Néant – 1.3
Un vieillard nommé Fapasstion
Je n’avais jamais encore vu un homme dont l’apparence physique témoignait autant de vieillesses : sur son crâne pratiquement dénudé, on retrouve un long filament de cheveux blancs qui descend jusqu’au milieu de son dos; ses yeux sont clos et je soupçonne qu’il est aveugle; chaque centimètre de sa peau est parsemé de crevasses, de rides et d’autres déformations qui ressemblent à ceux d’un livre dont les pages auraient toutes été dévorées par l’humidité. Je m’avance donc vers cet homme avec l’espoir qu’il puisse m’éclaircir sur ce monde qui m’entoure.
« Je t’attendais depuis longtemps. Pourquoi as-tu tardé à me trouver? Le temps semble infinitésimal quand on est condamné à être seul avec ses pensées. »
« Je ne sais pas; je me suis mis à réciter quelque chose par rapport au chaos et à la nécessité de le trouver pour pouvoir créer quelque chose. Et tout d’un coup, le monde autour de moi a changé! Mais, je ne sais pas plus où j’en suis. »
« Ah! Je vois : il faut porter encore en soi un chaos, pour pouvoir mettre au monde une étoile dansante… Nietzsche… Tout s’explique. »
« Pourquoi dites-vous « tout »? Ce ne sont que des mots empruntés et qui ne servent pas à comprendre tout ceci et à y trouver un sens. Ce monde est si étrange et si réel à la fois. Je me sens détaché de la réalité. »
« Je me prénomme Fapasstion, mais pour les gens qui passent ici je suis le gardien des portes. Ce n’est pas à moi de vous donner les réponses à vos questions; je peux vous guider ou vous donner quelques pistes de réflexions, mais ce n’est pas ma quête. »
« C’est absurde! Il n’y a même pas de portes… »
« Mais, les portes de l’esprit mon cher ami! De votre esprit. N’avez-vous jamais eu cette envie de partir n’importe où, de disparaître complètement pour rester seul avec vos pensées afin de vous réfugier à un endroit où personne ne saurait vous trouver? »
« Ce sentiment m’habite continuellement… j’ai toujours eu l’impression de ne pas être à ma place et d’être un étranger parmi les hommes. Mais, si vous êtes le gardien de mon esprit, vous pouvez sûrement me dire comment je fais pour revenir à la réalité. »
« Vous le savez! Cependant, la question ne doit pas débuter par un comment, mais par un pourquoi. Voulez-vous vraiment retrouver votre réalité? »
Fapasstion me présente alors un objet de forme cubique. Je l’ouvris et je plonge mon regard à l’intérieur : tous mes souvenirs de mes vingt-trois années humaines s’affichèrent un après un l’autre. Des larmes coulèrent sur mes joues.
« Je veux revoir ces gens, ces lieux… cette vie! »
« Le veux-tu vraiment? La raison pour laquelle j’ai été placé sur le chemin de ta quête, c’est que tu as répondu par la négative à la question suivante : la vie vaut-elle, oui ou non, la peine d’être vécue. »
Tout s’embrouille alors autour de moi. Progressivement, j’entends le bruit de plusieurs machines qui s’animent. Enfin, je perçois des voix humaines qui se rapprochent de moi.
« Je crois qu’il revient à lui. Allez-y doucement infirmière. »
« M’entendez-vous monsieur? me demande-t-elle. »
« Oui… Mais, où suis-je? »
« Vous êtes à l’hôpital. Le 14 février 2007 vous avez tenté de vous enlever la vie à l’aide d’un pistolet enfoncé à l’intérieur de votre bouche. L’opération a été un succès et vous ne devriez pas avoir de séquelles. Cependant, vous êtes demeuré longtemps dans le coma. »
« Longtemps? »
« Précisément, cinq ans. Nous sommes aujourd’hui le 14 février 2012. »
« J’imagine que c’est ce qu’on appelle un dur retour à la réalité… »
« Nous sommes obligés de vous envoyer dans un centre de réadaptation. Vous partirez dès que nous aurons terminé d’effectuer quelques tests pour vérifier votre état de santé. »
« En quelque sorte, c’est un hôpital psychiatrique. Bel euphémisme! »
« Regardez le bon côté des choses. C’est comme si on vous accordait un nouveau départ. Vous avez une seconde chance de voir que la vie vaut la peine d’être vécue. Reposez-vous quelques instants, je vais chercher le médecin pour qu’il vous examine. »
Ma quête ne fait que commencer. Il est possible que je me sois trompé; et si je trouve ce chaos intérieur, une force créatrice verra le jour et, finalement, je me raccrocherai peut-être à cette vie.

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