L’Existant
Théorie élaborée par le psychiatre Carl Gustav Jung (1875-1961), la psychologie analytique propose, d’une part, de donner un sens à ce qu’elle nomme l’âme humaine (système psychique) et, d’autre part, elle recommande une forme de développement de soi menant à la découverte de notre Moi intérieur. On peut dire que c’est une théorie qui s’intéresse aux profondeurs de l’âme humaine.
Dès les premiers écrits de Jung, nous observons que ce dernier prend ses distances de la psychanalyse de Freud et des théories exclusivement rationalistes basées sur la recherche d’une vérité unifiée : « Apprenez vos théories aussi bien que vous le pouvez, puis mettez-les de côté quand vous entrez en contact avec le vivant miracle de l’âme humaine; l’Homme mérite qu’il se soucie de lui-même, car il porte dans son âme les germes de son devenir. »
Peut-on dès lors qualifier la psychologie analytique de théorie humaniste puisqu’elle affirme que l’Homme peut se définir par ses propres moyens en faisant fi du déterminisme ambiant, en redevant maître de sa destinée et en retrouvant sa propre vérité? Je réponds à cette question par la négative. L’humanisme met l’Homme en tant qu’humanité au centre de ses réflexions tandis que Jung s’intéresse à l’homme dans ses particularités intimes et individuelles.
Dans le cadre d’un cours de psychologie à l’université durant les années soixante, ma mère rédigea un travail sur Jung qui s’intitulait « connais-toi toi même ». Cette phrase résume à merveille la psychologie analytique : celle-ci nous invite à une découverte de notre âme (individuation) afin de nous libérer du Soi, c’est-à-dire la personne au-delà de notre Moi, soit la part de notre personnalité qui est socialement prédéfinie et redéfinie par notre inconscient.
La synchronicité, telle que définie par Jung, est l’occurrence simultanée de deux évènements qui ne présentent pas de rapport de causalité, mais dont l’association prend un sens pour la personne qui les perçoit. Par définition, la synchronicité est donc acausale et elle s’oppose à une vision uniquement déterministe du monde. Pour un scientifique, tous événements présentent un effet de causalité et l’acausalité n’est utilisée que de façon temporaire.
Voici un exemple un peu loufoque de synchronicité qui met en relation deux présidents américains.
Un exemple de synchronicité que chacun d’entre nous connaît c’est celui du coup de téléphone d’un ami auquel nous venions tout juste de penser. Réalisé par Denis Villeneuve, le film Maelström, mettant en vedette Marie-Josée Cruze et Jean-Nicolas Verreault, est un autre exemple très bien illustré de synchronicité. Il y a aussi l’excellent long-métrage Magnolia réalisé par P.T. Anderson qui est une belle représentation de synchronicité où, à travers une mosaïque de destin, la vie de plusieurs protagonistes semblent être interreliée sans qu’il n’y ait toujours, à proprement parler, de causalité apparente (ce qu’on appelle dans notre jargon d’étranges coïncidences).
La psychologie analytique de Jung est perçue par plusieurs intellectuels comme de la pseudo-science puisque certains concepts, comme celui de synchronicité, ne sont pas réfutables.
Le problème de démarcation entre ce qui relève de la science et ce qui est non-scientifique a été analysé par Karl Popper, un des plus influents philosophes du 20e siècle. Selon Popper, on dit d’une proposition qu’elle est scientifique non pas si c’est une proposition vérifiée ni même vérifiable par l’expérience, mais lorsqu’elle est réfutable (ou falsifiable). La proposition « Dieu existe » peut être expérimentée par ceux qui ont la foi, mais elle n’est pas scientifique, car elle n’est pas réfutable. La proposition « tous les cygnes sont blancs » est une conjecture scientifique. Si j’observe un cygne noir, cette proposition sera réfutée. C’est donc la démarche de conjectures et de réfutations qui permet de faire croître les connaissances scientifiques. Les critères de scientificité de Popper sont facilement applicables dans les sciences dites de la nature (expérimentales et d’observation) où s’exercent les principes de causalité.
Mais dans le cas des sciences humaines, la comparaison des situations pose problème étant donné, d’une part, le fait que toutes les conditions de départ ne sont pas les mêmes (le moi profond est particulier à chacun) et, d’autre part, qu’il n’y ait pas de séparation entre le sujet d’étude et celui qui l’étudie.
