L’insoutenable légèreté de l’être
« Dieu nous a surtout fait présent d’une sagesse ferme, mais simple et populaire, qui n’a rien de royal ni d’éclatant, et qui, sachant que la vie des hommes est sujette à un nombre infini de vicissitudes et de changements, ne nous permet, ni de nous glorifier des biens dont nous jouissons nous-mêmes, ni d’admirer dans les autres une félicité qui peut n’être que passagère et n’avoir rien de réel.
L’avenir est pour chaque homme un tissu d’accidents tous divers qui ne peut être prévu. Celui-là nous paraît seul heureux de qui Dieu a continué la félicité jusqu’au dernier moment de sa vie; mais, pour celui qui vit encore, et qui flotte, au milieu des écueils, sur cette mer orageuse, son bonheur nous paraît aussi incertain et aussi mal assuré que la couronne pour celui qui combat encore et qui n’a pas encore vaincu. »
Plus de deux millénaires après que Solon ait donné, selon la légende, cet avertissement à Crésus il m’apparaît que la sagesse de ce législateur athénien nous est encore aujourd’hui fort utile. N’en déplaise aux astrologues et aux tenants d’un déterminisme religieux de ce monde, notre vie est imprévisible. Rien n’est décidé à l’avance ou, comme le disait Pascal, il n’est pas certain que tout soit certain. Il nous est, par conséquent, impossible de prédire quoique ce soit et d’extrapoler sur notre situation présente.
Contrairement au proverbe allemand, une fois ne compte pas, une fois c’est jamais (einmal ist keinmal) – ne pouvoir vivre qu’une vie, c’est comme ne pas vivre du tout, et qui résume la réflexion métaphysique de Tomas, personnage principal du roman de Kundera, je crois que la beauté de la vie humaine réside dans le fait que l’on ne vit qu’une seule vie :
« L’homme ne peut jamais savoir ce qu’il faut vouloir, car il n’a qu’une vie et il ne peut ni la comparer à des vies antérieures ni la rectifier dans des vies ultérieures. Il n’existe aucun moyen de vérifier quelle décision est la bonne, car il n’existe aucune comparaison. Tout est vécu tout de suite pour la première fois et sans préparation. » (Milan Kundera – L’insoutenable légèreté de l’être)
Entre la légèreté et la pesanteur, qu’est-ce qui est positif? Parménide répondait que le léger est positif. Et je crois, aujourd’hui, qu’il avait raison.
« L’insoutenable légèreté de l’être, est-ce cela le but à atteindre? » Mais, lorsque rien n’est significatif et essentiel, la vie ne perd-elle pas ses repères et ne devient-elle pas insignifiante? Puisque l’on vit qu’une seule fois, ne risque-t-on pas de vivre sans souci de responsabilités?
J’envisage l’insoutenable légèreté de l’être non pas comme une négation de toutes responsabilités, mais plutôt comme une expression signifiant que rien n’est joué à l’avance. Nous sommes les seuls responsables de nos choix, nous ne disposons de rien au départ et tout reste à faire. C’est seulement lorsqu’une vie humaine est libérée de toute emprise déterministe, à l’instar des contraintes que l’on s’impose au quotidien et qui nous poussent à faire quelque chose par nécessité, que l’on peut vraiment trouver un sens à ce que l’on fait.
Il faut envisager la vie dans toute sa légèreté, dans toute sa fugacité. Inspirons-nous des paroles de Tyler Durden dans le film Fight Club : nous ne sommes pas notre travail, nous ne sommes pas notre compte de banque, nous ne sommes pas l’image véhiculée par les publicitaires. Nous ne sommes rien.
C’est seulement lorsqu’aucun élément nous apparaît comme étant nécessaire que nous pouvons appréhender le moment présent dans sa plénitude. C’est nous qui devons construire notre propre éthique de vie en fonction de la vision que nous avons de notre vie d’individu particulier. Je crois que la vie serait merveilleuse sans contrainte, sans barrière déterministe, sans principes rigides et sans notion que l’on jugerait comme éternellement vrai.
Chacun d’entre vous a la possibilité d’envisager le devenir comme un vaste jardin dont la tâche de le cultiver vous appartient à vous et à vous seul. De ce vide ontologique, les possibilités futures sont incommensurables et inimaginables. L’unicité de l’existence et le fait que des hasards inexplicables nous percutent constamment nous font apprécier toutes les infimes particules de vie dont nous avons la certitude qu’elles ne reviendront jamais.
« Après son retour de Zurich à Prague, Tomas fut pris de malaise à l’idée que sa rencontre avec Tereza avait été le résultat de six improbables hasards. Mais, un événement n’est-il pas au contraire d’autant plus important et chargé de signification qu’il dépend d’un plus grand nombre de hasards? Seul le hasard peut nous apparaître comme un message. Ce qui arrive par nécessité, ce qui est attendu et se répète quotidiennement n’est que chose muette. Seul le hasard est parlant. » (Milan Kundera – L’insoutenable légèreté de l’être)

[...] réellement songé. L’élément déclencheur qui m’a permis de rédiger l’article l’insoutenable légèreté de l’être est la lecture d’un de ses textes, The Unimportance Of The So Very Important, publié en [...]
Janus « l’Insomniaque a dit ceci sur Vendredi, 12 septembre 2008 à 12:02 |
“nous ne sommes pas notre travail, nous ne sommes pas notre compte de banque, nous ne sommes pas l’image véhiculée par les publicitaires. Nous ne sommes rien.”
Si, nous sommes ce que nous donnons aux autres et à nous même (intérieurement).