Le point d’équilibre

En microéconomie, on décrit le point d’équilibre comme étant la rencontre entre les courbes de l’offre et de la demande sur un graphique donné. C’est une stabilité théorique où les producteurs sont prêts à vendre la même quantité de biens que les consommateurs veulent en acheter. Pour que cette théorie soit toujours valable, il faut que deux prémisses soient toujours respectées.

D’abord, nous devons être en présence d’une concurrence parfaite entre les agents économiques et de plus, l’homo œconomicus (terme créé par le sociologue Pareto), soit l’homme en tant qu’agent économique, doit se conduire comme un être parfaitement rationnel agissant toujours en fonction de la maximisation de sa satisfaction.

Dans les cas où ces ceux prémisses ne sont pas respectées, on parle d’une approximation du fonctionnement des marchés.

Le sociologue français Pierre Bourdieu a critiqué cette théorie de Pareto dans l’ouvrage les structures sociales de l’économie : « le mythe de l’homo œconomicus et de la rational action theory sont des formes paradigmatiques de l’illusion scolastique qui portent le savant à mettre sa pensée pensante dans la tête des agents agissants et à placer au principe de leurs pratiques, c’est-à-dire dans leur « conscience », ses propres représentations spontanées ou élaborées ou, au pire, les modèles qu’il a dû construire pour rendre raison de leurs pratiques. »

Ce que dit Bourdieu, en somme, c’est que la théorie de Pareto repose sur des hypothèses comportementales, alors que nous savons fort bien que les gens ont tous leurs petites habitudes liées à leur passé et à leur milieu environnant. Les individus recherchent peut-être dans l’idéal à maximiser leurs intérêts, mais ce n’est pas toujours selon des critères rationnels explicites, d’autant plus qu’au niveau biologique, la rationalité n’est pas la seule composante qui nous influence.

Notre cerveau est divisé en trois parties : le cortex (hémisphère cérébral) nous permet, notamment de raisonner, le système limbique (l’hippocampe, le complexe amygdalien et l’hypothalamus) joue un rôle très important dans diverses émotions et finalement, la partie reptilienne agit sur nos instincts les plus primitifs comme la survie de l’espèce et la reproduction.

Chaque fois que nous devons prendre une décision, une ou plusieurs de ces parties de notre cerveau est sollicitées. Ainsi, que ce soit en économie ou dans la vie de tous les jours, l’équilibre est une approximation. On souhaite mener une vie équilibrée, avoir une alimentation équilibrée et avoir une santé mentale équilibrée… mais nous ne pouvons pas définir clairement ce que signifie le terme « équilibré » qui varie par ailleurs pour chaque sujet. L’équilibre est donc toujours relatif.

Si nous recherchons constamment à redéfinir notre point d’équilibre, vivre signifie pourtant, et paradoxalement, être en état de tension entre deux éléments : tels le yin et le yang, le blanc et le noir, l’amour et la haine, la vie est faite de contraste et nous ne pouvons pas connaître l’un sans avoir connu l’autre. Pour apprécier le plaisir, il faut avoir connu la souffrance de même que la tristesse nous fait apprécier nos moments de joie et de bonheur.

En fait, ce que nous expérimentons au cours de notre vie se situe sur un axe entre deux extrêmes et tout n’est qu’une question de degrés : petit plaisir, grande souffrance, tristesse passagère, etc. Notre équilibre, l’état de stabilité du corps et de l’esprit, est menacé par la tension inhérente à la vie.

Certaines interrogations s’imposent donc :

  1. Peut-on, parfois, outrepasser les dissonances cognitives?

  2. Est-il possible de concilier notre désir immédiat avec notre ambition future?

  3. Sommes-nous condamnés à être désillusionnés par le clivage entre notre monde imaginaire (celui de la pensée) et celui de notre existence et perçu à l’aide de nos sens?

Bonne lecture!

Encore ces satanées dissonances cognitives

En juin dernier, je rédigeai un texte où je donnai mes impressions sur la dissonance cognitive. Bien que je ne sois pas un expert dans le domaine de la psychologie, je crois avoir réussi à résumer le concept, et ce, autant par des termes théoriques qu’en exemples pratiques qui s’appliquent dans la vie de tous les jours.

