Téquila
Ça devait être un vendredi. C’est toujours un vendredi. Les mêmes personnes et les mêmes visages; la même rengaine et la même routine. En excluant Pat et M. - qui, d’ailleurs, ne sont pas encore arrivés -, tous les gens avaient la caractéristique habituelle que je définis par « usage unique » (single-serving friends) – pour reprendre une expression bien connue du film Fight Club.
Peut-on dire que mon aversion pour mes semblables dénote une certaine misanthropie? Que voulez-vous, je ne ressens pas le besoin de parler outre mesure aux gens que je rencontre puisque je sais que la plupart ne font qu’entrer puis sortir de ma vie, dans un laps de temps indéterminé.
« Je t’amène deux bières et une téquila comme chaque vendredi? »
Je n’ai pas besoin de lui répondre. Elle comprend simplement par le sourire affiché sur mon visage. Andréeanne, quelle charmante jeune fille!
Les gens sont-ils gentils avec nous seulement lorsqu’ils peuvent en retirer des bénéfices, comme un bon pourboire dans ce cas ci? L’utilitarisme est une doctrine éthique qui prescrit d’agir (ou ne pas agir) de manière à maximiser le bien-être de l’ensemble des êtres sensibles. Au niveau personnel, nous sommes tous un peu égoïstes. Nous cherchons toujours à maximiser les chances d’atteindre un niveau élevé de satisfaction ou de plaisir personnel (à remplacer par un autre terme comme ça vous chante, tel que celui de bonheur).
Une gorgée de bière, un citron par terre et une téquila dans le corps : je suis prêt à faire face à la meute. Allez, sortez-moi vos théories de psychologie primaire : « Le fait que tu ressentes le besoin d’ingurgiter un stimulant avant de rencontrer des gens démontre bien que tu es une personne insécure ou qui manque de confiance en soi. »
Comme si on pouvait résumer la personnalité d’un individu en se basant uniquement sur une action précise. Les premières impressions peuvent avoir un certain fondement. Mais, de là à baser notre opinion sur ce qu’on voit à la surface, c’est une ligne de démarcation que je ne veux pas franchir. Je suis toujours prêt à donner, comme on dit, la chance au coureur!
Souvent, c’est par paresse humaine que les gens se jugent au premier abord et n’arrivent pas à se connaître. C’est plus simple d’utiliser des phrases toutes faites et vides de sens au lieu de prendre réellement la peine de découvrir l’essence de chacun. Je ne m’exprime peut-être pas souvent sur mes émotions, mais ce n’est pas une raison d’en faire une déduction rapide.
Bon, ils arrivent finalement.
« Hey Jn! Comment vas-tu? Ça fait longtemps qu’on ne t’a pas vu! » Me lancent-ils presque de façon simultanée.
« Vous savez, mieux qu’hier et moins que demain! »
« Tu m’as dit la même chose il y a un mois… » C’est M. qui vient de parler.
« Un mois c’est court, tu sais. Je n’ai pas changé d’idée : je tente de rester imperturbable aux aléas de la vie. »
J’écoute ce qu’ils me disent, j’interviens parfois, mais je ne suis pas attentif. On dirait que mon esprit est ailleurs. Qu’elle ait un nouveau copain, ça n’a pas d’importance. Elle fait bien; elle joue le « jeu », elle vit à nouveau. Mais moi je refuse de jouer le jeu, je refuse de mentir. Être étranger : c’est parfois le prix à payer pour ne pas se laisser aveugler et ainsi faire preuve de lucidité.
Je les entends parler de leurs vies, de leur insignifiante vie; insignifiante puisque superficielle; superficielle puisqu’il croit vivre quelque chose d’unique, d’essentiel; alors que tout n’est qu’accidentel. Leur vécu et leur passé me donnent la nausée.
J’interpelle alors Andréeanne :
« Je vais prendre une autre téquila s’il te plaît. » Et en voyant d’autres gens entrer dans la pièce avec eux aussi leur bagage de superficialité dont ils vont sûrement me balancer à la tête durant toute une soirée, je me ravise.
« Finalement, je vais en prendre trois! » Elle me sourit et me dit candidement :
« Je vais t’accompagner! »
L’alcool me monte progressivement au cerveau, mon regard est concentré sur Andréeanne et, momentanément, je me sens bien.
~ par njl sur Mercredi, 23 mai 2007.
Publié dans Alcool, Bar, Caractéristique humaine, Ma vie, Relation amoureuse
Tags: émotion, éthique, barman, bénéfice, bière, bien-être, bonheur, doctrine, exprimer, gentilesse, jugement, lucidité, maximiser, misantropie, paresse, superficiel, téquila, temps, théorie, utilitarisme

“tout n’est qu’accidentel”
et c’est nécessairement négatif?
Les choses les plus belles de la vie sont souvent les plus fortuites.