Penser différemment
Le problème de l’induction
L’induction est un raisonnement où l’individu s’appuie sur un ou des cas particuliers pour tirer une conclusion générale. Cette démarche intellectuelle consiste à procéder par inférence probable, c’est-à-dire à déduire des lois par généralisation des observations.
L’induction peut s’avérer utile comme méthodologie dans le domaine des sciences naturelles lorsqu’on rédige des hypothèses afin de tenter de prévoir les conclusions d’une expérience en se basant sur sa validité lors d’une expérience passée. Par exemple, l’eau bout à 100 degrés Celsius est un fait établi et prédictible.
Mais, lorsque nous faisons face à une situation quelconque, nous n’avons pas le contrôle sur tous les paramètres.
Le monde est irrégulier et chaotique. Faites preuve de scepticisme lorsqu’un individu vous énonce une théorie basée sur une ou des observations passées. Comme le disait Karl Popper, c’est une démarche qui allie conjectures et réfutations qui amène un accroissement des connaissances scientifiques; donc, l’avancement de la science est souvent dû à la réfutation d’une théorie, comme ce fut le cas pour la théorie du géocentrisme qui perdura jusqu’à la fin du 16e siècle.
On parle alors de corroboration au lieu de vérification d’une hypothèse : si 999 répétitions d’une expérience aboutissent au même résultat, une seule et unique observation peut invalider cette expérience. C’est ce que le philosophe Bertrand Russell a appelé le paradoxe de la « dinde inductive » :
Pendant 364 jours, une dinde est nourrie par son maître et plus les mois avancent, plus elle reçoit davantage de nourriture. Arrive le 365e jour, la dinde est tuée afin de préparer le festin de l’action de grâce. Durant 364 jours, elle est convaincue de l’universalité du phénomène « on m’apporte à manger tous les soirs. »
Ainsi, 99% du temps (364 jours sur 365) sa conjecture était exacte – elle gagnait aussi en confiance vis-à-vis de son maître - et il a fallu une seule donnée pour annihiler complètement son raisonnement et lui faire perdre la tête (sans vouloir faire un jeu de mots de mauvais goût!)
Pourtant, il existe un bon nombre de professions qui tentent de nous faire croire le contraire – c’est-à-dire, qu’il est possible de tirer des lois générales à partir de phénomènes isolés - notamment la météorologie, l’économie et l’astrologie. La plupart des prédictions émises par les gens de ces domaines ne sont que des impressions basées sur aucune notion empirique. Mais, ce ne sont pas les seules coupables, puisque la même erreur est commise par la plupart d’entre nous.
Afin d’approfondir davantage le problème de l’induction, je vous propose d’examiner certaines situations où l’esprit humain fait défaut.
La fin surpasse le processus
D’abord, nous percevons uniquement le résultat final d’un événement en y oubliant le processus qui l’a généré. En percevant uniquement la finalité, nous énonçons alors des conclusions déterministes, qui ne tiennent pas compte de faits qui ont influencé la trame générale de l’événement, et auxquels les hommes qui ont fait l’histoire n’ont pas reconnu leur importance.
Dans l’ouvrage Une histoire populaire des États-Unis, l’écrivain gauchiste américain Howard Zinn présente l’histoire américaine du point de vue des vaincus, ou des laissés pour compte de l’histoire, tels que les Indiens, les esclaves en fuite, les soldats déserteurs, les jeunes ouvrières du textile et les GI du Vietnam. C’est une perspective différente de l’histoire américaine que l’auteur nous propose.
Bien sûr, la thèse de l’auteur est très anti-élitiste et il ne se gêne pas pour varloper les gens dont les manuels d’histoire américaine considèrent traditionnellement comme des héros. Au-delà des propos de l’auteur, ce qui a suscité mon intérêt au terme de la lecture de cet ouvrage c’est la méthodologie qu’Howard Zinn a utilisée, soit celle de présenter l’histoire, lorsqu’elle se fait au moment présent, comme un processus imprévisible.
Cette autre vision de l’Amérique, c’est l’histoire du peuple. C’est un contre-modèle que nous propose Zinn, une antidote à l’histoire traditionnelle rédigée du point vue des dominants :
« Zinn ne tient pour histoire que l’histoire du plus grand nombre. Il prend acte du fait que seule la mémoire des défaites (souvent) et des victoires (rares) des dominés nous enseignent correctement le monde tel qu’il va. Au contraire de la mémoire des États, qui n’est qu’une mémoire déformée selon les exigences idéologiques (ou les modes publicitaires), version aplatie d’un présent toujours renouvelé qui nie l’impact du passé sur le présent et le futur, Zinn propose de rendre à l’histoire son potentiel de subversion, forçant le lecteur à tirer les leçons du passé.
