La 3e Guerre mondiale a-t-elle commencé? Ou la 4e?

La Troisième Guerre? Elle vient à l’esprit en ces temps troublés (cet article fut rédigé en juillet 2006), d’autant que les répercussions de ces événements mondiaux semblent être de plus en plus directes : ce sont des voisins québécois, d’origine libanaise ou juive, qui se montrent inquiets; d’autres perdent carrément des membres de leur famille. Dans les conversations, on force tout un chacun à choisir son camp : pour ou contre Israël ou le Hezbollah? Pour prendre l’avion? On doit maintenant se déchausser, et non seulement se dépouiller de tout objet contondant, mais aussi des liquides, des gels, etc. Faudra-t-il bientôt se mettre à nu? Ou renoncer?

Dans ce contexte, quand on apprend qu’un ancien président de la Chambre des représentants, Newt Gringrich, a lancé, un 16 juillet, à la télévision américaine, qu’il « faut se l’avouer », nous sommes à un « stade initial de la Troisième Guerre mondiale », on ne peut faire autrement que de s’interroger.

Surtout que cet étrange personnage politique n’est pas du tout le seul à faire une telle analyse. En mai, George W. Bush a clairement dit, lors d’une interview à CNBC, que le 11 septembre 2001 avait marqué le début de la « Troisième Guerre mondiale ». Plus près de nous, la semaine dernière, le nouvel ambassadeur iranien en France, Ali Ahani, terminait un entretien au Monde en disant :

« mais si Israël veut déclencher une Troisième Guerre mondiale, voyons si les Américains les laissent faire ».

Quatrième?

En fait, la thèse d’une Troisième Guerre mondiale fait florès depuis septembre 2001. Précisons que la plupart des défenseurs de cette thèse utilisent l’expression « Quatrième Guerre mondiale ». Eh oui, la troisième, c’était la guerre froide. Ce fut la plus longue puisqu’elle a duré de 1947 à 1991. Elle demeura « froide », puisqu’il n’y eut pratiquement pas d’affrontement direct entre les principales superpuissances, États-Unis et URSS, et se termina par l’effondrement idéologique et économique de cette dernière.

La plupart de ceux qui affirment que « nous » sommes en guerre mondiale proviennent de la nébuleuse idéologie néo-conservatrice. (Évidemment, il y a longtemps, depuis 1998, en fait, qu’à l’autre extrême, chez al-Qaïda, on se dit en « guerre mondiale » contre « l’Occident, les juifs et les croisés ».)

Louis Bélanger, politicologue de l’Université Laval, fait remarquer que Newt Gingrich appartient à une frange populiste du courant néo-conservateur :

« Il tente actuellement de se donner des airs intellectuels afin de se positionner en vue des présidentielles de 2008. Lui-même ne le nie pas. » En fait, Gingrich défend l’idée que nous sommes en « guerre mondiale » pour mieux critiquer une prétendue « mollesse » de l’administration Bush.

Selon lui, le président montre des signes de faiblesse alors même qu’une grande alliance anti-occidentale internationale émerge, du président Hugo Chavez à la Corée du Nord, en passant évidemment par l’« islamofascisme ». « Ces gens se parlent, vous savez », notait Gingrich récemment. Ainsi, comme lors des guerres mondiales précédentes, les populations occidentales devraient donc se rallier derrière les États-Unis pour combattre la menace globale.

Ce que Gingrich disait sans fard à la télé récemment, des intellectuels néo-conservateurs comme Eliot Cohen et l’ancien directeur de la CIA, James Woolsey, l’écrivent et le répètent depuis cinq ans. Dans la revue ultra pro-israélienne Commentary, en septembre 2004, Norman Podhoretz publiait un article au titre peu équivoque : « La Quatrième Guerre mondiale : comment elle a été déclenchée, quelle signification elle a et pourquoi nous devons la gagner ».

La thèse a des adeptes en France, surtout dans le camp pro-israélien. C’est le titre de l’essai récent du journaliste Thierry Wolton (La 4e Guerre mondiale, Grasset, 2006). Dans un récent entretien avec la journaliste Élias Lévy, Wolton déclarait que cette guerre a débuté en 1979, année de la révolution islamique en Iran. Au départ, donc, le conflit était interne à l’Islam. Il opposait les chiites, très minoritaires, et les sunnites.

