Penser
Entre sociabilité et solitude
Le beau temps est arrivé! C’est tellement plaisant de pouvoir marcher sur la piste cyclable en ressentant une petite brise qui nous frôle la peau de nos avant-bras dénudés. Les journées ensoleillées amènent aussi les gens à pratiquer des activités solitaires telles que le cyclisme, la marche et la lecture.
L’Homme est-il un animal social ou solitaire? Donnie Darko rapportant les paroles de Roberta Sparow : « toute créature terrestre est appelée à mourir seule. » Au moins dix heures par jour sont allouées à des activités en solo. Ce constat n’est pas pessimiste, mais réaliste. En fait, nous sommes à la fois être social et être solitaire! Nous aimons aller au cinéma en groupe pour pouvoir commenter cette expérience; la nourriture au restaurant nous semble tellement meilleure lorsque nous la consommons en bonne compagnie. Cependant, je ne crois pas que la question soit bien posée.
Bête pensante
L’Homme est un animal qui PENSE à sociabiliser; l’Homme est un animal qui PENSE à choisir ses moments de solitude. Tout est dans la pensée. Être qui raisonne sur son temps présent, être qui relativise son temps avec celui passé, mais surtout être qui pense surtout en fonction d’un temps futur.
C’est pis que le reste parce que je me sens responsable et complice. Par exemple, cette espèce de rumination douloureuse : j’existe, c’est moi qui l’entretiens. Moi. Le corps, ça vit tout seul, une fois que ça a commencé. Mais la pensée, c’est moi qui la continue, qui la déroule. J’existe. Je pense que j’existe. Oh! le long serpentin, ce sentiment d’exister; et je le déroule, tout doucement… Si je pouvais m’empêcher de penser!
(Jean-Paul Sartre, La nausée)
Penser, toujours penser. Lorsque nos pensées nous empêchent de dormir et dès l’instant où une idée tourne sans cesse dans notre esprit sans que nous puissions y trouver une réponse convenable, on s’enrage contre nous-mêmes et on souhaiterait pouvoir mettre notre cerveau à off.
Nous voulons l’amour sans la souffrance; la vie sans la mort. Cependant, la souffrance et la mort font partie de la vie, au même titre que le bonheur et l’existence. On ne doit pas les rejeter du revers de la main, ils jouent un rôle important dans nos vies.
Les larmes sont nécessaires
Le monde est stable à présent. Les gens sont heureux; ils obtiennent ce qu’ils veulent, et ils ne veulent jamais ce qu’ils ne peuvent obtenir. Ils sont conditionnés de telle sorte que, pratiquement, ils ne peuvent s’empêcher de se conduire comme ils le doivent. [...] Mais, vous vous êtes débarrassés de tout ce qui est désagréable, au lieu d’apprendre à s’en accommoder.
(Aldous Huxley, Le meilleur des mondes)
Que serait une vie sans souffrance? À première vue, le bonheur! Dans le roman Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley, la société futuriste qui y est représentée semble dépourvue de mécanismes qui engendrent la souffrance. Pourtant, les gens ont fréquemment recourt à la pilule du bonheur, le soma. La dystopie d’Huxley - s’oppose à l’utopie en ce qu’au lieu de présenter un monde parfait, elle propose le pire qui soit – est fondée, entre autres, sur un système qui écrase systématiquement tout ce qui est humain. (passion, liberté, bonté, péché, etc.)
Certes, je ne suis pas de ceux qui croient que la souffrance de l’enfant est utile : elle ne participe pas au développement d’un plan providentiel; rien ne grandiose ne surgit de cette expérience, ici ou dans un « ailleurs » comme certaines personnes le proposent. Les larmes sont nécessaires pas parce qu’il faut obligatoirement passer par la tristesse pour atteindre le bonheur, mais bien en raison du fait que les larmes sont humaines. Tout comme on ne rejette pas le mal en disant qu’il est « inhumain » puisque ceux qui tuent sont des hommes, comme ceux qui sont tués, on ne peut se contenter de dissimuler la souffrance de notre vue, sans rechercher de solution pour s’accommoder de cette condition humaine.
