L’empire intérieur
There are consequences to one’s actions. And there certainly would be consequences to wrong actions. Dark they would be, and inescapable.
J’ai assisté, le 4 mai dernier, à la deuxième représentation québécoise du nouvel opus de David Lynch. Pour nous laisser transporter par INLAND EMPIRE, il faut abandonner notre logique habituelle et embarquer dans le monde de l’inconscient. En tant que cinéphile, il faut aussi accepter de se sentir déstabilisé, dérouté et envoûté par l’univers lynchéen.
L’univers cinématographique : réalité, perception et imagination
La réalité, c’est ce qui est donné, ce qui est actuel, ce qui existe; éléments effectifs qui constituent le monde dans son ensemble, c’est-à-dire tout ce qui est accessible ou compréhensible par un système d’analyse tel que la science ou la philosophie. La réalité d’un film, c’est l’action telle qu’elle se déroule et que notre esprit nous transmet. Le personnage entre dans son auto, il arrive à la destination comme prévu, il parle à des gens, etc. C’est un monde dans lequel nous sommes confortables d’être immergés puisqu’il répond à nos attentes et que nous sommes capables de le distinguer de l’apparence et de l’illusion.
Puis, il y a le monde de la perception – je m’intéresse ici moins à notre perception qu’à celle des personnages –, soit le processus de recueil et de traitement de l’information sensorielle par l’esprit. La vision de la réalité du ou des personnages est souvent déformée par un ou des événements. Dans Blue Velvet, la réalité quotidienne est flouée lorsqu’un des personnages découvre une oreille près d’un champ et qu’il se rend compte peu à peu qu’un monde sombre cohabite avec celui qu’il était habitué de percevoir. Dans INLAND EMPIRE, Nikki Grace est une actrice qui semble perdre le contact entre sa réalité et celle de son personnage.
Finalement, il y a l’imagination, soit la faculté d’imaginer, de se représenter quelque chose dans l’esprit et d’y construire des images mentales, des représentations mentales d’images appropriées, ou bien de réminiscences issues de la mémoire, de la sensibilité ou d’une émotion. Dans Mulholland Drive, une partie du film est imaginée par un des protagonistes qui rêve à une réalité qu’il souhaiterait voir se concrétiser. On accentue aussi le niveau d’imagination en y ajoutant des personnages qui semblent à la fois réels et irréels : un « mendiant » hideux dans Mulholland Drive, ou encore l’homme à la caméra dans Lost Highway.
La spécificité du monde lynchéen
L’interprétation de ces trois facettes du cinéma se veut personnelle; je suis loin d’être un expert en analyse cinématographique. Si on retrouve ces trois mondes dans la plupart des films, qu’est-ce qui distingue donc les films de David Lynch?
Passé maître dans la création d’une « inquiétante étrangeté », Lynch est un réalisateur qui explore, de manière obsessionnelle, les méandres de l’âme humaine. C’est une véritable exploration de l’empire intérieur de l’être humain.
Le monde de Lynch est fractionné en plusieurs univers. Pour s’y rendre, nous ne passons pas d’un point A à un point B puis à un point C; les univers se côtoient et se mélangent pour former un tout qui semble, au regard non-initié, une chimère insurmontable qui se construit à plusieurs niveaux.
D’une part, il est difficile pour le cinéphile de faire la distinction entre ce qui est réel de ce qui ne l’est pas puisque même ce qui est a priori surréalisme n’est pas dépourvu de réalisme, comme les lapins-humains de INLAND EMPIRE. Lynch abolit les frontières entre fiction et réalité, présence et absence, rêve et cauchemar. D’autre part, on perd souvent nos repères temporels habituels puisque le style anachronique est souvent utilisé; on se promène continuellement entre ce qui s’est déjà passé, ce qui va se passer et ce qui se déroule à l’instant.
Inland Empire : un univers mystérieux
**** Rédigé par la personne qui m’a accompagné lors du visionnement de ce film ****
Enfant, lorsqu’on m’amenait au parc d’attractions, j’éprouvais une étrange émotion : à la fébrilité du plaisir anticipé se mêlait la crainte de monter à bord des manèges. Comme lors des fêtes foraines de mon enfance, un état d’esprit semblable m’habitait devant cet INLAND EMPIRE que je m’apprêtais à voir, dans la mesure où il faut une certaine dose de témérité pour plonger dans un univers où l’on sait que rêve et réalité se confondront et où sa logique toute cartésienne ne pourra être mise à profit.
Comment alors réagir à la suite du visionnement de cette nouvelle histoire de Lynch? Les premiers mots qui me viennent à l’esprit tiennent du superlatif, à savoir époustouflant, suffocant et déroutant, auxquels se greffent deux qualificatifs qui discordent, soit angoissant et vitalisant. On a beau avoir mis toute son attention pour ne perdre aucune bribe des dialogues, on a beau s’être écarquillé les yeux pour n’oublier aucun élément visuel, on reste quand même abasourdi par ce film dans lequel s’imbriquent le tournage d’un film, sa première version inachevée et une légende.
Plus le scénario se déroulait, plus l’angoisse me tiraillait; aux prises avec cette intrigue et au cœur des tourments de l’héroïne, j’appréhendais une fin tragique, si bien que la scène de sa mort fut, à mes yeux, un moment intense. Mourir semblait si banal dans cette séquence que j’en oubliai qu’il s’agissait de la scène du film dans le film! Il est tout autant surprenant que INLAND EMPIRE m’est aussi apporté une bonne dose de vitalité, malgré son caractère de mystère. L’actrice qui termine son film, la mère qui retrouve un fils, les putes qui s’animent à la scène finale, toutes ces femmes qui ont cheminé dans le film sont là, souriantes, et me transmettent leur vitalité.
Voilà sommairement ce que j’ai ressenti au sortir de ce film. Par contre, ce que j’en ai saisi serait plus ardu à résumer et a place certes à diverses interprétations. Pour l’instant, les interrogations sont aussi nombreuses que les réponses et de revoir le film m’apporterait autant de contentement que de lumière. Rattraper ce qui m’a échappé, confirmer ce que j’ai compris, reconsidérer les milles et un éléments porteurs de sens et… me perdre à nouveau dans l’univers mystérieux de cet auteur, cela est désormais une résolution bien arrêtée.

Très intéressant vos commentaires et analyses…
Merci!
Mais, je l’ai écrit dans ce texte, je ne suis pas un expert en analyse cinématographique. C’est une interprétation personnelle et que j’aurais pu développer davantage, car les films de Lynch me procurent une “bouffée d’inspiration”. Ce qui est génial avec ce genre de film, c’est qu’il n’y a pas qu’une seule et unique interprétation valable. Sur certains points vous, moi et les autres ont va se rejoindre, mais sur d’autres aspects (comme les lapins-humains et l’homme “fantôme”
nos analyses seront différentes, mais pas nécessairement contradictoire. On dira “Ah! Je n’avais pas vu ceci de cette façon”.
Par contre, ceux qui sont habitués à la routine rassurante de la vie et des films qui finissent bien et qui suivent un déroulement habituel, les films de Lynch peuvent les déstabiliser et même les faire quitter la salle avant la fin de la représentation!