« La prise du pouvoir des chiites en Iran a provoqué une espèce d’”émulation islamique” chez les sunnites. […] Ainsi, les sunnites se sont mis à leur tout à faire de la surenchère idéologique et religieuse. Cette guerre, presque civile, au sein de l’Islam débouchera 20 ans plus tard sur une guerre menée par les islamistes contre l’ensemble de l’Occident », affirmait-il 

L’intellectuel conservateur Ivan Rioufol allait encore plus loin en juillet dans Le Figaro. À ses dires, le 11 septembre a été le premier acte d’un cycle d’événements que l’on doit appeler « guerre mondiale ». Le second étant l’invasion de l’Afghanistan. Le troisième, l’invasion de l’Irak (que Rioufol a soutenue).

Selon lui, le quatrième vient d’être ouvert au Liban. « Faut-il faire un dessin de ce que risquerait d’être le cinquième acte? Une attaque nucléaire sur Tel-Aviv. L’apocalypse. » Selon lui, c’est pour éviter l’ultime acte V, la « guerre généralisée », que l’Occident, « soutenu par les pays musulmans modérés, se doit de resserrer les rangs pour ramener à la raison les maîtres chanteurs iraniens et syriens ».

Mais en France, il y a aussi Pascal Boniface. Celui-ci a publié au printemps 2005 un livre au titre presque semblable à celui de Wolton, Vers la 4e guerre mondiale? (Armand Colin). Boniface, directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques à Paris, affirme qu’il y a beaucoup de simplisme dans l’analyse des tenants de ce qu’on nomme aux États-Unis la « WWIV ». Pendant la Troisième Guerre mondiale, la « froide », il y avait plusieurs critiques acerbes de la mollesse des démocraties occidentales devant une « URSS implacable ».

« Aujourd’hui, écrit-il, la menace a changé, mais les partisans du tout militaire, de la force brute, les adeptes du raisonnement binaire – eux/nous, bien/mal, amis/ennemis – sont toujours là. » Boniface est clair : « Il faut les écouter. Mais pour faire l’inverse, ou à peu près, de ce qu’ils préconisent. » Le chercheur croit que la guerre qu’annoncent les prophètes de malheur est « effectivement possible » et est même « moins improbable qu’elle ne l’était il y a quelques années ». L’ennui est que ces gens « ne se contentent pas de dénoncer un danger futur. Ils le déclenchent tout en même temps ».

La prédiction de la Quatrième Guerre mondiale est de celles qui, parfois, semblent s’auto-réaliser, note Boniface.

La faute à Huntington?

Mais n’en serions-nous pas à la Cinquième Guerre mondiale? Jean-Pierre Derriennic, auteur de Les Guerres civiles (Les Presses de Sciences po, 2001) et politicologue à l’Université Laval, souligne que certains théoriciens croient que la guerre de Sept Ans, qui est passée par les plaines d’Abraham pour se clore en 1763, pourrait bien être considérée comme la première! Pratiquement toutes les grandes puissances de l’époque y ont été mêlées. Plusieurs continents ont été touchés.

Mais trêve de numérotation. Revenons à la prétendue Quatrième Guerre. Au fond, fait remarquer Jean-Pierre Derriennic, les théories qui vont en ce sens recoupent celle de Samuel Huntington, théoricien du Choc des civilisations, notamment celui de l’Occident et les autres civilisations coalisées.

« Quand son livre est sorti au milieu des années 1990, tout le monde le trouvait inutilement pessimiste », rappelle M. Derriennic.