L’Humain n’est pas qu’un animal jouisseur. La société d’abondance dans laquelle nous vivons nous promet constamment qu’elle a la solution pour éliminer les désagréments de la vie : pilules pour vos enfants trop hyperactifs, pilules pour votre mari qui manque de vigueur sexuelle, pilules pour grand-père qui souffre de trouble de mémoire et pilule pour vous mesdames qui êtes trop stressées! Je ne dis pas qu’il ne faut pas rechercher ce qui peut améliorer notre condition humaine et que tous les bénéfices de la société moderne doivent être rejetés.
Cependant, la valeur d’une chose se mesure souvent par son contraire. Nonobstant le fait que ces termes soient subjectifs, comment connaîtrions-nous l’amour ou le bonheur si nous ne l’avons jamais mesuré par son absence? C’est souvent lorsque quelque chose nous manque que nous nous rendons compte de toute son importance; la valeur d’une vie perd tous ses repères pour un être qui est condamné à l’immortalité.
Rien à espérer
Quand Antoine plongeait dans un lac, quand il montait le premier à l’assaut, je l’admirais parce qu’il risquait sa vie; mais vous, qu’est-ce que votre courage? J’aimais sa générosité : vous donnez sans compter vos richesses, votre temps, vos peines, mais vous avez tant de millions de vies à vivre que ce vous sacrifiez n’est jamais rien. J’aimais aussi sa fierté; un homme pareil à tous les autres, et qui choisit d’être lui-même, c’est beau; vous, vous êtes un être exceptionnel, et vous le savez; cela ne me touche pas.
(Simone de Beauvoir, Tous les hommes sont mortels)
Que serait la vie sans la mort? De prime abord, le plus beau cadeau que l’on puisse imaginer. N’est-ce pas le souhait de tous de pouvoir vivre éternellement? On connaît surtout l’écrivaine Simone de Beauvoir pour ses romans dits féministes. Mais, on oublie souvent que l’une (selon moi) de ses oeuvres les plus fondamentales est un roman philosophique intitulé Tous les hommes sont mortels : en 1311, Raymond Fosca boit un élixir d’immortalité et vivra ainsi à travers les âges. Progressivement, il réalisera qu’il est inhumain de vivre ainsi quand la durée de la vie des autres hommes est comptée; une vie humaine perd de son sens lorsqu’elle ne peut pas être mesurée par rapport à un espace-temps.
Si l’on nous offrait l’immortalité sur la terre, qui est-ce qui voudrait accepter ce triste présent? C’est une des questions posées par Rousseau dans l’Émile ou de l’éducation. Rien n’est à espérer d’une vie où la mesure de toute chose est perdue; rien n’est à souhaiter d’une existence immortelle au sein d’êtres mortels. L’inévitabilité de la mort nous force à tout donner à la vie que nous vivons quotidiennement.
Notre seul guide : la raison
Comme je l’ai déjà dit auparavant, je crois que l’existence humaine précède l’essence humaine. Nous existons avant de nous définir en tant que sujet pensant. C’est notre pensée qui nous définit et qui nous permet de nous construire un « projet d’avenir ». Notre raison et notre obsession à diriger nos pensées nous distinguent des autres espèces animales qui sont condamnées à suivre leurs instincts.
Parfois, lorsque l’on a souffert, on se met à vouloir rejeter pour toujours l’amour passionnel. Et, si notre raison nous a mal servi dans une situation précise, on voudrait retourner au monde des instincts où tout semble plus facile puisqu’on peut agir spontanément sans ce satané guide qu’est la raison humaine. Une citation d’Othello, personnage de Shakespeare, me fait frissonner chaque fois que je la lis : « Si, après toute tempête, il advient de tels calmes, alors, que les vents soufflent jusqu’à ce qu’ils aient réveillé la mort! »
Ô toi Homme, monstre incompréhensible et sujet de contradiction, pourquoi ne te contentes-tu pas de ce que tu as? Parce que je ne suis pas un but, mais un pont; parce que je ne recherche pas la stabilité, mais le dépassement! Mais, recherche-je vraiment le dépassement ou suis-je encore tiraillé par une dualité?