Je concluais mon texte par une observation personnelle : l’inconsistance est, à certains égards, l’une des particularités qui fait partie de la beauté de l’être humain puisque, après tout, c’est ce qui nous distingue, d’une part, des autres espèces animales qui réagissent en suivant leur instinct et, d’autre part, des machines que nous avons programmées pour qu’elles répètent le même procédé indéfiniment.

Rappelons brièvement en quoi consiste la dissonance cognitive.

On utilise ce concept chaque fois qu’un individu est en présence de deux cognitions incompatibles. L’individu prend alors conscience que la nouvelle cognition qui affecte son cerveau s’avère être la bonne (c’est-à-dire celle à suivre en toute logique), mais il préfère appliquer un principe de réduction et faire abstraction de cette nouvelle information.

Par exemple, peu importe comment vous nuancez vos propos, fumer est nocif pour votre santé. Si vous décidez, en toute connaissance de cause, de continuer à fumer, vous allez utiliser des stratégies qui visent à rétablir un équilibre cognitif dans votre cerveau.

Fréquemment, notre cerveau est la proie de cognitions incompatibles entre elles et je me rends compte qu’il est parfois (pour ne pas dire souvent) difficile d’être toujours logique; même lorsque nous savons que nous ne devons pas faire tel geste, il arrive que nous le fassions tout de même.

Comme je l’écrivais aussi dans mon texte sur la dissonance cognitive, je crois que lorsque nous sommes, par exemple, en état d’ébriété, nous devons tendre le plus possible vers une logique absolue et, de ce fait, « nous montrer plus fort que la dissonance ».

Puisque même si notre désir immédiat (continuer à boire, se rendre à la maison le plus rapidement possible et par nos propres moyens ou bien ne pas dépenser de l’argent pour un trajet en taxi) est celui qui nous vient souvent en premier à l’esprit, il faut utiliser notre logique et se montrer « raisonnable ».

Je crois que nous pouvons arriver à vivre avec les cognitions contradictoires qui nous influencent quotidiennement en trouvant un juste milieu, soit un équilibre, entre une idiosyncrasie et une cohérence cognitive : comme le scientifique qui tend vers l’objectivité, il faut, en tant qu’être humain, tendre vers un niveau de rationalité élevé sans toutefois perdre de vue que ce sont parfois les petits détails insignifiants de notre vie qui nous permettent de nous définir dans notre manière d’être et de nous différencier de tous et chacun.

I want or I should

Dans le cerveau humain, il y a constamment une tension entre ce que l’on veut faire et ce que l’on devrait faire. En tant qu’individu, nous vivons dans un état de conflit quotidien entre notre désir présent et notre ambition future. Dans leur ouvrage collectif Negociating with Yourself and Losing, Bazerman, Tenbrunsel et Wade expliquent que ce conflit domine toujours le processus de prise de décision chez l’être humain.

Regardez attentivement votre vie de tous les jours. Des résolutions délaissées à la mi-janvier, un programme de conditionnement physique abandonné après quelques semaines ou encore une promesse de cesser les excès d’alcool après avoir eu la tête dans l’évier de la cuisine durant toute la soirée!

Nous vivons en état continu de légèreté. Après tout, puisque notre vie est éphémère et ne se répète pas, aussi bien la vivre intensément et sans se soucier du lendemain! Et s’il s’avère que nous avons commis une erreur, nous aimons bien utiliser cette phrase clichée « si j’avais su ». Nous sommes en quelque sorte tous des petits historiens puisque nous préférons vivre d’abord, et ensuite analyser et reconnaître la nature de nos expériences.

Nous sommes aussi incapables d’imaginer le futur correctement étant donné que notre point de référence est le présent et qu’une fois arrivé à ce « futur» nos émotions ne seront pas les mêmes que lorsqu’on les imaginait. Comme l’a écrit Daniel Gilbert dans son ouvrage Stumbling on Happiness, « bad things feel not so bad as they are imagined to feel. » Nous analysons le futur avec notre vision du présent; mais, le futur moi ne verra pas le monde comme je le vois en ce moment. Et, paradoxalement, nous travaillons quotidiennement pour embellir un être et pour devenir quelqu’un que nous allons peut-être détester!

