Tomber en amour

When my love swears that she is made of truth,
I do believe her though I know she lies,
That she might think me some untutor’d youth,
Unlearned in the world’s false subtleties

O! love’s best habit is in seeming trust,
And age in love, loves not to have years told :

Therefore I lie with her, and she with me,
And in our faults by lies we flatter’d be.

William Shakespeare – The Sonnets (CXXXVIII)

« Tomber amoureux »

En revenant de travailler, je m’assis au fond de l’autobus afin de bien entendre les conversations des jeunes adolescents. J’adore faire le « voyeur » auditif lorsque je suis en présence d’individus qui me sont étrangers. Voici le résumé des paroles avec lesquelles je me suis délecté cette journée-là :

XX1 : « Je crois que je suis tombé en amour avec XY1. »

XX2 : « Ça paraît dans ton regard et dans tes gestes, tu agis différemment. »

XX1 : « Es-tu déjà tombée en amour? »

XX2 : « Ça m’arrive souvent, hier c’était avec XY2 et la semaine passée avec XY1. »

XX1 : « Weird! Nous sommes tombés amoureux de la même personne. »

Depuis ce jour, l’expression « tomber en amour » (to fall in love) se promène dans mon esprit et j’ai enfin trouvé ce qui « m’importunait » et ce qui me faisait grincer des dents chaque fois que je l’entendais : c’est la juxtaposition de deux termes à connotation différente et contradictoire, l’un étant négatif et l’autre positif. Tomber dans les pommes (s’évanouir) et tomber en bas de sa chaise traduisent des situations négatives. Généralement, le verbe tomber n’est pas un terme positif; on devrait utiliser le terme « devenir amoureux » ou bien « s’éprendre de quelqu’un ».

Pourquoi l’expression « tomber en amour » est-elle couramment utilisée? Parce que c’est l’impression (l’émotion) que nous avons lorsque nous avons le béguin pour une personne et que ce béguin se transforme peu à peu en relation amoureuse. On dit que l’amour peut nous « rendre aveugle », mais moi je dis que l’amour peut aussi nous rendre « con ».

La perte de notre « cortex rationnel »

Quand nous « tombons en amour », c’est comme si une nouvelle entité émergeait subitement de notre esprit. Nous sommes dans les vapes (ou dans la lune), le centre de gravité de notre univers vient de basculer subitement. Nous changeons aussi nos habitudes, nous pensons parfois différemment pour ne pas heurter les valeurs ou le mode de pensée de l’autre et toute notre attention est portée vers ce nouvel individu qui vient d’entrer dans notre vie. Nos buts et nos priorités dans la vie vont peut-être progressivement changer; en terme informatique, on dirait que l’on a installé un nouveau système d’exploitation (Linux a été remplacé par Windows!)

Voici une liste de cinq expressions qui semblent être, a priori, positives :

  1. Merveilleux. Indescriptible.

  2. Je ne peux penser à rien d’autre lorsque je la vois.

  3. Incroyable. Parfait.

  4. Je ne perçois aucun défaut chez elle.

  5. Il n’y a rien que je ne ferais pas pour elle.

Mais lorsque nous traduisons cette expression en langage sensé ou rationnel cela donne quelque chose comme :

  1. Je ne suis pas capable de décrire ce qui me plaît chez cette personne.

  2. Mon esprit a arrêté de fonctionner.

  3. La perfection n’existe pas et je camoufle la réalité devant un voile qui l’embellit.

  4. J’ai perdu ma capacité de sens critique.

  5. J’ai abandonné tous mes objectifs ou mes buts dans la vie.

L’amour au temps de romantiques

Si l’humanisme est une attitude qui met l’Homme et les valeurs humaines au centre de son raisonnement, le romantisme, quant à lui, revendique un retour au « je » et au « moi » en mettant toute l’emphase sur les expériences personnelles. Le premier valorise l’Homme dans son ensemble et le second l’homme dans ses particularités.

Certes, il n’est pas facile de trouver un terme rassembleur pour le romantisme puisqu’il a influencé autant la peinture, la poésie et la littérature. On s’entend, par contre, pour dire que c’est un rejet de la période classique jugée trop rigide et du rationalisme philosophique; le sentiment et l’émotion prévalent et vivifient l’âme humaine tandis que le raisonnement et l’abstraction la dessèchent

Le romantisme c’est de l’égoïsme. Un je, me moi primaire. Aime-moi, pense à moi, fais ceci ou cela pour moi… je me délecte de son penchant pour moi et non de son contact réciproque; c’est son regard admiratif qui m’importe. « Un être humain doit être aimé, voulu, courtisé, flatté, choyé; il a besoin d’affection, de dévotion, de tendresse… » Bien que je ne sois pas contre tous ces qualificatifs, je trouve qu’il tourne tous autour du même objet celui du besoin. Nous focalisons notre attention sur un individu particulier et nous attendons tout de lui; qu’li soit la source de notre bonheur et de notre bien-être. Ce n’est, ni plus ni moins, une philosophie du « j’aime être aimé, je suis en amour avec l’amour » et non avec l’autre qui n’est pas si important que ça tant qu’il peut apporter ce dont nous recherchons (besoins).