Pour croire qu’un autre monde est possible, ça aide bien de savoir que d’autres en ont rêvé avant, et que leur échec n’a rien d’inéluctable, mais, au contraire, qu’il fut l’objet d’une mobilisation de tous les instants. »
Dans notre vie quotidienne, lorsqu’on analyse un événement quelconque, on oublie parfois d’examiner le processus général qui a mené à son aboutissement final et nos conclusions sont ainsi construites seulement à partir du résultat final. L’histoire des hommes ainsi que notre vie d’individu particulier paraissent toujours beaucoup plus simple et aisément compréhensible lorsqu’on l’analyse rétrospectivement.
Biais rétrospectif
Le grand défaut des historiens – ou plutôt de leur domaine d’étude -, et de tous les êtres humains en général, c’est d’analyser un événement a posteriori comme étant probable et prévisible. L’histoire semble inévitable lorsque nous l’analysons après-coup : Hitler, les crises économiques et les guerres n’étaient pas des événements prévisibles pour les gens qui ont fait l’histoire.
L’Étrange défaite de Marc Bloch est probablement l’un des livres d’histoire les plus crédibles sur la défaite française lors de l’invasion allemande en 1940. Bloch, officier français et historien réputé, rédige son récit sur le moment, alors qu’il se cache de l’armée allemande. Malgré le manque d’informations à sa disposition et le désavantage de l’analyse au moment présent, Marc Bloch fait une analyse des causes de la défaite de 1940 qui n’a pas été profondément remise en cause à ce jour.
On nous dit souvent qu’il est préférable d’analyser un événement avec un certain recul. Cependant, lorsqu’on procède de cette façon, on tente de trouver des causes pouvant corroborer notre propos. Bloch a évité le piège de la trame narrative. Il ne nous raconte pas une histoire a posteriori, mais l’histoire telle qu’elle se jouait au moment présent : il décrivait ce qu’il venait de vivre. Point final.
L’être humain aime bien se raconter une histoire, lorsque les causes s’enchaînent l’une après l’autre pour aboutir à une conséquence inéluctable. Des psychologues vont souvent suggérer aux gens qui ont un problème quelconque - allant de la dépression passagère, au burn-out, au choc post-traumatisme - d’écrire tout ce qui leur vient à l’esprit.
Peu de gens sont capables d’analyser les choses en évitant de leur accorder une aura déterministe.
Une question de perception
Si le 11 septembre 2000, un zélé de la sécurité avait réussi à convaincre les dirigeants des compagnies aériennes d’installer des vitres pare-balles, entre le cockpit du pilote et le reste de l’avion, le 11 septembre 2001 serait considéré de la même manière que le 10 septembre 2001, soit une journée parmi tant d’autres dans l’histoire de l’Homme (supposons ici que le fait d’installer cette mesure de sécurité aurait incité les terroristes d’Al-Quaeda à ne pas attaquer les États-Unis par voie aérienne).
L’individu serait considéré aujourd’hui, à nos yeux, comme un héros, mais dans cette histoire alternative, il est simplement un homme ordinaire qui a fait son boulot. (Je m’en voudrais de m’approprier le mérite d’avoir trouvé cet exemple. Il est tiré du livre Black Swan de Nassim Nicholas Taleb.)
Après avoir analysé, d’une part, l’événement dans son ensemble en tenant compte du processus global et, d’autre part, en évitant le piège du biais rétrospectif ainsi que celui de la création d’une trame narrative où les faits s’enchaînent entre eux de manière prévisible, il importe d’être réceptif par rapport aux éléments considérés, généralement, non significatifs étant donné qu’ils ne génèrent, a priori, aucune conséquence visible.
L’Homme a la fâcheuse habitude d’analyser le monde de façon linéaire et d’établir une analyse de causalité en débutant par la fin, soit de la conséquence; il est ainsi aisé de trouver une ou des causes qui corroborent la conséquence. Le 11 septembre 2001 nous apparaît beaucoup moins inévitable lorsqu’on y introduit l’exemple décrit plus haut.
Je crois que notre perception des choses pourrait être améliorée si on faisait preuve d’ouverture d’esprit. De petits gestes peuvent parfois avoir des conséquences gigantesques sans qu’ils soient nécessairement comptabilisés.
Les statistiques sont parfois trompeuses puisqu’on ne peut jamais prendre en considération ce qui n’a pas eu lieu. Prenons deux exemples tirés de sports professionnels qui peuvent nous induire en erreur lorsqu’on analyse simplement le sommaire final.
Au hockey, un lancer frappé qui atteint le poteau n’est pas considéré comme un tir au but puisque le poteau est considéré comme faisant parti de l’extérieur du but. Au baseball, un but sur balles n’est pas considéré comme une présence au bâton.
Alors, théoriquement, après une période de hockey, une équipe pourrait totaliser 20 tirs au but, tous dirigés à partir du centre de la patinoire tandis que son adversaire pourrait avoir aucun tir au but, mais 20 tirs ayant touché le poteau. En regardant la feuille de pointage, on serait porté à croire que la première équipe a dominé outrageusement la deuxième. Un tir sur le poteau est considéré comme un non-événement dans les statistiques et, pourtant, tout amateur de hockey retient son souffle lorsque le pointage est serré et que l’adversaire fait résonner une des trois barres métalliques du filet.
