Notre petit monde

Mes très chers amis,

Je suis ému, délicieusement ému. Nous voici de nouveau réunis tous ensemble et notre petit monde s’est refermé autour de nous, nous rendant la sécurité, la bonté et l’ordre. Après des jours d’horreur et de désarroi, les cohortes de la mort ont été mises en fuite. L’hiver est loin, déjà oublié, et la joie qui nous avait abandonnée est revenue dans nos cœurs.

Ma philosophie est simple. Je suis sûr qu’il y a beaucoup de gens pour en dire du mal, mais je m’en fiche, je m’en contre fiche. Je voudrais dire que nous, les Ekdahl, ne sommes pas venus au monde pour en déchiffrer les secrets, car nous n’avons pas la formation qu’il faut pour se lancer dans ce genre d’exercice; il vaut mieux laisser en paix les idées fumeuses et prétentieuses. Vivons dans ce qui est à notre taille, dans notre petit monde et acceptons-le tel qu’il est. Chérissons-le, aimons-le et tirons-en la meilleure partie.

Voilà soudain que la mort s’abat sur nous. Voilà soudain que l’abîme s’ouvre à nos pieds. Voilà soudain que la tempête et les catastrophes nous accablent. Cela nous le savons très bien, mais nous refusons de nous attarder à penser à ces choses peu plaisantes. Nous, les Ekdahl, nous aimons nos paravents, nos illusions. Privez un homme de son armure d’illusion et voici qu’il vient fou.

Comprendre, tout le problème de la vie est là. Il faut comprendre les gens. Autrement, nous n’oserons jamais les aimer et encore moins en dire du mal. Il faut aussi comprendre la réalité, comprendre le monde afin qu’en toute bonne conscience nous puissions critiquer et déplorer son absurde monotonie.

Le monde est un repère de brigands et bientôt la nuit va l’engloutir. Les hordes du mal ont brisé leurs chaînes et hurlent comme des chiens enragés. Et perfidement, le poison entre en nous et en tous les autres, il n’épargne personne, il s’attaque à tous…

Voilà pourquoi nous devons profiter du bonheur, en jouir, tant que ce bonheur est des nôtres. Et voilà pourquoi nous devons être aimant, gentil et bon. C’est pourquoi nous devons le faire sans honte, ni remord. Nous devons retirer de la joie de notre cher petit monde, de ce que nous mangeons, des gens que nous côtoyons et du moindre sourire.

Discours tenu par Gustav Adolf Ekdahl à la fin du long-métrage Fanny et Alexandre réalisé par Ingmar Bergman.

~ par njl le Samedi, 9 août 2008.

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