Le prochain ou le lointain
Si Dieu n’existe pas, tout est-il pour autant permis?
C’est une question omniprésente dans l’œuvre de Dostoïevski et en particulier dans le roman Crime et Châtiment. En voici un résumé disponible sur l’encyclopédie libre Wikipédia.
Le roman dépeint le meurtre prémédité d’une vieille prêteuse sur gages et de sa sœur cadette par un ancien étudiant de Saint-Pétersbourg nommé Raskolnikov, et ainsi que ses conséquences émotionnelles, mentales, et physiques sur le meurtrier. Raskolnikov pense être un « Surhomme » et qu’avec une bonne raison, il pourrait exécuter un acte ignoble — le meurtre de l’usurière — si cela peut l’amener à faire le bien. Il cite souvent Napoléon, estimant qu’il a eu raison de répandre autant de sang : « Si un jour, Napoléon n’avait pas eu le courage de mitrailler une foule désarmée, nul n’aurait fait attention à lui et il serait demeuré un inconnu ».
Raskolnikov estime qu’il peut transcender les limites morales en tuant l’usurière, en volant son argent et en l’utilisant pour faire le bien. Il soutient que si Newton ou Kepler avaient dû tuer une ou même cent personnes pour éclairer l’humanité de leurs idées, cela en aurait valu la peine.
Le vrai châtiment de Raskolnikov n’est pas le camp de travail auquel il est condamné, mais le tourment qu’il endure tout au long du roman. Ce tourment se manifeste autant sous la forme d’une paranoïa que par la prise de conscience qu’il n’est pas un « Surhomme », puisqu’il est incapable de supporter ce qu’il a fait.
Ce roman russe, le plus connu avec Guerre et Paix, dépeint à merveille le tiraillement d’un homme qui croyait en la justesse de son crime pour améliorer le sort de l’humanité, mais qui est finalement incapable de vivre avec le fardeau de sa culpabilité. Dans l’état d’esprit de Raskolnikov lorsqu’il commet son meurtre, le lointain est plus précieux que le prochain : un homme « extraordinaire » a le droit et même le devoir d’éliminer un être humain, si son action amène une amélioration de la société humaine. Dans cette perspective, on sort Dieu par la porte pour le réintroduire par la fenêtre! Dans l’idéologie chrétienne, c’est le lointain qui prime : le paradis, la vie après la mort, fais le bien et tu seras récompensé…
Selon Dostoïevski l’homme est libre et sans Dieu, « tout est permis ». Entendons, à l’instar de Sartre, que nos actes ne nous sont dictés par aucune force supérieure; nous sommes SEULS responsables de nos choix, nous ne disposons de RIEN au départ, tout reste à faire. L’homme absurde, l’existentialiste authentique, est « esclave » de sa propre liberté, pour reprendre une idée de Sartre. C’est à l’individu de bâtir sa propre éthique. Faire « le bien » ou faire « le mal » ne veut strictement rien dire. Dans l’absolu, personne n’est « coupable »! Le fameux « tout est permis » ne légitime pas pour autant tous les crimes. Il veut dire que tout acte implique des conséquences qu’il nous faut mesurer de par notre propre éthique; les remords ne servant à rien.
Camus note que ce cri [le tout est permis] comporte plus d’amertume que de joie, car il n’y a plus de valeurs consacrées pour orienter notre choix :
« l’absurde, dit-il, ne délivre pas, il lie. Il n’autorise pas tous les actes. Tout est permis, ne signifie pas que rien n’est défendu. L’absurde rend seulement leur équivalence aux conséquences de ces actes. Il ne recommande pas le crime, ce serait puéril, mais il restitue au remords son inutilité. De même, si toutes les expériences sont indifférentes, celle du devoir est aussi légitime qu’une autre. »
C’est justement dans le champ des possibles et avec ses limites que s’exerce la liberté de l’homme absurde. L’homme est sa propre fin et il est sa seule fin, mais parmi ses actes il en est qui servent ou desservent l’humanité; tuer la dernière des créatures, fut-elle la plus vile qui soit, ne dessert pas l’humanité. Rien d’extraordinaire et d’une répercussion mondiale n’en résulte.
Dans l’esprit de Raskolnikov, au nom de la grandeur du Surhomme, au nom du bonheur d’une humanité future, lointaine, au nom de la révolution universelle, au nom de la liberté illimitée pour un seul, ou de l’égalité illimitée pour tous, il est permis de torturer ou de tuer un homme, une quantité d’hommes, de transformer tout être en simple moyen devant servir à une grande idée, à un but élevé.
Mais c’est l’utilisation du libre arbitre qui élève l’homme au rang de sage en lui permettant de SE déterminer, d’agir et de penser librement. Tandis que, dénaturée par Raskolnikov et transformée par celle d’« homme extraordinaire », l’idée du Surhomme éloigne l’homme de l’humanité en lui préférant un lointain, à en devenir, et en le jugeant à l’aide d’un arbitraire qui se donne le droit d’estimer lui-même la valeur de la vie humaine, et d’en disposer selon ses désirs.

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