Feeling 3.
« La vérité, comme la lumière, aveugle. Le mensonge, au contraire, est un beau crépuscule qui met chaque objet en valeur. »
En 1956, Albert Camus achève l’écriture de La chute. À ce moment précis, il ne se doute pas que ce roman sera le dernier écrit qu’il laissera à la postérité : quatre ans plus tard, il perdra la vie dans un accident de la route.
Rarement cité comme étant un ouvrage monumental de Camus, ce roman est, à mes yeux, fondamental pour comprendre le cheminement de l’auteur. Ce récit est à part dans l’œuvre de l’auteur; c’est en quelque sorte une rupture philosophique. Il y eut d’abord le cycle de l’absurde qui comprend Le mythe de Sisyphe, Caligula et l’Étranger, puis suit le cycle de la révolte avec La peste, Les justes et L’homme révolté.
La question que je me pose est la suivante : comment Camus est-il passé de Meursault (L’Étranger) à Jean-Baptiste Clamence (le juge-pénitent et personnage principal de La chute)? Est-ce que ce sont les désillusions de l’après-guerre ou simplement un pessimisme latent et exacerbé vers la fin de sa vie lorsqu’il se retrouve face à une humanité à laquelle il se sent de plus en plus étranger? Je n’ai pas les réponses à ces questions.
En fait, j’ai toujours été intrigué par les changements philosophiques d’un auteur. Par exemple, j’ai étudié la plupart des ouvrages de l’historien Ian Kershaw, sommité de la période nazie, pour être en mesure de capter le moment où il passe d’une explication conciliante entre « intention » et « structure » à une analyse clairement structuraliste du régime hitlérien.
Mais, laissons Kershaw de côté, j’en ai assez fait état dans mon billet précédent, et revenons à Camus.
Rappelons-nous la dernière phrase de l’homme révolté : « À cette heure où chacun d’entre nous doit tendre l’arc pour refaire ses preuves, conquérir, dans et contre l’histoire, ce qu’il possède déjà, la maigre moisson de ses champs, le bref amour de cette terre, à l’heure où naît enfin un homme, il faut laisser l’époque et ses fureurs adolescentes. L’arc se tord, le bois crie. Au sommet de la plus haute tension va jaillir l’élan d’une droite flèche, du trait le plus dur et le plus libre. »
L’image que cette phrase nous renvoie est celle d’une montée en puissance. Tout est à construire, l’homme est libre et il n’a qu’à épuiser son champ des possibilités. D’une flèche qui monte, nous somme maintenant rendus à la descente, la chute. J’estime que La chute ne peut pas être analysée en faisant abstraction de l’état d’esprit de l’auteur. Cette oeuvre témoigne de l’état d’esprit de l’auteur, mais aussi de celle de son époque, soit celle du désenchantement.
Je pourrais remplir des dizaines de pages sur Albert Camus et ses ouvrages. Tout ce qui touche, de près ou de loin, à cet auteur me passionne. Mais, écrire sur Camus n’est qu’un prétexte pour parler de moi. Laissez-moi une chance! Déjà que je parle de moi plus fréquemment depuis quelques mois, je trouve que c’est un bon début! Pour l’instant, il me faut parler des autres ou d’un contexte général avant d’introduire ma pensée intime. Puisque lorsque j’utilise le « je », je me sens vulnérable. Deux lettres qui changent tout le sens d’un texte. Mais, je ne vais pas parler de moi tout de suite puisque je m’en voudrais de parler du « moi profond » (aussi appelé le « moi véritable ») ou du « je » sans mentionner ce cher Proust.
Généralement, on s’entend sur le fait que la littérature moderne débute avec Proust, l’écrivain devient alors celui qui cherche à rendre la vérité de l’âme. Imaginer un instant l’œuvre de Marcel Proust écrite à la troisième personne du singulier…
Dès la première phrase, l’auteur abolit la distance entre l’écrivain et son œuvre : « Longtemps, je me suis couché de bonne heure. » La recherche du temps perdu n’est pas pour autant un résumé de la vie de l’auteur et même s’il existe plusieurs similitudes entre le narrateur et l’auteur, dont l’homosexualité et la maladie, son récit n’est pas une autopsychanalyse. Proust, au même titre que les impressionnistes, croit que la réalité n’a de sens qu’à travers la perception, réelle ou imaginaire, qu’en a le sujet.
Le « je » exhibe au grand jour les contrastes humains entre la réalité qu’un individu a de lui-même et la perception que les autres ont de ce dernier. Est-ce que la conscience de soi est toujours subjective ou bien est-il possible d’en tirer des lois générales? Proust démontre qu’il en est possible, si ce n’est que lorsqu’il introduit le contraste entre mémoire volontaire et mémoire involontaire.
