Liberté d’expression et réalisme moral

Voltaire : le père de la tolérance

Plusieurs, en m’incluant, considèrent Voltaire comme l’un des plus grands écrivains européens des derniers siècles.

Durant toute sa vie, il a combattu sans relâche l’intolérance religieuse et l’injustice politique et sociale, en plus d’être un des premiers intellectuels à s’opposer à l’esclavage. Ses écrits et sa philosophie sur la liberté d’expression ont passablement influencé la Révolution américaine de 1776 et la Révolution française de 1789.

La liberté d’expression

On retrouve pour la première fois le concept de « droits inaliénables » dans le Bill of rights de 1789, soit les dix premiers amendements de la Constitution américaine. Bafoué à plusieurs reprises dans l’histoire américaine, - notamment durant la période de la chasse aux communistes - le premier amendement m’apparaît comme étant le plus fondamental :

« Congress shall make no law respecting an establishment of religion, or prohibiting the free exercise thereof; or abridging the freedom of speech, or of the press; or the right of the people peaceably to assemble, and to petition the Government for a redress of grievances. »

On retrouve cette idée de liberté d’expression dans la philosophie de Voltaire :

Non seulement il est bien cruel de persécuter dans cette courte vie ceux qui ne pensent pas comme nous, mais je ne sais s’il n’est pas bien hardi de prononcer leur damnation éternelle. (Voltaire - Traité sur la tolérance)

J’adore cette citation puisqu’elle est l’emblème même de ce que devrait être la philosophie d’un véritable débat d’idées. Lors d’un débat politique ou d’une discussion animée entre amies, nous avons l’habitude de nommer « opposant » celui qui ne pense pas comme nous.

Pourtant, la prise de position de ce dernier nous permet de réajuster nos idées - de là le terme débat d’idées! (C’est vrai tu as raison, mais… par contre moi je vois les choses de cette façon, etc.) -, de peaufiner nos propos (réévaluer nos sources et nos arguments) et, finalement, de progresser (je n’avais pas pensé à cet aspect).

Tout n’est pas noir ou blanc. Quelqu’un qui partagerait la même opinion que nous et qui voudrait enlever le droit de parole à notre opposant devrait être considéré comme un ennemi de la liberté d’expression; son attitude est bien plus condamnable que celle d’une personne qui défend, coute que coute, ses propos. Le libéralisme, au sens de l’attitude de respect et de tolérance envers autrui, stipule que même si nous nous opposons sur une idée, nous nous entendons sur le fait que nous avons le droit d’être en désaccord!

Nonobstant la diffamation et les propos qui visent à attaquer la personne et non les idées, la liberté d’expression doit être défendue à tout prix. Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire.

Réalisme moral

Par contre, autant je crois à la liberté d’expression, autant j’estime qu’un réalisme moral est possible, voire souhaitable; c’est-à-dire qu’il existe des valeurs morales objectives. Je partage l’avis de penseurs modernes tels que Sam Harris ou Richard Dawkins au sujet de la moralité : il est possible d’y établir des vérités universelles qui transcendent les cultures comme nous pouvons le faire en biologie.

Relativisme moral 

Le relativisme a ses mérites en nous permettant, entre autres choses, de ne pas juger la culture occidentale comme étant supérieure aux autres cultures. Mais au niveau moral, il fait fausse route.

En voici un exemple. Les féministes ne vont pas sur la place publique pour dénoncer le traitement que subissent les femmes musulmanes du fait qu’elles (les féministes) pensent toujours en fonction d’un relativisme moral très en vogue dans les années soixante-dix. Ce n’est pas à nous - disent-elles -, occidentaux, de porter un jugement sur la façon de vivre des musulmanes puisque leur vision du monde est relative à leur culture orientale.

Le relativisme nous empêche de poser un jugement : tout est bien, il n’y a aucune vérité absolue, la pensée ne peut se concevoir par rapport à autre chose qu’à elle-même… Un sophiste répandu consiste à croire que la vérité est relative à chacun de nous.

Chacun a le droit à son opinion, mais toutes les opinions ne se valent pas. Exprimer une opinion, ce n’est pas une argumentation. On peut exprimer les opinions les plus farfelues, mais si on vous le demande vous devez vous justifier. Deux et deux feront toujours quatre, peu importe si on est à Téhéran ou à Ottawa! Pourquoi alors ça serait différent pour les questions morales?

Le réalisme moral est-il possible? 

Le réalisme moral postule, quant à lui, que l’on peut répondre par vrai ou faux à une question morale tout comme nous le faisons pour une question factuelle. On ne dit pas que la terre tourne autour du soleil plus, moins ou pas du tout en fonction de notre perspective relative à chacun de nous.

La terre tourne autour du soleil, il pleut, j’ai deux bras, les hommes et les femmes sont égaux, le meurtre n’est pas permis. Qu’ont en commun ces expressions? Ce sont des vérités qui devraient transcender les cultures et s’établir comme loi universelle.

Malgré toute la subjectivité humaine, j’estime que l’humanité partage un bagage commun d’objectivité qui nous permettrait d’établir une moralité commune. Kant disait que la « pure morale » est unique et universelle : elle ne dépendrait d’aucune notion historique, sociale, économique ou culturelle. Elle serait un absolu qui déterminerait au lieu d’être déterminé.

Ce sont les éléments d’origines suspectes qui viennent annihiler la création de la morale pure, le plus souvent d’origine religieuse. Et, toujours selon Kant, plus la part de la morale qui sera régie par une morale pure, plus la société sera heureuse.

Peut-être que mon optimisme surclasse mon réalisme. Il est tout de même permis de rêver et qui sait : les utopies d’aujourd’hui seront peut-être les réalités de demain. Je vous laisse sur une citation de Sam Harris un jeune penseur et auteur du bestseller The end of faith dont les propos me plaisent beaucoup :

I am bolstered in my optimism by the belief that morality is a genuine sphere of human inquiry, not a mere product of culture. Morality, rightly construed, relates to questions of human and animal suffering. This is why we don’t have moral obligations toward inanimate objects (and why we will have such obligations toward conscious computers, if we ever invent them).

To ask whether a given action is right or wrong is really to ask whether it will tend to create greater well-being, or greater suffering, for oneself and others. And there seems little doubt that there are right and wrong answers here. This is not to say that there will always be a single right answer to every moral question, but there will be a range of appropriate answers, as well as answers that are clearly wrong.

Asking whether or not an action is good or bad may be like asking whether a given substance is “healthy” or “unhealthy” to eat: there are, of course, many foods that are appropriate to eat, but there is also a biologically important (and objective) distinction between food and poison.

~ par njl sur Mardi, 12 juin 2007.

Une réponse to “Liberté d’expression et réalisme moral”

  1. “Ce sont des vérités qui devraient transcender les cultures et s’établir comme loi universelle”

    Effectivement… Mais combien de millénaires cela prendra-t-il avant que l’on puisse démontrer une plus grande humanité…

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