Le sentiment de l’absurde
La vraie générosité envers l’avenir consiste à tout donner au présent. (A. Camus)
Le jour de la marmotte est un excellent film. En fait, j’adore la prémisse du film, c’est-à-dire celle de mettre en scène les réactions d’un individu condamné à revivre éternellement la même journée. Plusieurs états psychologiques se succèdent dans la psyché de Phil Connors, personnifié par Bill Murray, lorsqu’il comprend que demain sera inévitablement comme aujourd’hui : déni ou incrédulité, révolte contre sa condition, nihiliste du tout est permis (manger démesurément, mentir, voler et même se suicider), exploiter la situation pour séduire les femmes et finalement l’acceptation.
Cette fable moderne n’est ni plus moins qu’une illustration du concept de l’éternel retour : chaque acte que tu poses durant ton existence terrestre, pose-le comme si tu devais le revire éternellement. Contrairement à l’idée de Nietzsche, dans ce long-métrage, les gens qui côtoient Phil Connors n’ont pas conscience qu’ils vivent eux aussi la même journée. Ainsi, le dernier stade à franchir, celui de l’acceptation, en est un à double niveau : d’abord, c’est d’accepter sa condition comme inévitable et puis c’est aussi d’accepter que nos actes n’auront aucun sens aux yeux des autres.
Phil me fait un peu penser à Sisyphe, héros absurde de la mythologie grecque. Sisyphe sait qu’il n’arrivera jamais au sommet de la montagne, mais juste le fait de lutter, de pouvoir exister, lui donne une raison de recommencer l’ascension. Il aurait pu se suicider, mais Sisyphe n’a pas perdu espoir, il lutte contre sa condition, il se révolte.
Est-ce que la vie vaut la peine d’être vécue? Le suicidé répond par la négative et embrasse dans sa totalité le non-sens de la vie humaine. Mais, l’absurde ne mène pas nécessairement au suicide puisque la plupart d’entre nous passons d’abord par le stade de la révolte. La révolte joue le même rôle que le cogito, elle est la première évidence : je pense donc je suis | l’existence humaine est absurde, je me révolte. Et ma révolte face au non-sens de la vie témoigne que, paradoxalement, la vie humaine a finalement un sens.
Pour Phil, vivre est absurde; il se révolte. C’est sa révolte qui donne un sens à sa vie : je répète peut-être inlassablement les mêmes ving-quatre heures, mais je vais faire en sorte de jouir pleinement de ce moment. Je vais notamment esseyer d’apprendre à connaître les particularités des gens que je côtoie régulièrement.
Nous sommes tous des êtres révoltés. L’absurde, disait Camus, naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde. Deux forces qui s’opposent : l’appel humain à connaître sa raison d’être et l’absence de réponse du milieu où il se trouve. L’homme vivant dans un monde dont il ne comprend pas le sens, dont il ignore tout, jusqu’à sa raison d’être. L’absurde n’est pas dans l’homme, ni dans le monde, mais dans leur présence; l’absurde naît de l’antinomie entre ces deux entités.
Vivre, c’est faire vivre l’absurde. La seule façon cohérente d’y arriver, c’est par la révolte. Si le suicidé consent à l’absurdité de la vie, le condamné à mort (voir l’Étranger), lui, a à la fois la conscience de sa mort imminente, et le refus d’y consentir. C’est la révolte qui donne la grandeur à la vie, qui nous permet de garder notre lucidité; elle n’est pas nihiliste, mais constructive puisque c’est après avoir connu la révolte que l’on décide de créer. Mais avant de créer, il faut saisir sa liberté.
La liberté, c’est de connaître lucidement sa condition, même si elle peut être sans espoir et sans lendemain (comme pour les condamnés de ce monde, qu’ils soient Sisyphe ou Phil Connors).
Que ce soit le “projet” dans l’existentialisme sartrien ou la création sous sa forme artistique ou autre, la troisième étape d’un esprit libre et révolté, c’est la passion. Être passionné, c’est multiplier les expériences lucides : « Sentir sa vie, sa révolte, sa liberté, et le plus possible, c’est vivre et le plus possible. Là où la lucidité règne, l’échelle des valeurs devient inutile… Le présent et la succession des présents devant une âme sans cesse consciente, c’est l’idéal de l’homme absurde ».
Vivre avec passion, c’est se dire comme le condamné à mort de Camus : j’avais vécu de telle façon et j’aurais pu vivre de telle autre; j’avais fait ceci et je n’avais pas fait cela; je n’avais pas fait telle chose alors que j’avais fait cette autre. Et après? C’est à l’intérieur du champ des possibles que s’exerce la liberté de l’homme absurde.
Une fois qu’il se délie des règles communes et stériles de la vie, l’homme peut finalement vivre sans appel et accepter la tendre indifférence du monde.

Il me semble que ta compréhension du mythe de Sisyphe laisse à désirer.
Il est vrai que Sisyphe est un exemple d’insubordination. D’où le châtiment exemplaire que les juges de l’Enfer imaginèrent à son intention. Il s’agit bien d’un supplice.
“Chaque fois qu’il tentait de prendre un peu de repos, une Erinnye, fille de Nyx, la nuit, et de Chronos, se chargeait de la rappeler à l’ordre d’un coup de fouet.” (Edmond Wells, Encyclopédie, Tome V. D’après Francis Razorback, et la Théogonie d’Hésiode, 700 av. J.-C.)
On est donc loin de l’absurde mais brave Sisyphe qui pousse son rocher avec détermination. Il n’a pas d’espoir, il ne peut pas se suicider. Son supplice est éternel…