Le tiraillement entre amor fati et « accroissement de puissance »
Je veux apprendre toujours davantage à considérer comme la beauté ce qu’il y a de nécessaire dans les choses : c’est ainsi que je serai de ceux qui rendent belles les choses. Amor fati : que cela soit dorénavant mon amour. Je ne veux pas entrer en guerre contre la laideur. Je ne veux pas accuser, je ne veux même pas accuser les accusateurs. Détourner mon regard, que ce soit là ma seule négation! Et, somme toute, pour voir grand : je veux, quelle que soit la circonstance, n’être une fois qu’affirmateur!
(Friedrich Nietzsche, Le gai savoir)
Phrase latine qui, mot pour mot, signifie « amour du destin », l’amor fati traduit simplement l’idée d’accepter tout ce que la vie nous offre, autant les bons que les mauvais côtés. Plus facile à dire qu’à faire ou davantage une éthique qu’une réalité me rétorquerez-vous.
L’homme ne recherche pourtant pas toujours le plaisir ou le bonheur comme les philosophes de l’Antiquité – Épicure, Zénon de Citium, Marc Aurèle, Épictète et autres – le croyaient, mais bien, pour reprendre un terme nietzschéen, un « accroissement de puissance » (ne pas prendre le sens classique du terme).
Être « volonté de puissance », c’est devenir plus; ne jamais se satisfaire de ce que l’on est présentement et toujours être porté au-delà de soi. Cette idée de dépassement permet d’éliminer les anciennes valeurs (penser au-delà du bien et du mal) qui dictaient à l’homme un devenir meilleur et une vie nouvelle à venir.
Vivre l’amor fati, vivre cette « vie nouvelle », c’est affirmer pleinement et totalement notre adhésion à cette vie en ce monde avec ce qui comporte de bons, de biens et de bonheur, mais aussi de mauvais, d’immoral et de blessant. Abolir tout idéaliste, ne désire plus autre chose que ce que tu as présentement.
Trouver son point d’ancrage
Doit-on se satisfaire de ce que nous possédons ou devons-nous toujours tenter d’accroître notre dépassement? Raison/passion, être/néant, légèreté/pesanteur, prochain/lointain… Acceptation ou dépassement? Cette dualité, comme plusieurs autres, me porte à croire que l’homme, comme disait Nietzsche, est une corde tendue; tendue entre deux pôles, où il cherche, et cherchera, sans cesse à redéfinir son point d’ancrage, telle l’alpiniste qui veut progresser vers le haut et échapper à la descente vers l’abîme.

Bonjour,
il n’y a pas nécessairement, mieux, il n’y a nécessairement pas tiraillement entre amor fati et accroissement de puissance. La fin de la dualité, c’est justement le dépassement dans l’amor fati, le “Devenir Dieu” jungien, le rôle du vrai chrétien. Ce n’est qu’une fois que tu as accepté d’être faible et limité car homme, que tu te dépasses et rejoins le divin dans ce “service à Dieu” infini (Jung encore, Ma vie)
Je comprend bien ce tiraillement entre la volonté de puissance, qui nous porte au dépassement et amor fati qui nous incite a prendre la vie telle qu’elle s’offre. En somme, il faut trouver une forme d’équilibre, ne pas se contenter de peu, mais ne pas se conduire en éternel insatisfait non plus. Il faut donc tirer le meilleur de tous les partis possibles et y puiser une part contentement… que ce contentement se situe du côté de la raison ou de la passion, là est la question