Leurré par le hasard
Chaque jour, nous sommes leurrés par le hasard. Nous voyons une certaine logique là où il n’y en a aucune. Par conséquent, nous sous-estimons le rôle de la chance. Après l’événement, les choses apparaissent comme étant inévitables et nécessaires. C’est ce qu’on appelle la « surcausalité » : « on pense avoir compris beaucoup plus après le fait qu’avant », dit Nassim Nicholas Taleb auteur du livre Fooled by Randomness : The Hidden Role of Chance in Life and in the Markets.
J’ai souvent louangé l’apport de Descartes à la réflexion humaine. Le cartésianisme nous permet, entre autres, de construire notre pensée sur une base rationnelle en partant du doute méthodique pour arriver à une évidence; de l’intuition à la déduction. La grande préoccupation de la philosophie de Descartes est ainsi d’atteindre la certitude; et c’est à ce stade-ci de sa réflexion que je m’oppose au philosophe français.
À mon avis, il y a peu de certitudes dans la vie. Le scepticisme s’avère alors une arme utile envers les tenants d’un formalisme intellectuel. Il est beaucoup plus difficile et courageux pour un homme d’utiliser le « que sais-je? » de Montaigne que le « je pense donc je suis » de Descartes; pour le premier, le doute intellectuel est un devoir tandis que pour le second, père du cartésianisme, le but de toute réflexion humaine est d’arriver à une certitude.
Lorsqu’on considère les événements de notre vie et que l’on essaie d’aboutir à une explication dite rationnelle, on se range souvent du côté de l’évidence du déterminisme, tandis qu’une interprétation basée sur l’enchaînement de circonstances fortuites serait jugée comme beaucoup moins rationnelle. Les gens ont l’impression de vivre dans un univers beaucoup plus déterministe qu’il ne l’est réellement.
D’abord, notre cerveau conçoit le monde de façon beaucoup moins aléatoire qu’il ne l’est en réalité. Ce qui ne signifie pas que tout n’est qu’une question de hasard; le scepticisme n’est pas du nihilisme! La chance n’est pas la seule responsable du succès des Péladeau, Desmarais et Dion de ce monde. La chance sourit qu’aux esprits bien préparés, disait Louis Pasteur. S’il faut posséder certaines habiletés comme de l’intelligence, de l’intuition et de la persévérance pour arriver au succès, ce n’est pas nécessairement tous les gens intelligents, intuitifs et persévérants qui réussissent dans la vie. C’est le sophisme de l’affirmation de la conséquence : un argument de la forme si A alors B, B, donc A. Sous forme conditionnelle (« Si A alors B, donc si B alors A »), c’est appelé conversion d’un conditionnel.
Ensuite, notre cerveau est incapable de concevoir que des événements peuvent être imprévisibles. De nombreux événements n’ont simplement aucun précédent, on les appelle alors des black swans. Selon Nassim Nicholas Taleb, inventeur du terme, un black swan* est un événement qui a des répercussions majeures, difficiles à prédire, au-delà du domaine des attentes normales. En voici quelques exemples : la Première Guerre mondiale, le 11 septembre 2001, les grandes faillites de sociétés, la bulle financière de l’an 2000…
Finalement, nous avons une impression subjective qui nous conduit à croire que tel événement était inévitable; nous proclamons alors que nous le savions depuis le début. C’est ce qu’on appelle le biais rétrospectif (ou la distorsion rétrospective) qui désigne, en psychologie du raisonnement, la tendance de l’esprit humain à juger a posteriori qu’un événement était probable ou prévisible, alors même que ce n’était pas le cas avant qu’il ait eu lieu.
Il m’apparaît que ces trois tendances de l’esprit humain - la difficulté à accepter l’enchaînement de causes aléatoires, l’incapacité à concevoir les phénomènes imprévisibles (les black swans) et la tendance à considérer rétrospectivement les événements comme étant inévitables – font en sorte que, la plupart du temps, on réduit le dénouement d’un événement quelconque à sa plus simple expression et on rejette toutes les explications alternatives qui auraient pu avoir lieu : si je réussis, c’est parce que j’ai pris la bonne décision et si j’échoue c’est parce que je me suis trompé.
La part de l’autre peut aussi être illustrée sous forme d’histoire alternative. Imaginé qu’un riche homme d’affaires vous offre 10 millions de dollars si vous participez à une ronde de roulette russe et que vous sortez gagnant (c’est-à-dire que vous demeurez en vie!). 5 histoires alternatives sur 6 feraient de vous un homme riche. Le problème, c’est que seulement une de ces histoires est observée dans la réalité. Et dans la réalité, nous observons seulement les gagnants : pour un Bill Gates, il y a des milliers d’hommes d’affaires qui ont dû déclarer faillite.
La plupart des individus considèrent que c’est faire preuve de folie que de considérer dans notre analyse à la fois ce qui est observable et ce qui ne l’est pas. Les probabilités ne font pas partie, selon la croyance commune, de la réalité et nous devons les laisser entre les mains des statisticiens et des vendeurs d’assurance.
Ce qu’on appelle « probabilité » n’est pas un simple calcul de cotes sur les dés ou des variantes plus compliquées. C’est l’acceptation de l’absence de certitude dans nos connaissances (dans notre vie) et le développement de méthodes pour faire face à notre ignorance.
Les histoires alternatives ne sont pas très intuitives, les recherches sur le cerveau humain démontrent que les évidences mathématiques ont peu de sens à nos yeux. Les réalistes sont dans l’erreur lorsqu’ils croient que c’est seulement ce qui arrive réellement qui est important, mais les sceptiques des théories probabilistes le sont encore davantage. Mais, ne les blâmons pas trop : il est difficile de vivre tous les jours en gardant à l’esprit les différentes probabilités qui pourraient nous arriver.
*Pendant longtemps, on a cru que tous les cygnes étaient blancs. Juvénal - un poète latin de la fin du premier siècle et du début du deuxième siècle de notre ère auquel nous devons entre autres l’expression « mens sana in corpore sano », soit « un esprit sain dans un corps sain » - est le premier a avoir utilisé l’expression du cygne noir : « of rara avis in terris nigroque simillima cygno », soit une expression sarcastique qui signifie quand les cygnes seront noirs.. L’expression est donc utilisée jusqu’au 17e siècle, moment de la découverte de cygnes noirs en Australie, comme une métaphore pour illustrer quelque chose qui ne peut pas exister.

Et que penses tu du concept de synchronicité?