La part de l’autre
Idéalement, il faudrait se garder d’avoir des a priori. Mais, étant donné que peu de choses se conçoivent indépendamment de l’expérience, nous attribuons des jugements sur certains éléments de la vie sans y avoir participé directement, en se référant, par exemple, à l’argument ou l’expérience d’autrui.
Cependant, nous aurions intérêt à faire preuve de discernement lorsque notre réflexion se porte sur un événement quelconque. Je ne m’intéresse pas ici aux nuances, soit le fait d’utiliser un discours qui manie avec brio les différentes teintes et tonalités du langage afin d’atténuer nos propos, mais bien à la mince ligne de démarcation qui existe entre la personne que nous sommes aujourd’hui et celle que nous aurions pu devenir si les circonstances avaient été différentes.
À mon avis, les subtilités de la vie s’apprécient davantage lorsqu’on tient compte de la part de l’autre, soit ce qui aurait pu nous arriver si la conjoncture ou le contexte ambiant avait été différent.
Bien que j’aie déjà écrit le contraire, je crois, aujourd’hui, que la part de l’autre nous permet de relativiser notre vie en nous remémorant que notre existence ne tient pas simplement aux choix que nous prenons en toute liberté de cause.
La part de l’autre, c’est toutes les particules de vie qui auraient pu nous arriver, mais qui sont, finalement, demeurées à l’état de néant. Si le 8 octobre 1908 Adolf Hitler avait été accepté à l’École des Beaux-arts de Vienne et non refusé, le cours d’une vie aurait été changé, mais aussi celle du monde. Évidemment, tout bon historien vous dira que l’on étudie ce qui s’est réellement passé. Des faits. Seulement les faits nous importent.
Mais, nous avons tous, au fond de nous, une petite créature que nous tenons en laisse pour par qu’elle s’échappe et que soit révélé au monde entier ce que nous aurions pu devenir. « Depuis ce jour, l’enfant a peur de lui-même, il sait qu’il cohabite avec une bête violente et sanguinaire, il souhaite la tenir toute sa vie dans sa cage. » (Eric-Emmanuel Schmitt, La part de l’autre)
Cet homuncule, cet être abject, nous rappelle, notamment, qu’entre un état de satisfaction, de contentement, et un état de désespoir, il n’y a souvent qu’un pas à franchir.
Lorsque Saku Koivu, un athlète multi-millionnaire, a reçu les résultats de son dernier examen médical de dépistage du cancer afin de s’assurer que sa rémission était bel et bien terminée, il a ressenti du contentement. Il s’est dit : « enfin, c’est terminé, j’ai vaincu la maladie. » Mais, Saku vivra jusqu’à la fin de ses jours avec la part de l’autre, ce petit homoncule cancéreux, qui lui rappellera, à chaque rendez-vous annuel chez le médecin, qu’il aurait pu mourir.
Certains vont louanger la chance ou la bonne fortune et d’autres, les rationnels, vont remercier le travail des médecins et la grande forme physique de l’athlète. Mais, Saku, lui, est le seul qui peut savoir et comprendre que l’être qu’il est aujourd’hui n’est pas seulement lié à ce qu’il a été, mais aussi à ce qui aurait pu lui arriver dans une éventualité où on lui aurait annoncé, par exemple, qu’il lui restait qu’une seule année à vivre.
Est-ce que c’est la rémission de son cancer ou le fait qu’il doit constamment vivre avec l’appel de la mort en dedans de lui qui l’a influencé davantage dans la poursuite de sa carrière de joueur de hockey et dans sa vie de tous les jours? Probablement un peu des deux.
Quittons le monde du hockey et examinons deux exemples de scènes finales tirées de chefs-d’oeuvre du cinéma. C’est l’état psychologique dans lequel ces deux personnages se retrouvent à la fin de leur périple qui importe ici.
Dans ce premier extrait, on y voit Lester, personnage principal du film Beauté américaine et interprété sublimement par Kevin Spacey, qui tient ce discours à sa mort : « Bien sûr je pourrais être aigri de ce qui m’est arrivé, mais c’est inutile. Il y a tant de beauté dans le monde. » Après avoir connu plusieurs épreuves, on peut dire qu’il connaît enfin le contentement. Au début du récit, il était un homme malheureux et il meurt en étant en paix avec lui-même (j’y vois même un sourire sur son visage ensanglanté) ayant entrepris de modifier sa façon de vivre.
Quant à cette scène finale, elle met en action David « Noodles » Aaronson, personnage du long-métrage Il était une fois en Amérique et interprété admirablement par l’acteur Robert De Niro. La dernière image nous montre un flashback du jeune Noodles qui sourit. Les plus machiavéliens diront que son sourire est attribuable à l’opium qu’il vient d’inhaler, mais, à mon avis, ce sourire témoigne d’un homme qui se sent soulagé d’être enfin libéré de sa vie de criminel.
La vie de Lester aurait pu connaître un dénouement différent s’il avait décidé de ne pas changer sa vie de fond en comble. Pourtant, il ne ressent pas de l’amertume au moment de sa mort puisqu’il accepte son sort (on peut même dire qu’il meurt heureux), il est conscient que la cessation de la vie humaine fait parti des circonstances incontrôlables. En ce qui a trait à Noodles, il sait que son existence aurait pu être différente si Deborah, son amour d’enfance, avait décidé de rester auprès de lui au lieu de poursuivre sa carrière d’actrice. Par contre, au moment de la scène finale, il est heureux car il a fait le choix de quitter sa profession de truand.
Quelle conclusion doit-on dégager de la lecture de ce texte?
L’Homme est fait de deux choses, soit de choix et de circonstances. Si nous avons le contrôle sur les premiers au sens où nous les choisissons en toute liberté, les circonstances, elles, échappent à notre contrôle. On dit que l’être humain est la somme de ses expériences (de ses choix), que ce que nous sommes, aujourd’hui, dépend de ce que nous avons été et que c’est lui, le passé, qui module le développement de notre être. Mais, nous sommes aussi la soustraction (les circonstances) de ce que nous aurions pu devenir…
Nul besoin d’être mélancolique. Il faut simplement être conscient que, parfois, il s’agit de peu de choses pour faire basculer notre existence d’un bord ou de l’autre. Si l’on considère l’amour et la haine ou le bonheur et le malheur comme étant des émotions qui s’opposent par nature entre elles, il faut pourtant reconnaître que entre l’une et l’autre il n’y a souvent qu’une question de degré. Et c’est la même chose entre ce que nous sommes et que nous aurions pu devenir.
Je vous entends déjà avec vos mots à la bouche, notamment celui du mérite. Il est évident que je mérite le milieu dans lequel je suis né; je mérite tout autant la famille merveilleuse qui a su m’élever et m’éduquer convenablement; tout le crédit de mon intelligence me revient, c’est ce qui m’a permis, entre autre, d’étudier à l’université; et je peux me considèrer comme étant un être astucieux puisque j’ai su faire les bons choix au moment opportun.
Ne suis-je pas le seul et unique responsable de ma situation actuelle?
Bien sûr, je fais de l’ironie! Mais, lorsque vous serez porté à juger l’autre en vous glorifiant d’être comme ceci et de croire en votre supériorité, rappelez-vous que vous cohabitez avec une créature qui porte en elle les circonstances qui auraient pu faire de vous un être tout a fait différent.

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