Les premières impressions

Il y a quelques années, lors de mes études collégiales, j’ai eu une discussion avec mon ami P. Entre deux cours, on s’assoyait presque toujours sur un banc au 4e étage de notre établissement collégial et on examinait les gens qui circulaient dans le corridor. Un jour, P. me fit la remarque suivante : « la première impression que nous avons d’une personne est toujours la bonne. » Je n’étais pas tout a fait d’accord avec cette affirmation puisqu’il me semblait que notre jugement pouvait souvent être faussé par plusieurs facteurs, notamment par nos expériences passées.

Les premières impressions nous en apprennent beaucoup sur une personne si, et seulement si, nous savons faire bon usage de notre faculté de « cognition rapide ». Le métier de policier comprend plusieurs situations où cette propriété est mise à l’épreuve : un policier se doit d’agir rapidement, mais il arrive que les actions de ce dernier soient conditionnées à outrance par sa subjectivité et ses expériences passées; il pourrait alors tirer plus rapidement sur une personne de couleur noire que sur un Blanc sans que le Noir soit responsable d’un crime, mais bien parce que l’agent de police aurait, a priori, une grande méfiance vis-à-vis des personnes de race noire. Jusqu’à tout récemment, aux États-Unis, la plupart des gens pensaient et agissaient avec des présuppositions raciales de la sorte.

Les mentalités collectives n’évoluent pas rapidement et il est difficile de faire abstraction de notre mode de pensée façonné depuis la période de l’enfance. Cependant, si nous nous devons de faire preuve de logique, plusieurs situations se présentent à nous où il nous faut réagir rapidement. L’exemple du policier se retrouve dans le livre Blink, le plus récent ouvrage de Malcom Gladwell, journaliste au New Yorker. « Blink » signifie penser sans penser, soit ces courts moments qui durent à peine deux secondes où notre cerveau doit traiter rapidement l’information et nous fournir des conclusions sur la façon dont on doit conduire nos actions. Gladwell invente un nouveau terme pour définir ce procédé, soit celui du « thin slicing », c’est-à-dire notre capacité à donner un sens à des situations fondées sur un minimum de connaissances et d’expériences. Pratiquement chaque jour de notre vie, nous sommes confrontés à ces deux premières secondes : lorsque nous rencontrons quelqu’un pour la première fois, lorsque nous lisons les premières lignes d’un livre ou lorsqu’un employeur fait passer des gens en entrevue.

La cognition rapide, argue M. Gladwell, est très rationnelle : on réfléchit, mais plus rapidement qu’en temps normal. Un urgentologue se doit d’utiliser constamment cette faculté puisqu’il ne peut exiger que tous les patients reçoivent un examen complet; il doit reconnaître rapidement la condition médicale de l’individu avec le peu de connaissances qu’il possède.

Voici un exemple où notre cognition rapide fait défaut : un individu de grande taille a davantage de chance d’être engagé lorsqu’il postule pour un nouvel emploi.

I called up several hundred of the Fortune 500 companies in the U.S. and asked them how tall their CEOs were. And the answer is that they are almost all tall. Now that’s weird. There is no correlation between height and intelligence, or height and judgment, or height and the ability to motivate and lead people. But for some reason corporations overwhelmingly choose tall people for leadership roles. I think that’s an example of bad rapid cognition: there is something going on in the first few seconds of meeting a tall person which makes us predisposed toward thinking of that person as an effective leader. (Malcom Gladwell)

Je crois que cette faculté est très utile puisqu’il se présente souvent des situations où nous n’avons pas le temps de réfléchir longuement. Cependant, et bien que nos premières impressions peuvent se rapprocher de la réalité, est-ce que l’essence d’un individu peut se résumer en deux secondes? Sommes-nous l’addition cumulée des premières impressions des gens qui nous côtoient? Peut-être que nous vivons désormais dans un monde où l’idée de « seconde chance » est abolie et que nous préférons suivre l’adage du « nous n’avons jamais une deuxième chance de faire une bonne première impression ».

D’un côté nous avons de la difficulté à répondre à la question du « qui je suis » et nous remettons souvent en question notre existence et nos choix de vie, mais d’un autre côté nous jugeons rapidement l’être en face de nous; on lui accole une étiquette, on le classe dans une filière et on l’abandonne. Mais, je crois que nous y gagnerions peut-être à examiner un individu dans sa totalité, dans son intégrité. Je ne suis pas la somme de mes expériences passées et je ne suis pas le peu de choses que vous savez de moi.

À dire « il est de notoriété publique que », on ne fait qu’invoquer un cliché, que commencer à banaliser l’expérience, et ce qui est insupportable, c’est l’autorité sentencieuse des gens quand ils répètent ce cliché. Ce que nous savons, hors clichés, c’est que personne ne sait rien. On ne peut rien savoir. Même les choses que l’on sait, on ne les sait pas. Les intentions, les mobiles, la logique interne, le sens des actes? C’est stupéfiant, ce que nous ne savons pas. Et plus stupéfiant encore, ce qui passe pour savoir. (Philip Roth - La tache)

~ par njl sur Lundi, 28 janvier 2008.

Une réponse to “Les premières impressions”

  1. Comme encore, je ne sais qu’être d’accord avec ton texte…

    Permets moi, d’utiliser quelques unes de tes formulations pour me permettre de rédiger certains de mes ressentis … Merci !!

    Big kissessss,Hercule

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