Penser à l’autre avant soi, amour et restriction, rêver pour deux, faire des projets communs en mettant de côté les nôtres, s’oublier… La littérature est remplie d’histoire d’amour déchirante comme celle de Roméo et Juliette, des amours impossibles, de mariages arrangés, d’amour rempli de pudeur et d’élégance.

Moi, ça me donne la nausée…

Un amour nommé castor

Peu d’histoires d’amour furent, au XXe siècle, si singulières que celle entre Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir (son castor, surnom affectif) : Amour et liberté. Transparence sans volonté de pureté. Rêver chacun pour soi, écrire chacun pour l’autre. Ne pas céder sur son désir, ne pas céder sur celui de l’aimé. Connivence absolue. Extrême intimité et, pourtant, grande dissemblance. Telle est la description du couple Sartre-Beauvoir rédigée par le philosophe français Bernard-Henri Lévy dans son livre Le siècle de Sartre.

Mariage d’âmes et libertinage

Sartre baise avec d’autres femmes, mais il jouit avec Castor. Chacun avait sa propre vie, son propre combat, ses propres désirs… Pourtant, comme Lévy le dit, leur histoire fait peur; elle est non conventionnelle. Sartre tutoie la plupart des gens qu’il côtoie, mais il vouvoie Beauvoir. Distance ou méfiance? C’est plutôt une preuve « d’élection » pour celle qu’il considère comme son étoile fixe, celle qui donne de la « consistance à son être ».

Peut-être est-il insupportable de voir un homme et une femme libres inventer leurs mots de passe, leurs mots tout court, leurs types d’échanges symboliques, leur monnaie vivante, leurs codes, leur manière de ne dire la vérité que dans leur propre langue mystérieuse et déjouer ainsi, et ensemble, les règles. L’art du libertinage, un maximum de lucidité et de liberté et une façon d’entrevoir les relations homme/femme qui, encore aujourd’hui, va à l’encontre des usages habituels, telles sont les caractéristiques de l’amour Sartre/Beauvoir.

~ par njl le Mardi, 8 mai 2007.

8 réponses to “Tomber en amour”

  1. Pas terrible la part de rêve dans les commentaires. C’est terriblement cartésien tout ça….. La douleur de l’existence ou des relations peut donc nous rendre à ce point aigries…… Et puis l’histoire humaine est faite de tourment, de plaisir, de contemplation, et de passion.

  2. Salut à tous, je rejoint l’idée d’Hercule en fin de compte ce type d’idée ou de comportement est l’amour incondionnel.
    L’amour vrai est rare de nos jour.
    « L’amour… n’est que le roman du coeur : c’est le plaisir qui en est l’histoire. » de Pierre-Augustin Caron de BEAUMARCHAIS
    Le plus important c’est de prendre les plaisirs que l’être aimée ne peut donner à l’autre et inversement.
    Biensur la conjoint , s’il aime incondionnelement l’autre, acceptera et comprendra que l’on ne peut apporter ou donner tout les plaisirs à l’autre.
    Je parle biensur de tous types de plaisirs (platonique et sexuel).
    Tes textes sont trés expplicite, on aurai pas su mieux les écrire.
    Bien à toi
    Junior

  3. Hercule: J’aime bien votre observation. Il est vrai qu’aimer n’est pas synonyme d’appartenance. Mais, il n’est pas toujours aisé de toujours concilier notre façon de penser (surtout lorsqu’elle diffère de la majorité) avec celle des autres. Malheureusement, l’amour est souvent un sentiment de possession. J’aimerais bien trouver une compagne qui m’accepterai comme comme je suis et non pas comme sa vision idéalisée du couple ou de l’amour

  4. Ce n’est pas pour médire, mais je conçois ce mode de vie en couple … disons que je tolèrerai toutes les libertés relationelles. Pour moi, il n’est pas concevable qu’une personne représente un frein voir une prison pour la personne (voir même, les personnes) qu’elle prétend aimer. !!Personne n’apatient à personne!! Aimer n’est pas synonyme d’apartenance!! Mais bon, le monde conditionné ne le perçoit pas de cet ouil. Tous les plaisirs relationels de la vie, ne peuvent pas être rempli par et chez une seule personne! … Voilà ce que moi j’en pense ;-)

  5. Émulation intellectuelle!! J’adore ce mot et ça traduit parfaitement l’idée que je me fais de leur relation. Vos questionnements sont très pertinents : était-ce vraiment de l’amour? Vous ne le croyez pas et moi je le crois. Qui a raison? Ça dépend peut-être de notre vision de l’amour.