À l’époque, souligne-t-il, l’Occident était intervenu en Bosnie contre des chrétiens (Serbes orthodoxes), pour sauver des musulmans. La même chose s’est reproduite au Kosovo en 1999. D’autres rétorquaient à Huntington, à l’époque, qu’en 1990, les États-Unis avaient contribué à libérer un pays musulman, le Koweït. Depuis le 11 septembre 2001, pourtant, tout semble avoir changé et plusieurs donnent raison à Huntington puisque, disent-ils les fronts entre des éléments de l’Islam radical et des portions d’Occident se multiplient (Afghanistan, Israël, Irak, etc.). Mais M. Derriennic estime que la théorie de Huntington comporte d’importantes failles. Notamment que le monde musulman, identifié par lui comme une « civilisation », ne pourra jamais faire bloc, puisqu’il est profondément divisé. Et la Chine, pourquoi, comme dans le schéma d’Huntington, aiderait-elle les musulmans alors que son commerce est florissant avec l’Occident?

La vie en rose

« Quatrième Guerre mondiale? La troisième a dû se produire alors que je dormais », blague Michel Fortmann, politicologue de l’Université de Montréal, pour qui les déclarations de Gingrich sont de simples « gags ».

En fait, toutes ces annonces tonitruantes de « guerre généralisée », de « choc des civilisations » découlent de l’appétit des médias pour « l’instantané, le sensationnel » et la « sinistrose ». Il suffit de jeter un coup d’œil sur la dernière édition de Peace and Conflict de 2005, publiée à l’Université du Maryland, une des meilleures du genre, selon lui. La conclusion?

« Après un sursaut de belligérance à la fin des années 1990, notre planète devient plus paisible. » Le nombre de conflits armés dans le monde diminue! Il y en avait 40 à la fin des années 1980. En 2005? Une vingtaine environ. De plus, les conflits ethniques et séparatistes diminuent. En Afrique, le nombre de conflits armés est tombé de 11 à 6 de 1999 à 2005.

Quant au terrorisme, M. Fortmann estime que le monde compose avec lui depuis la fin des années 1960 « et ne s’en porte pas plus mal pour autant ». Depuis 1980, il y a annuellement de 200 à 600 actes terroristes. Ils font de quelques centaines de victimes à 3000 morts environ par année (soit 1% des pertes militaires du fait de guerre durant la même période). Ainsi, « le terrorisme international n’est pas, en lui-même, une menace stratégique d’envergure », écrivait M. Fortmann récemment. Même que de 2001 à 2004, le nombre d’actes terroristes a diminué. Il a augmenté à nouveau en 2004 (651 incidents et 1900 victimes), mais seulement en raison de l’Irak (avec 200 attentats) et du Cachemire (300 incidents), explique le politicologue.

Même que « comme c’était le cas en 1990, un Nord-Américain courait toujours autant le risque, en 2005, d’être victime d’un acte terroriste que d’être frappé par la foudre »!

M. Fortmann refuse toutefois de jouer entièrement le Candide. Il fait remarquer qu’au Proche-Orient, il existe toujours un « risque objectif que la situation dérape : on peut imaginer éventuellement que la Syrie ou l’Iran s’implique plus directement ». L’inquiétant, aussi, c’est parmi les différends actuels, quatre pourraient éventuellement impliquer l’arme nucléaire (Iran, Corée du Nord, le conflit indo-pakistanais et celui qui oppose la Chine et Taïwan).

Au reste, l’appellation « guerre mondiale » pour désigner ce qui se présente à nous aurait bien des défauts. D’une part, elle simplifie une réalité complexe, elle incite au manichéisme, dit Pascal Boniface. De plus, elle plaque un vieux modèle sur des réalités nouvelles. Jean-Pierre Derriennic fait remarquer que la religion joue un rôle plus grand dans la tourmente actuelle que lors des guerres mondiales précédentes. Enfin, selon François-Bernard Huyghe, auteur de Quatrième Guerre mondiale. Faire mourir et faire croire (Éditions du Rocher, 2004), nous en sommes à des guerres de « quatrième génération », celle de l’ère de l’information, où l’on tente de conquérir « le système mental et organisationnel de l’adversaire ».

Dans ce contexte, Huyghe s’interroge :

« L’hyperpuissance peut-elle l’emporter sur l’insurrection planétaire qu’elle suscite et nourrit elle-même? » Et au fond, « quel est le but d’une guerre où l’hyperpuissance gagne bataille après bataille pour perdre toutes les paix comme en Afghanistan et en Irak »?

Source : Le Devoir - Été 2006.

~ par njl sur Jeudi, 15 mars 2007.

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