Pi
- Si vous trébuchez sur la question de ce qui est crédible, à quoi sert votre vie? Est-ce que l’amour n’est pas difficile à croire?
- Monsieur Patel…
- Laissez-moi tranquille avec votre politesse! L’amour est difficile à croire, demandez à n’importe quel amoureux. La vie est difficile à croire, demandez à n’importe quel scientifique. Il est difficile de croire en Dieu, demandez à n’importe quel croyant. Quel est votre problème face à ce qui est difficile à croire?
- Nous sommes tout simplement raisonnables.
- Et moi donc! J’ai fait usage de ma raison à chaque instant. La raison est excellente pour se nourrir, se vêtir, se loger. La raison est la meilleure boîte à outils. Il n’y a rien comme la raison pour maintenir les tigres à distance. Mais si on est excessivement raisonnable, on risque de jeter tout l’univers par la fenêtre.
[…]
- Nous voudrions savoir ce qui s’est réellement passé.
- Est-ce qu’un récit ne devient pas forcément une histoire?
- Heu… en anglais, peut-être. En japonais, une histoire inclurait un élément inventé. Nous ne voulons aucune invention. Nous voulons nous en tenir aux faits, the straight facts, comme on dit en anglais.
- Est-ce que le recours aux mots pour raconter quelque chose, que ce soit en anglais ou en japonais, ce n’est pas déjà une sorte d’invention? Est-ce que le fait de regarder le monde n’est pas déjà un peu une invention?
- Heu…
- Le monde n’est pas seulement ce qu’il est. C’est aussi ce que nous en comprenons, non? Et en comprenant quelque chose, nous lui ajoutons quelque chose, n’est-ce pas? Est-ce que cela ne fait pas de la vie une histoire?
- Je sais ce que vous voulez. Vous voulez une histoire qui ne va pas vous surprendre. Qui va confirmer ce que vous savez déjà. Qui ne va pas élever votre regard, ni vous faire voir plus loin ou différemment. Vous voulez une histoire plate. Une histoire immobile. Vous voulez du factuel sec et sans levain.
Extrait de L’histoire de Pi de Yann Martel

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