Les principes, les valeurs, les idéologies, les idées « prêtes à porter » et « prêtes à consommer » sont pour moi des chimères que l’on se fabrique pour que le monde nous apparaisse moins absurde. Dès le jeune âge, on nous apprend à penser selon un mode bien défini : les petits gars n’agissent pas de cette façon, mange tes légumes, brosse tes dents, fais ceci, ne fais pas cela, etc. C’est ce qu’on appelle l’éducation. Au lieu, de former un être à en devenir, nous formons quelqu’un selon nos désirs.
Il faut apprendre à découvrir notre moi véritable, soit-ce que nous sommes réellement et non ce qu’on a fait de nous. L’important, c’est ce que je fais de ce que ce passé a fait de moi et même si on ne peut pas toujours faire fi des conditionnements de notre milieu, nous ne restituons pas la totalité de ce qu’on a reçu.
De nos jours, nous laissons peu de place aux contradictions. Qu’est-ce que la contradiction? C’est simplement l’opposition résultant de l’union de choses dites incompatibles; en logique, c’est une relation existant entre deux notions dont l’une nie l’affirmation de l’autre. Mais notre vie, et la vie, est faite de contradictions!
Je crois que c’est seulement dans ses contradictions que l’homme apparaît sous son vrai jour. Et voici une de mes contradictions : « J’étais à l’aise en tout, il est vrai, mais en même temps satisfait de rien. »
Cela doit faire quelques mois que je voulais parler de cet état d’esprit, mais j’effaçais toujours mon texte puisque je trouvais qu’il ressemblait à de l’apitoiement. Finalement, j’ai décidé de l’écrire étant donné que je crois que l’on peut être à la fois heureux et insatisfait de sa condition. On reconnaît que le Canada est un pays où il fait bon de vivre et où les gens sont les plus à même d’être heureux. Pourtant, je n’ai pas les statistiques exactes, mais je ne crois pas me tromper en affirmant qu’une personne sur cinq souffre de désordre psychiatrique et qu’une femme sur trois a déjà consommé des antidépresseurs.
« Plus les gens peuvent être heureux, plus ils sont malheureux », affirme le Dr. Igor du roman Véronika décide de mourir de Paulo Coelho. Être heureux est quelque chose de facile pour moi et lorsque l’on prend en compte le fait que la plupart des gens (sur une échelle planétaire) ne le sont pas, je me dis que je devrais peut-être m’en satisfaire. Mais je veux plus! Je suis à l’aise en tout, mais satisfait en rien. Mais lâchez-moi avec votre mot dépression!!! Au contraire, j’adore la vie et c’est justement mon amour de la vie qui me procure une insatisfaction puisque je crois que je pourrais en faire tellement plus, c’est-à-dire quelque chose de significatif.
Ma contradiction, c’est d’être insatisfait malgré tout…
Je suis en santé, je m’alimente très bien et je fais du sport; je crois que c’est la période de ma vie où je me sens le plus en forme sur le plan physique.
Je bois moins d’alcool et j’ai les idées plus claires que par le passé. Mon état psychologique est peu perturbé.
J’ai terminé mes études, mais je trouve que j’apprends davantage de nouvelles connaissances depuis que je ne suis plus forcé d’apprendre : je lis chaque jour, j’ai un emploi qui n’est pas en lien avec mon domaine d’étude donc qui me pousse à être autodidacte.
Ma famille va bien, je vais être mo’oncle d’ici un mois, mes amis sont toujours présents pour moi, et je rencontre plusieurs individus intéressants au sein de mon milieu de travail.
Je ne suis pas en amour, mais je ne le recherche pas à tout prix! Je suis bien en tant que célibataire même si je ne ferme pas la porte à une éventuelle rencontre.
Alors, qu’est-ce qui cloche?
Malgré tout cela, il me manque quelque chose, une étincelle, une flamme, un renouveau… un événement, une rencontre… je ne recherche pas l’extraordinaire, mais une chose qui me bouleverserait dans le bon sens du terme, c’est-à-dire qui me ferait sortir de mon état d’insatisfaction.
J’ai appris depuis le début de mon âge adulte à me construire une carapace qui me protège des aléas de la vie, telle qu’enseigné par les maîtres sophistes de la Grèce antique. Parfois, j’explose et tout sort d’un seul coup, mais la plupart du temps, je trouve que c’est très utile puisque cela permet de relativiser ma situation présente.
Et si je la relativisais, je dirais que finalement il n’y a pas grand-chose à se plaindre et j’effacerais le tout comme d’habitude! Et on tournerait en rond…
Je veux de l’amour, de la joie, de la souffrance, des découvertes, des sensations fortes, je veux quelque chose d’inattendu, je veux, je veux…. finalement, qu’est-ce que je veux?

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