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La mémoire

Nous associons spontanément la notion du temps avec celle du mouvement : changement de saison et passage de l’adolescence à l’âge adulte, par exemple. Pourtant, rien n’est plus intangible et subjectif que la réalité du temps. On ne peut pas saisir le temps présent, une seconde qui passe n’est déjà plus un instant présent. Le temps est aussi relatif à chacun de nous : la même heure passée en chimiothérapie et celle dans les bras de notre amoureux n’est pas vécue et perçue de la même manière, la première nous semble interminable tandis que l’autre est souvent trop éphémère.

Être conscient du temps est une propriété propre à l’espèce humaine, puisque qui dit temps dit aussi mémoire et construction d’un espace-temps entre ce qui a été, ce qui est et ce qui sera.

Notre pensée est presque toujours occupée par le passé ou l’avenir de sorte que nous ne pensons presque jamais au présent. La mémoire, cette présence de l’absence, (pour reprendre le terme de Paul Ricoeur) nous donne une trace de ce qui a été donc, corollairement, de ce qui a été vécu.

Par conséquent et bien que ça ne soit pas toujours facile, il ne faut pas être amer vis-à-vis du temps qui passe, puisque nous aurons toujours la mémoire des choses et personne ne peut nous enlever ce que nous avons vécu. Comme le dit Perdican dans la pièce de théâtre On ne badine pas avec l’amour écrite par Alfred Musset : « Quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière, et on se dit : j’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois; mais j’ai aimé. C’est moi qui est vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui. »

Je ne crois pas qu’il existe une âme humaine d’un point de vue spirituel, c’est-à-dire qu’à notre mort notre âme se détacherait de notre corps et irait rejoindre les autres âmes dans un lieu éternel. Si notre essence ne subsiste pas à notre mort, c’est qu’elle vit toujours au sein de la mémoire des gens que l’on a côtoyés.

Dans la scène finale du film Casablanca, Rick Blaine, joué par l’acteur Humphrey Bogart, somme Ilsa Lund, Ingrid Bergman, de prendre l’avion et d’aller rejoindre son mari. La jeune fille les yeux remplis de tristesse lui demande « what about us? » et Bogard de répondre avec un flegme légendaire « we’ll always have Paris ».

Ce qui veut dire que personne ne pourra leur enlever leur histoire d’amour. Les moments euphoriques qu’ils ont vécus ensemble à Paris leur appartiennent. Nous sommes tristes lorsque des gens que nous aimons décèdent ou lorsqu’une relation amoureuse prend fin. Mais la fin de quelque chose témoigne que cet événement a eu lieu. Mieux vaut être triste et avoir existé : Ne soit pas triste parce qu’elle t’a quitté, soit heureux d’avoir pu vivre ces moments privilégiés!

Créée par Alan Ball, le scénariste d’American Beauty, Six Feet Under raconte le quotidien d’une famille plutôt excentrique et dispersée, dont la particularité est de détenir une société de pompes funèbres à Los Angeles, Fisher & Sons, fondée par le père de famille Nathaniel Fisher. La scène finale de la série est probablement la meilleure de l’histoire de la télévision américaine. Claire, la plus jeune des Fisher, décide de quitter la maison familiale pour aller poursuivre son rêve de photographe à New York et lorsqu’elle veut immortaliser ce moment le fantôme de son frère Nathaniel lui glisse ces mots à l’oreille qui constituent les dernières paroles de la série : « You can’t take a picture of this, it’s already gone. »

Une photographie permet de garder une trace tangible du passé et nous donne ainsi l’impression que nous pouvons retarder le passage du temps. La mise en garde de Nathaniel nous concerne tous : nous n’avons aucun contrôle sur le temps. Si la photographie permet de préserver nos souvenirs, elle ne permet pas de revivre ce moment; puisqu’un moment qui passe, c’est un moment qui ne reviendra pas. Les individus présents lors d’un événement quelconque n’en auront pas les mêmes souvenirs. Mais tous en auront des parcelles incrustées au sein de leur mémoire.

Pour reprendre la terminologie proustienne, il existe deux types de mémoire, soit la mémoire volontaire (celle de l’intelligence) et la mémoire involontaire (celle du subconscient).

Une odeur, un bruit, et tout le décor passé peut être retrouvé. Cette mémoire (dite involontaire) nous submerge comme la vague. Elle échappe à la raison, à l’intention, à toute reconstruction. Elle retrouve une sorte de vécu à l’état brut, fait des sensations éprouvées dans le passé. Une mémoire reviviscente, encore vive, vivante en soi.

Nous allons tous mourir. Mais nous ne serons pas oubliés. Gloire à la mémoire humaine!

C’est pourquoi la meilleure part de notre mémoire est hors de nous, dans un souffle pluvieux, dans l’odeur de renfermé d’une chambre ou dans l’odeur d’une première flambée, partout où nous retrouvons de nous-mêmes ce que notre intelligence n’en ayant pas l’emploi, avait dédaigné, la dernière réserve du passé, la meilleure, celle qui, quand toutes nos larmes semblent taries, sait nous faire pleurer encore. Hors de nous? En nous pour mieux dire, mais dérobée à notre propre regard, dans un oubli plus ou moins prolongé. C’est grâce à cet oubli seul que nous pouvons de temps à autre retrouver l’être que nous fûmes, nous placer vis-à-vis des choses comme cet être l’était, souffrir à nouveau, parce que nous ne sommes plus nous, mais lui, et qu’il aimait ce qui nous est maintenant indifférents (Marcel Proust - À l’ombre des jeunes filles en fleur)

~ par njl sur Dimanche, 30 décembre 2007.

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