Le paradis perdu
Pour ceux qui lisent mes écrits depuis quelques années, vous avez dû remarquer que je rejette toutes doctrines religieuses. Je ne me considère pas pour autant comme un athée puisque l’athéisme affirme l’inexistence de Dieu et je suis d’avis que cette affirmation ne peut pas être prouvée. Ma pensée sur ce sujet se rapproche des penseurs comme Albert Einstein et Charles Darwin que l’on qualifie comme étant des agnostiques.
L’agnosticisme est la position philosophique selon laquelle la vérité de certaines propositions est inconnue ou inconnaissable. C’est une pensée fondée sur le doute. La vérité absolue est incertaine : « je ne sais pas et je ne sais pas s’il est possible de savoir. »
Par contre, j’adore tout ce qui touche la mythologie des religions et particulièrement la mythologie grecque avec ses multiples divinités. En ce qui a trait à la religion chrétienne, je crois que même les non-croyants devraient lire le premier livre de la Torah, ce qu’on appelle communément le « Livre de la Genèse ». On peut analyser les différents récits sous plusieurs aspects; en voici une interprétation personnelle de la chute des premiers Hommes.
Ils pouvaient explorer un vaste territoire, y découvrir chacun de ses recoins et ses particularités : fouler le sol granuleux du bord de la mer et s’y coucher nu, laisser simplement le temps s’écouler ou aller dans l’eau en se laissant emporter par les vagues et par la douce berceuse du vent; gambader dans l’herbe longue afin de sentir le frôlement sur chacune des extrémités épidermiques de leurs jambes; se promener librement pour y contempler la nature dans toutes ses merveilles…
Dans ce Jardin d’Éden, ils pouvaient jouir de l’abondance des ressources : la nourriture ne s’épuisait jamais, l’eau était pure, aucun danger ne pouvait se pointer à l’horizon. Mais, il y avait un mais… On leur ordonna de s’occuper de ce vaste jardin et on leur interdit de manger le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal.
D’abord, je voudrais faire un parallèle entre la prescription formulée par Dieu, soit de « s’occuper du jardin », et la dernière phrase du roman Candide de Voltaire, « il faut cultiver notre jardin ». À mon avis, pour Voltaire, « cultiver » signifie améliorer ou interagir avec les choses qui relèvent de notre contrôle et le terme « jardin » s’oppose au Jardin d’Éden, le premier représentant notre propre vie et le second un idéal à atteindre. Bref, il faut laisser de côté les problèmes métaphysiques et agir afin de construire un monde meilleur, aujourd’hui, au sein de notre environnement immédiat.
Pourquoi Adam et Ève ont-ils désobéi à Dieu en mangeant le fruit interdit?
Le premier homme porte déjà en lui un chaos que l’on peut nommer comme l’hubris. L’hubris, c’est la démesure, un sentiment violent qui inspire les passions. Si ce sentiment peut mener à la némésis, soit à la destruction (pensons à l’avènement au pouvoir du régime nazi; d’ailleurs, l’historien Ian Kershaw a nommé les deux tomes de sa biographie d’Hitler, Hubris et Némésis…), il peut aussi être source de création, ce qu’on nomme le dépassement de soi. Ne dit-on pas que la ligne est mince entre le génie et la folie?
Pangloss, précepteur de Candide et professeur de métaphysico-théologo-cosmolonigologie, émet l’idée suivante à la fin du périple :
Tous les événements sont enchaînés dans le meilleur des mondes possibles; car enfin si vous n’aviez pas été chassé d’un beau château à grands coups de pied dans le derrière pour l’amour de mademoiselle Cunégonde, si vous n’aviez pas été mis à l’inquisition, si vous n’aviez pas couru l’Amérique à pied, si vous n’aviez pas donné un bon coup d’épée au baron, si vous n’aviez pas perdu tous vos moutons du bon pays d’Eldorado, vous ne mangeriez pas ici des cédrats confits et des pistaches.
Le paradis perdu n’en était pas un que l’Homme avait gagné par les durs labeurs, mais c’était un endroit qu’on lui avait donné. Le fruit représente la tentation et le désir que l’Homme a de découvrir les choses par lui-même, de se tromper souvent, mais au moins d’avoir essayé. Les choses ne se passent pas toujours comme on le souhaiterait, mais parfois on dirait que les événements sont enchaînés, pas au sens où la souffrance est nécessaire pour parvenir à un moment de bonheur, mais bien que le monde est tel qu’il est, avec ses imperfections!
Allez-y : foncez! Mangez le fruit interdit : changez d’emploi si vous n’êtes pas heureux, voyagez, retournez aux études, cultivez votre jardin! Trouvez cette force intérieure, cette force créatrice, ce chaos qui vous permettra de mettre au monde une « étoile dansante ». Bien sûr, on vous dira qu’Il il faut faire preuve de tempérance, de sobriété et de modération. Et l’hubris, la démesure, peut mener à la destruction. Tout comme l’eau est la source de la vie et aussi source de déluge, l’homme se doit de trouver son point d’équilibre entre l’hubris créateur et l’hubris destructeur et de tenir en cage sa némésis.
Je vous laisse sur les derniers mots du poème Le Paradis perdu écrit par John Milton, publié en 1667 et traduit pour la première fois en français par François-René de Chateaubriand :
Ils regardèrent derrière eux, et virent toute la partie orientale du Paradis, naguère leur heureux séjour, ondulée par le brandon flambant : la porte était obstruée de figures redoutables et d’armes ardentes. Adam et Ève laissèrent tomber quelques naturelles larmes, qu’ils essuyèrent vite. Le monde entier était devant eux, pour y choisir le lieu de leur repos, et la Providence était leur guide. Main en main, à pas incertains et lents, il prirent à travers Eden leur chemin solitaire.


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