Le regard d’autrui

« Nous ne sommes nous qu’aux yeux des autres et c’est à partir du regard des autres que nous nous assumons comme nous-mêmes. » (Sartre)

« La possibilité de vivre commence dans le regard de l’autre. » (Houellebecq)

C’est dans l’ouvrage l’Être et le Néant que Sartre développe les principaux concepts de sa philosophie d’ontologie phénoménologique tels que l’« en-soi », le « pour-soi » et le « pour-autrui ». L’« en-soi » et le « pour soi » sont en perpétuel état d’opposition, le premier désignant toute chose, toute réalité qui existe sans avoir la conscience d’exister et le second désigne « l’être de l’homme » conscient de ce qu’il est et des possibilités infinies de choisir d’être autre chose.

La roche (« en-soi ») existe de manière passive, sans avoir la liberté d’être autre chose que ce qu’elle est, mais l’Homme, lui, a une liberté absolue. Si le caractère solipsiste du cogito vouait l’être à une solitude absolue puisque la seule chose, selon Descartes, qu’on est certain c’est la conscience de notre propre réalité, le « pour-soi » postule la liberté de tous les hommes. Pour reprendre une formule de Heidegger « l’homme ne possède pas la liberté, mais c’est la liberté qui possède l’homme. »

La liberté nous possède et si celle-ci est absolue, elle est limitée par la responsabilité que nous avons envers autrui; et c’est ce concept, celui de « pour-autrui », que je voudrais aborder.

À force d’interagir avec ma famille, mes amis et les gens que je côtoie régulièrement, je peux deviner leurs comportements, leurs pensées, leurs idiosyncrasies, mais la relation que j’entretiens avec eux n’est pas contingente, essentielle, mais accidentelle.

L’autre, c’est la personne que j’ai en face de moi qui me ressemble, mais qui m’est étranger.  Mais cet autre appartient à mon « pour-soi ». Je peux me faire une représentation de l’autre, en faire un « pour-moi » (un être que je donne un sens), mais en définitive la nature première de l’autre, c’est d’être autre.

C’est le regard d’autrui qui donne tout son sens à nos réactions émotives telles que la honte, la fierté, la jalousie et l’amour. C’est cette intersubjectivité, soit ce moment de flottement où chacun construit sa réflexion sur l’autre qu’il a en face de lui, qui, pour reprendre les termes de Sartre, précipite « notre chute » et « l’éclatement de moi-même » : chacun nie l’autre pour être lui-même.

De mon néant – soit le vertige que l’on ressent face à ce sentiment de liberté absolue et des possibilités qui s’offrent à nous – je peux devenir ce que je veux. Mais, en définitive, suis-je réellement ce que suis? (celui fabriqué par ma conscience que j’ai d’être)? Ou suis-je la construction du regard d’autrui? Ma liberté et mon intentionnalité sont sans cesse remises en question par le regard que l’autre porte sur moi.

J’aime les hommes, mais je déteste l’autre. Il m’est insupportable. Cet être échappe à mon entendement puisque je ne suis pas en mesure de saisir avec certitude sa pensée profonde. Si ce ramassis de particules élémentaires n’était qu’un objet inerte, je pourrais certes continuer à exister sans m’en soucier. Mais, mes actes prennent une tout autre signification lorsqu’ils sont portés à la psyché d’autrui.

L’autre, dit-on, permet de mieux nous connaître. Je crois que l’autre nous empêche plutôt d’être qui nous sommes réellement. La plupart du temps, nous agissons non pas en fonction de qui nous sommes véritablement, mais plutôt en jonglant entre qui nous désirons être et l’image de qui nous voulons projeter à ceux qui nous côtoie.

« On se trompe avant même de rencontrer les gens, quand on imagine la rencontre avec eux; on se trompe quand on est avec eux; et puis quand on rentre chez soi, et qu’on raconte la rencontre à quelqu’un d’autre, on se trompe de nouveau. Or, comme la réciproque est généralement vraie, personne n’y voit que du feu, ce n’est qu’illusion, malentendu qui confine à la farce. Pourtant, comment s’y prendre dans cette affaire si importante – les autres – qui se vide de toute la signification que nous lui supposons et sombre dans le ridicule, tant nous sommes mal équipés pour nous représenter le fonctionnement intérieur d’autrui et  ses mobiles cachés? » (Philipe Roth – Pastorale américaine)

~ par njl sur Dimanche, 15 juin 2008.

3 Réponses to “Le regard d’autrui”

  1. Coucou,

    Je suis étudiante à l’Université Libre de Bruxelles et je suis tombée sur ton blog en tapant sur google “l’image de l’évier chez Sartre”.

    Recherche qui ne s’est pas avérée totalement infructeuse étant donné la richesse de ton oeuvre… Mais voilà, le noeud du problème persiste. Je tente néanmoins ma chance et fais appel à ta culture. Peut-être sauras-tu m’aider.

    Ma recherche initiale s’inscrit dans le cadre de l’analyse d’un film espagnol (Gary Cooper, que estas en los cielos, Pilar Miro, 1980). Une scène m’interpelle particulièrement:

    La protagoniste, la veille d’une opération chirurgicale à risque rendue nécessaire par une grossesse qui tourne mal, seule dans son appartement et dans une grande détresse émotionnelle écrase un oeuf (qu’elle destinait d’abord à une omelette, l’appétit semble lui être passé) dans sa main, dans l’évier, sous le robinet qui coule… Après elle y verse le lait.

    L’oeuf, le lait, mmmmmh… je me dit qu’il y a une idée à creuser, ces deux éléments étant indéniablement liés à la symbolique de la maternité. J’y pense et puis j’oublie, comme dans la chanson.

    Mais voilà, ayant entrepris en parallèle des recherches sur Jorge Luis Borges (que je te recommande vivement, contrairement au film), je tombe, au fil de mes lectures, sur un passage qui ne manque pas d’attirer mon attention. Nous nous trouvons à nouveau dans le domaine de la symbolique:

    “le fleuve d’Héraclite” (on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve), “le jet d’eau de Berkeley”, “le tic-tac de la pendule bergsonienne”, et “le trou d’évier cher à Sartre” (!) ont ceci de commun d’être des images-clés qui se rapportent au Temps.

    Le rapport avec mon film était évident. La protagoniste réalise justement la mise en scène télévisuelle de Huis clos, de Sartre. Elle a deux jours pour boucler le projet, deux jours également avant de passé (et peut-être trépasser) sur le billard… (Le temps presse, vite! mettre de l’ordre dans sa vie.)

    As-tu déjà rencontré cette image du “trou d’évier” chez Sartre? Connais-tu le regard de l’auteur sur le Temps? As-tu ne serait-ce qu’une intuition?

    Je sais que je suis sur une piste….

    Merci de m’aider de tes lumières,

  2. (Il y a dans ce commentaire un parfait exemple du lapsus calami)

  3. [...] deux exemples de commentaires que j’ai reçus après avoir publié mon dernier texte. Il est toujours plaisant de jouer le rôle du psychologue et de tenter d’analyser l’autre. [...]

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