    Et votre deuxième interrogation est tout aussi pertinente et je pourrais développer en long et en large sur ce sujet. Qui sait. Peut-être qu’un de mes futurs billets portera la titre de « Peut-on tout trouver à la même adresse? » et que vous recevrez par la poste une enveloppe avec une partie des droits d’auteur qui vous revient ;)

  6. Dès 1958, Sartre et Beauvoir ne formaient plus un couple (même au sens « ouvert » où ils l’entendaient), mais ils ont continué « le jeu » au niveau médiatique. On sait également maintenant qu’entre 1947 et 1964, Beauvoir a entretenu une relation passionnée avec un auteur américain, Nelson Algren, qui est documentée par plus de 300 lettres très torrides rédigées par cette grande intellectuelle. Et d’autre part, on sait aussi qu’elle a eu, ça et là, beaucoup de femmes dans sa vie.

    Je crois que leur relation reposait d’abord et avant tout sur une émulation intellectuelle réciproque. C’est très beau, mais c’est autre chose que l’amour.

    Peut-on tout trouver à la même adresse?
    Là est peut-être la question…

    Et je comprend tout à fait votre raisonnement vis-à-vis vos copains, je constate la même choses chez les copines depuis que je suis (la seule) célibataire.

  7. Vous avez raison sur le fait qu’on ne peu pas tout intellectualiser, mais je suis une personne qui tend à rationnaliser au maximum tout ce que je dis/fais; et ça se voit, je crois, dans mes écrits. La romance c’est bien et quand on rencontre quelqu’un, c’est évident que certaines de nos habitudes vont changer et parfois peut-être même pour le mieux!

    J’ai tenté d’illustrer une certaine « caricature » humaine pousser à l’extrême; je déteste une certaine forme d’amour qui rend con, aveugle et qui fait perdre aux gens leur lucidité. Quand un de mes amis me dit une phrase de ge genre ça me fâche : « je ne sais pas si je vais pouvoir faire telle activité, il faut que j’en parle à ma copine avant. »

    Peut-être que c’est moi qui est dans le champ et qui n’a pas compris la véritable signification des relations amoureuses ou bien que je ne me laisse pas assez transporter (ou tomber) par le flot de l’amour. Il n’en demeure pas moins que je ne veux pas « tomber en amour » de quelqu’un, mais partager une relation réciproque d’amour basée sur quelque chose de plus solide qu’un simple partage de besoins, une contemplation devant l’amour de l’autre et de toujours attendre ce que cette personne peut m’apporter.

    Pour ce qui est du couple Sartre/Beauvoir, j’en conviens que je l’idéalise quelque peu. Mais entend-t-on si souvent parler d’eux? Lorsqu’on parle d’eux, c’est souvent en des termes disgracieux.

    On reproche à Beauvoir d’avoir voulu faire un acte d’« appropriation » lorsqu’elle a publié des documents de Sartre à titre posthume; on l’appelait la grande Sartreuse, Simone de Bavoir; furent-ils fidèles ou pas? Hétéros ou homos? Est-il vrai qu’elle aimait les filles à poils et odeurs? Portait-elle, vraiment, des plastrons retenus par des élastiques? Est-ce Sartre qui, avec son corps de crapaud, sa chair blette, ses dents gâtées, son oeil mort, lui aurait inspiré ces déclarations enflammées que l’on retrouve dans certains de ses écrits

    Si c’est un mythe, s’en est pas un qui embellit leur histoire.

  8. Peut-être qu’on dit « tomber » en amour, parce que comme pour une chute, il s’agit ici d’une perte de contrôle, Le cœur et le corps n’obéissent plus à la tête. L’amour rend con, je suis bien d’accord. Mais on dit aussi heureux comme un con ;)
    Je crois sincèrement que la plus grande erreur qu’on puisse faire (après l’avoir faite moi-même à répétition) c’est de tenter de rationaliser (intellectualiser?) le sentiment amoureux. Cela n’appartient pas au monde de l’esprit, mais à celui des corps. Chimie, attirance physique, phéromones, instinct de reproduction? Il faut seulement suivre la nature, fuir la raison car dans ce domaine, c’est définitivement l’instinct qui donne les meilleurs conseils.

    Ah et je crois que l’union Sartre/Beauvoir a été très idéalisée, tant par ceux qui ont écrit sur le sujet, que par les protagonistes qui ont volontairement créé un mythe qui servait bien leur propos.

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