Samuel Beckett - Malone meurt
Mais dire de quoi il retourne exactement, j’en serais bien incapable, à présent. C’est vague, la vie et la mort. J’ai dû avoir ma petite idée, quand j’ai commencé, sinon je n’aurais pas commencé, je me serais tenu tranquille, j’aurais continué tranquillement à m’ennuyer ferme, en faisant joujou, avec les cônes et cylindres par exemple, avec les grains du millet des oiseaux et autres panics, en attendant qu’on veuille bien venir prendre mes mesures.
Mais elle m’est sortie de la tête, ma petite idée. Qu’à cela ne tienne, je viens d’en avoir une autre. C’est peut-être la même, les idées se ressemblent tellement, quand on les connaît. Naître, voilà mon idée à présent, c’est-à-dire vivre le temps de savoir ce que c’est le gaz carbonique libre, puis remercier. Ça a toujours été mon rêve au fond. Toutes les choses qui ont toujours été mon rêve au fond. Tant de cordes et jamais une flèche. Pas besoin de mémoire.
Oui, voilà, je suis un vieux fœtus à présent, chenu et impotent, ma mère n’en peut plus, je l’ai pourrie, elle est morte, elle va accoucher par voie de gangrène, papa aussi peut-être est de la fête, je déboucherai vagissant en plein ossuaire, d’ailleurs je ne vagirai point, pas la peine.
Que d’histoires je me suis racontées, accroché au moisi, et enflant, enflant. En me disant, Ça y est, je la tiens ma légende. Et qu’y a-t-il de changé pour que je m’excite de cette façon? Non, disons-le, je ne naîtrai ni par conséquent ne mourrai jamais, c’est mieux ainsi. Et si je me raconte, et puis l’autre qui est mon petit, et que je mangerai comme j’ai mangé les autres, c’est comme toujours, par besoin d’amour, merde alors, je ne m’attendais pas à ça, d’homuncule, je ne peux m’arrêter.
Et cependant il me semble que je suis né et que j’ai vécu longuement et rencontré Jackson et erré dans les villes, les bois et les déserts, et que j’ai été longuement au bord des mers en pleurs devant les îles et péninsules où venaient briller la nuit les petites lumières jaunes et brèves des hommes et toutes la nuit les grands feux blancs ou aux vives couleurs qui venaient dans les cavernes où j’étais heureux, tapi sur le sable à l’abri des rochers dans l’odeur des algues et de la roche humide au bruit du vent des vagues me fouettant d’écume ou soupirant sur la grève et griffant à peine le galet, non, pas heureux, ça jamais, mais souhaitant que la nuit ne finisse jamais ni ne revienne le jour qui fait dire aux hommes, Allons, la vie passe, il faut en profiter.
D’ailleurs peu importe que je sois né ou non, que j’aie vécu ou non, que je sois mort ou seulement mourant, je ferai comme j’ai toujours fait, dans l’ignorance de ce que je fais, de qui je suis, d’où je suis, de si je suis. Oui, j’essaierai de faire, pour tenir dans mes bras, une petite créature, à mon image, quoi que je dise. Et la voyant mal venue ou par trop ressemblante, je la mangerai. Puis serai seul un bon moment, malheureux, ne sachant quelle doit être ma prière, ni pour qui.

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