Parfois, nous avons l’impression de mener un combat entre une bonne et une mauvaise conscience (comme si un ange et un démon se chamaillaient). On pourrait dire que la bonne conscience c’est le should-self et la mauvaise c’est le want-self. Je m’explique.

Le premier (le want-self ou le désir immédiat) veut des résultats rapidement : lorsque j’ai une fringale, j’ouvre un sac de chips plutôt qu’un sac de légumes puisque je veux atteindre un état satiété et je ne pense pas aux bénéfices futurs d’une bonne alimentation. Tandis que l’autre partie, le should-self ou l’idéal à atteindre, veut maximiser la satisfaction sur le long terme : j’investis mon argent dans des placements financiers même si je ne connais pas ce que demain me réserve.

Inconsciemment, dans le processus de décision, nous comparons toujours nos désirs immédiats versus nos projections futures. Cette théorie des « multiples moi » est intéressante puisqu’elle fait un contre poids à la théorie de Pareto qui conçoit l’humain comme un acteur purement rationnel et équilibré.

Si la théorie de Pareto s’appliquait toujours, l’être humain devrait privilégier chaque jour de l’année une alimentation saine et équilibrée. Mais, une étude de la Harvard Business School a démontré que ce n’est pas le cas.

Après avoir analysé pendant une année les produits alimentaires que les gens ont achetés sur un site de distribution en ligne, l’étude conclut qu’il existe un rapport de corrélation entre le type de produits achetés et le délai de la commande. Plus les gens achètent à l’avance plus ils ont tendance à privilégier des produits nutritifs comme des fruits et légumes, tandis que lorsqu’ils souhaitent recevoir leur commande dans un futur immédiat (demain) et combler rapidement un désir, la crème glacée et autres gâteries sont davantage achetées.

Mais, un équilibre intrapersonnel est possible : si la plupart des gens ne mangent pas du fast-food sept jours par semaine (bonne conscience), ils choisissent pourtant de se faire plaisir en s’offrant une poutine graisseuse (mauvaise conscience) tout en privilégiant un entraînement physique sporadique (bonne conscience). Ceci permet de trouver un point d’équilibre entre notre désir immédiat et l’image future que l’on voudrait projeter.

Monde réel/sensible versus monde imaginaire/idéationnel

Pouvons-nous trouver le moyen de faire coexister le monde des idées avec celui des sens? C’est une question qui ne se répond pas simplement par l’affirmatif ou le négatif. Ce conflit métaphysique est au cœur même de la nature de l’être humain.

Tout a commencé par un cri : notre premier contact avec le monde réel en est un de type sensoriel. La suite en est une de construction et de déconstruction entre les images formées dans notre imaginaire et celles transmises par le monde extérieur.

Lorsque je pense au mot « pomme », plusieurs concepts me viennent spontanément à l’esprit : fruit, rouge ou vert, sucré, pommier, etc. Mais, c’est seulement l’image d’une pomme et non pas la pomme en elle-même, comme l’indique le célèbre tableau du peintre Magrite où est représentée une pomme avec comme texte « ceci n’est pas une pomme ».

J’ai aussi une image d’Hitler en mémoire, mais je ne l’ai jamais côtoyé. J’ai lu abondamment sur la Shoah, mais je n’ai jamais ressenti la souffrance d’un juif enfermé et torturé dans un camp de concentration durant la Seconde Guerre mondiale, malgré le fait que connaisse une certaine perception de la souffrance.

Le conflit entre le monde imaginaire et celui sensoriel s’opère à deux niveaux.

D’abord, au niveau intrapersonnel, nous sommes tiraillés entre notre idéal que nous construisons dans notre imagination et la réalité perceptible. Plusieurs personnes de mon entourage souhaitent voyager en Europe puisque ce continent semble renfermer de multiples lieux touristiques. Certains seront peut-être déçus lors de leur voyage puisque le plaisir qu’il croyait ressentir était plus grand dans leur construction imaginaire que le plaisir réel et vécu par leurs sens.