Au baseball, une équipe pourrait avoir 7 coups sûrs après 3 manches de jeu et avoir 0 point au tableau indicateur et son opposant pourrait totaliser aucun coup sûr et avoir marqué 4 points. Le but sur balles, au baseball, n’est pas comptabilisé comme une présence au bâton puisque le joueur n’a pas réussi à mettre la balle en jeu, mais cela permet à l’équipe qui est à l’offensive de poursuivre la manche.
J’utilise ces deux exemples sportifs pour illustrer le fait que ce qui est considéré comme un non-événement, soit quelque chose que l’on ne comptabilise pas, peut avoir un impact important sur la suite des événements.
Il serait possible de trouver des exemples dans d’autres domaines.
Par exemple, on dépense des millions dans la recherche scientifique et on n’arrive pas toujours à des résultats concluants. Mais, pour un scientifique, un non-événement comme le fait qu’un microbe ne réagisse pas avec tel élément est un avancement puisqu’il permet d’infirmer ou d’affirmer une hypothèse.
Pour exprimer à merveille le fait qu’un événement non perceptible aux yeux de plusieurs peut être révélateur lorsqu’on prend le temps de s’y attarder, je me range du côté de la sagesse du célèbre détective Sherlock Holmes. Cet extrait est, par ailleurs, tiré du récit l’Étoile d’argent :
Le colonel témoignait clairement par l’expression de son visage de la pauvre opinion que les talents de mon compagnon continuaient à lui produire; mais je vis, à la figure de l’inspecteur, que cette dernière observation l’avait sérieusement intrigué.
— Vous considérez cela comme une chose importante? demanda-t-il.
— Très importante.
— Y a-t-il quelque autre point sur lequel vous désireriez attirer mon attention?
— Sur la manière étrange dont le chien s’est comporté la nuit du meurtre.
— Mais le chien n’a rien fait.
— C’est précisément là ce qui est étrange, répondit Holmes.
Penser les choses différemment
Au tournant des années 2000, William Lamar “Billy” Beane, le gérant des As d’Oakland, a dû trouver une nouvelle façon d’analyser les performances des joueurs de Baseball, les nouveaux propriétaires de l’équipe voulant que leur investissement soit rentable à long terme. Le gérant général devait alors respecter un plafond salarial d’environ 40 millions de dollars tout en ayant une équipe compétitive pouvant rivaliser avec les puissants Yankees de New York avec leur masse salariale de plusieurs centaines de millions de dollars.
Sans entrer dans les détails, – vous pouvez consulter l’ouvrage Moneyball: The Art of Winning an Unfair Game rédigé par Michael Lewis pour en apprendre davantage – Billy Beane a utilisé de nouvelles méthodes d’analyse (comme celle de la moyenne de présence sur les buts qui n’était pas utilisée par les autres gérants généraux) qui lui permit de dénicher des joueurs performants et sous-évalués selon les critères du baseball majeur.
En 2001, les As terminèrent au 1er rang de leur division, mais furent éliminés au cours de la 5e et ultime partie de la série de division par leurs rivaux new-yorkais. Cependant, une seule victoire différenciait les deux équipes, malgré le fait que la masse salariale des Yankees était beaucoup plus élevée que celle des As.
Billy Beane est un innovateur : sa philosophie n’est pas ancrée dans les dogmes traditionnels du baseball majeur ce qui lui a permis d’instaurer une nouvelle perception des choses.
C’est grâce à des individus comme Nicolas Copernic, Charles Darwin, Martin Luther King, qui ont su penser les choses autrement et faire fi des critiques, que les connaissances en astronomie, en biologie et dans le domaine des droits humains ont pu être révisé.
Conclusion
Le but premier de cet article était de vous mettre en garde contre le problème de l’induction énoncé au 16e siècle par l’écossais David Hume. L’induction, c’est de croire que le passé sera un guide utile pour le futur et de tirer des conclusions à partir de faits isolés. Il est préférable de dire « je ne sais pas » plutôt que de tenter de trouver des causes à des phénomènes que nous analysons une fois qu’ils ont eu lieu.
Le conseil que je donnerais à tous, c’est de toujours douter et d’incliner, si cela est possible, votre esprit à faire preuve de scepticisme.
Nietzsche disait qu’il fallait renverser les anciennes valeurs, penser au-delà du bien et du mal, bref de faire table rase sur l’homme actuel afin de bâtir l’homme nouveau, le surhomme…
Pour ma part, je crois qu’il ne faut pas s’empêcher d’opter pour une nouvelle perspective d’analyse. La langue anglaise a une expression que j’aime bien utiliser : « thinking outside the box », c’est-à-dire aborder les choses de manière non-conventionnelle.
Allez n’ayez pas peur de penser les choses différemment, puisque le monde progresse quand il s’efforce d’être conforme à ce qu’il n’est pas, mais qu’il pourrait devenir, et non quand il est banalement conforme à ce qu’il est!

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