. Et ma révolte face au non-sens de la vie témoigne que, paradoxalement, la vie humaine a finalement un sens.

L’homme révolté devient alors l’homme libéré. Au « je me révolte donc nous sommes » nous devons rajouter le « nous sommes seuls ». « Dieu est mort » et tout est donc permis au sens où nous pouvons épuiser la vie dans toutes ses possibilités. Ce fameux « tout est permis » ne légitime pas pour autant tous les crimes. Il veut dire que tout acte implique des conséquences qu’il nous faut mesurer de par notre propre éthique. Nous sommes les seuls responsables de nos actes.

Finalement, l’homme révolté conscient de sa liberté doit ultimement faire vivre « sa passion ». Être passionné, selon Camus, c’est multiplier les expériences lucides (éthique de la quantité) : « Sentir sa vie, sa révolte, sa liberté, et le plus possible, c’est vivre et le plus possible. Là où la lucidité règne, l’échelle des valeurs devient inutile… Le présent et la succession des présents devant une âme sans cesse consciente, c’est l’idéal de l’homme absurde ».

Et c’est à cette étape que les mèmes prennent tout leur sens : vivre passionnément, en propageant ses idées et en influençant positivement les gens qui nous entourent. Après trois générations, il y a peu de chance que les gens se souviennent de nous. Mon enfant et mes petits-enfants vont probablement avoir quelques traits physiques en commun avec les miens, peut-être aussi vont-ils avoir certains de mes talents; mais, à chaque génération, mes gènes diminuent de moitié et cela ne prend pas beaucoup de temps, seulement quelques générations, avant que les proportions ne soient négligeables.

Alors, que restera-t-il de nous? (et non de nos amours comme le chante Charles Trenet).

Il restera nos mènes, c’est-à-dire tous ce que l’on transmet aux gens que l’on côtoie. Nous contribuons, tous, à notre manière à l’enrichissement de la culture mondiale. Les gènes de Socrate, Beethoven, Davinchi et Copernic sont disparus de la surface de la Terre. Pourtant, leur présence est toujours vivante au sein de notre culture.

Mais, ce n’est pas seulement les mènes des personnages historiques qui sont transmis et qui perdurent dans le temps. Tout est précieux. Nous ne pouvons jamais mesurer précisément l’influence de nos actions sur l’existence humaine. La plupart de nos gestes et/ou paroles demeurent incrustés à jamais dans les souvenirs de gens sans que nous en soyons conscients. L’effet généré par vos gestes quotidiens, le plus petit qui soit, peut engendrer des conséquences considérables…

Je conclus mon propos sur une note positive. Comme Dawkins l’énonce, au lieu d’examiner l’évolution de l’Homme au niveau de l’espèce comme Charles Darwin l’énonça en 1859 dans l’ouvrage l’origine des espèces, il faut étudier la sélection naturelle en fonction des gènes de l’espèce. Alors, ce n’est pas l’espèce qui est égoïste, mais ses gènes.

Cependant, l’espèce humaine a la possibilité d’outrepasser les directives biologiques de son organisme. L’être humain est la seule espèce qui refuse d’être ce qu’elle est, mais aussi la seule qui peut être autre chose que son code génétique lui dicte!

Je vous laisse sur la conclusion optimiste du livre le gène égoïste de Richard Dawkins :

« It is possible that yet another unique quality of man is a capacity for genuine, desinterested, true altruism. I hope so, but I am not going to argue the case one way or another, nor to speculate over its possible memic evolution. The point I am making now is that, even if we look on the dark side and assume that individual man is fundamentally selfish, our conscious foresight – our capacity to simulate the future in imagination – could save us from the worst selfish excesses of the blind replicators. We have at least the mental equipment to foster our long-term selfish interests rather than merely our short-term selfish interests.

We can see the long-term benefits of participating in a “conspiracy of doves”, and we can sit down together to discuss ways of making the conspiracy work. We have the power to defy the selfish genes of our birth and, if necessary, the selfish memes of our indoctrination. We can even discuss ways of deliberately cultivating and nurturing pure, disinterested altruism – something that has no place in nature, something that has never existed before in the whole history of the world.

We are built as gene machines and cultured as meme machines, but we have the power to turn against our own creators. We, alone on earth, can rebel against the tyranny of the selfish replicators. »

~ par njl le Dimanche, 26 octobre 2008.

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