Tout est précieux

La théorie du chaos

Construite autour d’un modèle auto-contradictoire comme le sont aussi les termes de « réalité virtuelle » ou « d’intelligence artificielle », la théorie du chaos, dixit l’encyclopédie Wikipédia, est une théorie scientifique qui traite des systèmes dynamiques rigoureusement déterministes, mais qui présentent un phénomène fondamental d’instabilité appelé « sensibilité aux conditions initiales » qui, modulant une propriété supplémentaire de récurrence, les rendent non prédictibles en pratique sur le long terme.

C’est Henri Poincaré qui fut le premier, au XIXe siècle, à donner une définition claire au terme « chaos » en utilisant l’analogie des sphères réfléchissantes : si on place une sphère réfléchissante et que l’on envoie dessus un faisceau lumineux, la direction que prend le faisceau réfléchi dépend grandement de la position d’origine. Avec deux sphères, la variation d’un dixième de degré dans l’angle de la source peut amener à une divergence de 180° entre les deux faisceaux.

Nous retrouvons une citation de Poincaré dans le Calcul des probabilités qui résume bien le phénomène : « une cause très petite, qui nous échappe, détermine un effet considérable que nous ne pouvons pas ne pas voir, et alors nous disons que cet effet est dû au hasard. […] il peut arriver que de petites différences dans les conditions initiales en engendrent de très grandes dans les phénomènes finaux; une petite erreur sur les premières produirait une erreur énorme sur les dernières. La prédiction devient impossible et nous avons le phénomène fortuit. »

Il faut cependant attendre les années 1970 avant que la théorie du chaos s’impose sur le devant de la scène scientifique. Celle-ci opère une rupture épistémologique importante puisqu’elle s’oppose à la mécanique classique qui fut longtemps le symbole d’une régularité toute puissante en physique théorique. On pourrait même parler de la fin d’un paradigme étant donné que l’on est en présence d’une remise en question du principe de causalité.

L’être humain : entre déterminisme et instabilité

Détrompez-vous : bien que le sujet ne soit pas dépourvu d’intérêt, je ne vais pas écrire un texte sur les principes de cette théorie en physique appliquée. Mais, la théorie du chaos est un concept très intéressant puisqu’elle peut s’appliquer en dehors du monde scientifique.

Une des idées fondamentales des sciences dites de la nature est que les faits n’arrivent pas par hasard et que leur aboutissement est la conséquence de faits qui l’ont précédés. La plupart des scientifiques refusent de croire qu’un fait peut se produire sans cause apparente, c’est-à-dire qui échappe à notre perception. C’est ainsi que l’on décrit la théorie du chaos comme une rupture épistémologique : certaines causes très petites et qui nous échappent peuvent engendrer des conséquences considérables.

Certes, l’être humain porte en lui-même un chaos déterministe : nos gênes, notre culture, nos conditionnements - pour ne nommer que ceux-ci - façonnent notre nature. Et nous pouvons donc élaborer des théories sur la culture nord-américaine, la génération des baby-boomers ou les différences de développement et de conditionnement entre un enfant né dans un milieu aisé et un autre qui aurait vécu au sein d’une famille dysfonctionnelle et moins bien nantie.

Mais, la nature de l’être humain est loin d’être toujours ordonnée par une causalité scientifique et même si notre système comporte plusieurs composantes déterministes, nous présentons (pour reprendre le modèle de la théorie du chaos) une instabilité impossible à prédire appelé « sensibilité aux conditions initiales ».

Un souvenir latent, un événement enfoui dans notre mémoire ou un épisode qui semble banal pour certain, mais lequel nous a bouleversé, peuvent avoir des conséquences majeures sur notre développement présent et aussi futur. Si d’infimes conditions initiales peuvent avoir des conséquences désastreuses sur un système (pensons à l’environnement), elles peuvent aussi avoir des résultats bénéfiques : l’addition de chacun de nos petits gestes quotidiens peut faire une grande différence sur le long terme. Ce qu’il faut avoir à l’esprit, c’est qu’il y a toujours des causes qui nous échappent et qui influencent notre existence.