Je me considère comme un être plutôt rationnel, mais il me semble que, de Descartes à nos jours, les systèmes rationalistes et les ardents défenseurs de la science comme seule voie de la vérité ont tous une faille importante : en utilisant leur seul guide qu’est la raison pour rechercher la vérité ou l’objectivité scientifique (une réflexion abstraite détachée de la réalité), les rationalistes dissuadent l’être humain à rechercher la vérité à l’intérieur de lui-même.
Comme le dit Kierkegaard, père de l’existentialisme, qu’est-ce que la vérité, sinon la subjectivité? La « subjectivité est vérité » et la « vérité est subjectivité ». Ce paradoxe kierkegaardien fait la distinction entre ce qui est objectivement vrai et la relation de subjectivité qu’entretient un individu avec cette vérité. Deux personnes peuvent reconnaître qu’ils devraient faire davantage d’activité physique (connaissance objective), mais seulement une des deux peut décider de passer à l’action; c’est toute la différence ce que l’on reconnaît comme vrai (objectif) et ce que nous décidons de faire (notre vérité subjective).
Je crois que mon existence, ma vérité subjective, est la seule certitude que je peux affirmer. Renversons le cogito cartésien : du je pense donc je suis au je suis donc je pense. Par corrélation de mon existence, je postule aussi celle des autres, mais c’est seulement à travers mon expérience que je peux affirmer mon individualité et donc ma propre vérité. Mes sens sont trompeurs (illusions d’optique) et l’histoire n’est qu’une approximation et une interprétation. La seule chose qui importe c’est ce que je suis présentement, un existant, un être en construction.
Quel serait donc le but de l’homme selon Kierkegaard? C’est d’exister. Pas comme le rocher ou l’animal, mais en mettant à profit mes 3 entités d’existant : connaissance, action et spiritualité. Exister c’est trouver un sens à SA vie et non pas à la Vie en général. Nous contrôlons en grande partie nos choix, mais nous n’avons aucune emprise sur les circonstances. Les marxistes croient à un déterminisme historique et la foi chrétienne nous oblige à envisager un temps futur, c’est-à-dire que nos actions du moment présent détermineraient notre vie future.
Rendons-nous à l’évidence : dans notre vie de tous les jours, l’indéterminisme semble aller de soi et ce que nous voulons rejoindre par notre action n’est jamais pleinement atteint puisque ce qui façonne notre existence ne consiste pas seulement à la façon dont nous planifions nos propres actions. Nous ne pouvons modifier ce qui nous entoure par notre simple volonté, car nous sommes sans cesse en interaction avec des individus ayant des visées divergentes des nôtres et partageant une vision différente de laquelle nous envisageons. Le monde est entrevu différemment selon chacun d’entre nous.
Croire en la synchronicité c’est, ni plus ni moins, être partisan de la subjectivité de l’individu et de louanger l’état subjectif du moment. Fermez les yeux pendant 2 minutes et essayez d’entrer dans les profondeurs de votre âme. Oubliez ce que la société vous dit de faire et ce que les gens autour de vous voudraient que vous fassiez et trouvez votre intériorité. Votre vocation première c’est d’être un individu et votre tâche c’est de vous comprendre d’abord. La vérité est à l’intérieur de vous et non au dehors comme on veut vous le faire croire.
Dans la vie de tous les jours, la synchronicité permet d’englober notre existence d’une couche rassurante en nous disant que nos actes ne sont pas insignifiants lorsqu’on les reporte dans la trame de notre psyché; elle permet aussi d’intensifier la prise de conscience d’être en vie en nous faisant réaliser que notre vie n’est pas déterminée à l’avance et que d’étranges coïncidences percutent notre existence. La seule chose que je connaisse, c’est ma vie d’individu particulier.
Pour paraphraser Vian, votre histoire (votre vie) est entièrement vraie, puisque vous l’avez imaginée d’un bout à l’autre!

Ça alors! J’étais justement en train de penser au film “Magnolia”. Quelle coïncidence!
J’aurais pu aussi utiliser Magnolia comme exemple. En fait, je crois que je vais le rajouter. Merci!!!
héhé vive les coïncidences! Malgré qu’il n’y ait rien de scientifique, je crois que ça apporte parfois du réconfort.