Puis, au niveau interpersonnel, nous sommes en opposition constante entre nos perceptions et celles des autres. Même si nous sommes tous dotés des mêmes capacités sensorielles, nos référentiels sont différents. Nous connaissons tous le bonheur, l’amour, la joie, mais nous ne les ressentons pas de la même manière puisque chacun a son propre monde idéationnel ancré dans son esprit. Parfois, ces visions se recoupent et d’autres fois, elles sont irréconciliables.

Les grands archétypes de l’esprit, les idées pures, sont usurpées par de simples images sensorielles. C’est David Lurie, professeur de communication, de poésie romantique et personnage principal du roman Disgrâce de J.M. Coetzee qui émet cette idée. Nos idées, notre façon de penser et d’envisager le monde sont en perpétuelle confrontation avec l’image que nos sens nous renvois. C’est inévitable : nous ne pouvons pas vivre dans un abri nucléaire à l’abri du monde sensoriel.

Utilisons un exemple universel comme l’amour. Nous ne pouvons pas ressentir de l’amour pour quelqu’un les yeux fermés et, pour ce faire, nous devons l’éprouver avec nos sens. Mais, après la rencontre entre nos sens et ceux de l’autre, il y a un moment de flottement dans notre esprit et on se demande si ce que l’on ressent convient à l’image idéalisée que nous avions de l’amour. Ainsi, un point de rencontre se forme entre d’une part notre vision de l’amour que nos idées (notre imaginaire) projettent sur notre rétine et d’autre part, notre perception réelle vécue par nos sens.

Ce point de rencontre, c’est la fracture entre le monde imaginaire et le monde sensible. Mais, le monde sensoriel a ses limites.

Même si nous savons qu’il y a quelqu’un derrière cette porte, notre vision ne peut nous l’indiquer. Notre ouïe ne perçoit pas non plus le contraste entre, d’une part, le silence de la nuit où un être est étendu seul sur son lit froid et vide et, d’autre part, l’absence de parole, lorsque le regard prend toute la place entre deux êtres qui se sentent seuls au monde. Puisque même si dans les deux cas il n’y a aucun bruit et que le silence y est maître, le monde imaginaire, lui, est en mesure de saisir la différence entre la mélancolie suscitée au sein de notre âme par la solitude d’une nuit et le bonheur ressenti lorsque l’on est en bonne compagnie.

Je crois que l’être humain préfère l’un ou l’autre des deux mondes, mais rarement la cohabitation entre les deux. Parfois, nous vivons dans un monde très idéalisé grâce à la force de notre imaginaire, comme c’est le cas avec l’amour. Nous voulons tomber en amour pour nous délecter du penchant que cet être a pour nous et non pas pour simplement « se sentir bien », sans se poser trop de questions et de profiter du contact réciproque que nous procure cette relation. Nous recherchons quelque chose qui serait en conformité avec notre désir et non pas avec la réalité.

À d’autres occasions, nous sommes très enclins vers le sensoriel. Comme le disait Yvon Deschamps, « on ne veut pas le savoir, on veut le voir ». Une semaine de vacances ne serait pas une vraie semaine de vacances si on n’en profitait pas pour explorer le monde qui nous entoure : voyages, expéditions, croisières, etc.

Et pourtant, un équilibre est possible, voire souhaitable. Puisque sans notre système sensoriel, l’amour et tout le reste perdent toute signification, mais pour connaître des moments pareils, notre œil se doit de se tourner à demi vers les grands archétypes de l’imagination que nous portons tous en nous!

~ par njl sur Jeudi, 4 octobre 2007.

Une réponse to “Le point d’équilibre”

  1. [...] comme l’eau est la source de la vie et aussi source de déluge, l’homme se doit de trouver son point d’équilibre entre l’hubris créateur et l’hubris destructeur et de tenir en cage sa [...]

Laisser un commentaire