L’effet papillon

Dans les années 1970, le météorologue Edward Lorenz met en exergue la « sensibilité aux conditions initiales » au cours d’une conférence à l’American Association for the Advancement of Science intitulée « Prédictibilité - le battement d’ailes d’un papillon au Brésil provoque-t-il une tornade au Texas? » :

« Si un seul battement d’ailes d’un papillon peut avoir pour effet le déclenchement d’une tornade, alors, il en va ainsi également de tous les battements précédents et subséquents de ses ailes, comme de ceux de millions d’autres papillons, pour ne pas mentionner les activités d’innombrables créatures plus puissantes, en particulier de notre propre espèce. Si le battement d’ailes d’un papillon peut déclencher une tornade, il peut aussi l’empêcher. »

Le titre de cette conférence est quelque peu trompeur puisqu’on pourrait y voir ni plus ni moins qu’une extension des théories de causalité de la physique classique. Or, il faut davantage s’attarder au texte et on comprendra alors que Lorenz fait référence au fait que des variations infimes entre deux situations initiales peuvent conduire à des situations finales sans rapport entre elles. L’être humain ne peut tout saisir : il demeurera toujours des incertitudes quant aux tenants et aux aboutissants d’une situation donnée du fait que l’homme ne peut pas prendre en compte tous les éléments qui constituent son environnement.

Mais, en dehors d’un domaine de la physique et des films de science-fiction, quels biens faits peuvent nous amener une existence où nous prenons en considération le côté psycho-philosophique de l’effet papillon?

D’un point de vue d’une éthique de vie, l’effet papillon restitue la valeur globale aux actes que nous posons lors de notre existence et ce, autant ceux à connotation positive que négative.

Si « vivre l’éternel retour » nous permet de sortir du moule pessimiste d’une philosophie de vie centrée autour d’un nihilisme en nous présentant chaque acte dans leur lourdeur éternelle, dans une responsabilité de nos agissements et dans une éventualité éthique de les revivre éternellement, l’effet papillon, lui, nous dit, d’une manière plus concrète, que chaque geste est important puisque nous ne connaissons jamais toutes les conséquences qu’un acte engendre sur notre existence et sur celle des gens qui nous entourent, mais aussi d’individus qui nous sont inconnus.

C’est ce que j’appelle la théorie du ricochet : une cause X qui produit un effet Y sur une personne A va souvent entraînée un effet indirect Z sur un ou plusieurs individus. Oublions le « rien n’arrive pour rien » et acceptons le fait que certaines choses échappent à notre perception.

Plus souvent qu’autrement, nous devrions nous abstenir de poser la question du « ai-je fait le bon choix » puisqu’une fois que nous avons fait notre choix, toutes les autres suppositions doivent être éliminées. Admettons que le 14 décembre 2004 (date arbitraire) j’aurais vaincu ma timidité et je serais allé parler à la jeune fille assise au bar, ma vie aurait peut-être été différente; mais lorsqu’on se plaît à réfléchir sur les « que se serait-il passé », on oublie d’éliminer de l’équation plusieurs choses de notre vie qui n’aurait pas eu lieu.

Puisque l’effet immédiat ne peut pas expliquer la totalité d’un événement, peut-on alors se permettre de dire que tout est précieux et que même la souffrance d’un enfant est essentielle? Camus disait que ce n’est pas la souffrance de l’enfant qui est révoltante en elle-même, mais le fait que cette souffrance ne soit pas justifiée.

Mais, lorsqu’on croit à l’effet papillon, il faut être prêt à admettre le fait que nous n’obtiendrons peut-être jamais de justification. Comprenez-moi bien : je ne dis pas qu’il faut laisser souffrir les gens du seul fait que nous ne connaissons pas les effets secondaires que cette souffrance va engendrer. Mais nous ne pouvons jamais mesurer précisément l’influence de nos actions sur l’existence humaine. La plupart de nos gestes et/ou paroles demeurent incrustés à jamais dans les souvenirs d’une myriade de gens sans que nous en soyons conscients.

L’effet généré par vos gestes quotidiens, le plus petit qui soit, peut engendrer des conséquences considérables. Tout est précieux. Chacun de vos gestes l’est, le plus infime qui soit. Lorsque le sage montre la lune, l’idiot regarde le doigt : regardez au loin, trop souvent l’immédiat nous obscurcie la vue.

~ par njl sur Lundi, 22 octobre 2007.

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