Philip Roth – La bête qui meurt
Nous avons descendu l’escalier d’acier en colimaçon qui mène à la bibliothèque, j’ai trouvé un grand volume de reproductions de Vélasquez, et nous nous sommes assis côte à côte pour en tourner les pages pendant quinze minutes, quart d’heure palpitant – et édifiant pour elle comme pour moi.
Elle, elle découvrait Vélasquez, et moi je redécouvrais l’imbécilité délicieuse du désir érotique. Mais quel verbiage! Et que je lui montre Kafka, et que je lui montre Vélasquez… pourquoi fait-on ces choses? Ma foi, c’est qu’il faut bien faire quelque chose, justement; ce sont les voiles pudiques de la danse amoureuse. À ne pas confondre avec la séduction. Il ne s’agit pas de séduction.
Ce qu’on déguise, c’est son mobile même, le désir érotique à l’état pur. Les voiles dissimulent la pulsion aveugle. Pendant qu’on babille, on se figure à tort, comme elle, qu’on sait ce qu’on fait. Sauf qu’on n’est pas en train de s’entretenir avec un avocat ou un médecin pour savoir si on va recourir à ses services; là, rien de ce qu’on va se dire ne changera le cours des choses. On sait où on veut en venir, on sait qu’on va y venir et que rien ne vous arrêtera. Rien de ce que qui va se dire n’y changera quoi que ce soit.
La farce que la biologie joue aux humains, c’est qu’ils sont intimes avant de savoir quoi que ce soit l’un de l’autre. À l’origine, on comprend tout. On est attiré par la surface de l’autre, mais on le saisit d’instinct dans la plénitude de son volume.
Il n’est pas nécessaire que l’attirance soit symétrique : elle est attirée par ceci, toi par cela. C’est épidermique, ça relève de la curiosité, et puis crac, le volume apparaît. […]
On se joue une comédie. Une comédie qui consiste à fabriquer un lien factice, et tristement inférieur à celui que crée sans le moindre artifice le désir érotique.
Retour en force des conventions, on se décrète des affinités, on maquille le désir en phénomène socialement acceptable. Or justement, c’est son côté inacceptable qui rend le désir désir. Il jalonne la voie, mais à rebours, pour retourner à l’instinct de base.

Merci pour cette citation tout à fait délicieuse et tellement pleine de justesse. Rien à ajouter, laissons là le verbiage…