La mondialisation de la culture
Au début des années quatre-vingt-dix, la fin du communisme et celle d’un monde bipolaire rendaient imaginable « la fin de l’histoire » en tant que lutte idéologique. Toutefois et notamment par l’incompréhension mutuelle née de l’antagonisme entre la vision occidentaliste et celle prônée par l’islamisme, le schéma multipolaire des dernières années s’apparente davantage à un « choc des civilisations » qu’à la vision idyllique de la mondialisation, celle d’un internationalisme orienté vers le dialogue entre les cultures. Cette conception dialogique, les États-Unis la récusent, compte tenu de leur prétention universaliste et expansionniste de la culture.
Au XXIe siècle, le terme mondialisation fait partie du vocabulaire courant et, s’il est capital de connaître les conséquences économiques de la mondialisation néolibérale sur les économies nationales, il importe aussi d’être conscient de ses implications au niveau de la culture. À mon avis, la mondialisation actuelle s’apparente de plus en plus à la domination de la culture américaine à l’échelle de la planète.
Depuis plusieurs années, nous parlons de la « mondialisation » comme d’un phénomène récent et défini lorsqu’en fait, les échanges commerciaux sont mondialisés depuis l’époque moderne et les nouveaux termes que sont la globalisation économique, la mondialisation culturelle et la planétarisation écologique renvoient tous au concept de « mondialisation », quoiqu’ils équivaillent à des enjeux parfois contradictoires.
Dans son acceptation la plus générale, la mondialisation correspond à un changement d’échelle et de référence dans tous les domaines de la vie sociale, politique et culturelle et elle pourrait conduire en conséquence à une circulation des biens culturels pour le bénéfice du plus grand nombre. Selon cette conception, le mouvement altermondialiste ne se définit pas en opposition à ce phénomène, mais il est en faveur d’une autre forme de mondialisation qui permettrait d’intégrer les laisser pour compte, entre autres les pays du Sud, et les questions relatives à la culture.
Il me semble pourtant que plus est affirmé le caractère inéluctable de la mondialisation, plus c’est la « globalisation impériale » des États-Unis et sa vision universelle de la culture qui prend le dessus sur les autres formes de relativisme culturel. En d’autres termes, la vision américaine attend des cultures particulières qu’elles s’effacent au fur et à mesure que progressent le droit, la raison et les valeurs de la culture dominante, supposée incarner l’universel.
À l’ère de la mondialisation, la domination culturelle américaine tend à démontrer que la culture est en danger au sens où les États-Unis imposent une vision du monde au reste de la planète à travers l’exportation du pouvoir symbolique de l’américanisme.
Les avocats du néolibéralisme affirment que la mondialisation offre une hétérogénéité de choix aux consommateurs et si dans certains secteurs de la consommation une homogénéisation des choix se présente, le blâme doit en être imputé à l’acheteur, puisque par définition, les marchés sont démocratiques.
Cette rhétorique semble oublier les milliards de dollars dépensés par les industries pour façonner les goûts et les désirs des citoyens, en créant un processus de conditionnement auquel, il faut le souligner, les jeunes sont souvent les plus influençables. Cette vision est aussi favorisée par la concentration médiatique où l’on nous vend une image stéréotypée d’un style de vie.
Ce processus vise à universaliser les intérêts particuliers et la tradition particulière des puissances économiquement et politiquement dominantes et à étendre à l’ensemble du monde le modèle économique et culturel le plus favorable en le présentant à la fois comme une norme, un devoir-être, et une fatalité, un destin universel, de manière à obtenir une adhésion ou, au moins, une résignation universelles.
La prétention universaliste de la culture américaine et sa création d’une homogénéisation de la consommation de masse se traduisent par l’expression la « McDonaldisation » de la culture. Celle-ci s’opère à plusieurs niveaux et est notamment instillée par le processus du marketing au sens où Coca-Cola, Nike ou Pepsi ne sont pas uniquement des produits commerciaux, mais aussi des symboles qui servent à vendre une image de l’Amérique : le citadin aisé, le cow-boy austère, les stars de Hollywood, un jardin d’Éden sans frontières… ».
Au nom de la rectitude du néolibéralisme, les multinationales américaines prétendent que la logique du marché, à savoir la loi du profit et de la concurrence, doit prévaloir en matière de culture, puisque cette logique est censée conduire à une diversification de choix pour le consommateur.
Une libéralisation à outrance des marchés conduit à une « illusion de choix » : nous observons une augmentation des industries qui se regroupent pour créer une intégration à la verticale, une véritable synergie d’intérêts. Au niveau des télécommunications, on observe fréquemment la fusion de deux groupes, l’un orienté vers la production des contenus et l’autre vers la diffusion – à titre d’exemple, la fusion entre Time Warner et America Online (AOL) –.
Dans la perspective américaine, outre la volonté d’imposer les lois du marché en matière de culture, les productions artistiques doivent chercher le profit maximum à court terme; autrement dit, le succès d’une œuvre littéraire doit être immédiat.
Cette logique néolibérale constitue un danger pour la culture artistique : si une condition sine qua non avait toujours prévalu entre le profit et l’œuvre, plusieurs auteurs n’auraient jamais été publiés dont l’écrivain tchèque Franz Kafka, du fait que ses romans furent publics et générateurs des profits uniquement à titre posthume.
L’histoire nous indique pourtant qu’une coopération culturelle peut être avantageuse pour le bien commun : le caractère prodigieux de la Renaissance tient du fait que l’Europe a tiré profit du contact avec l’extérieur, notamment la Chine et l’Afrique, pour parvenir à un essor culturel et socio-économique.
Inéluctable pour plusieurs, bénéfique pour certains et désastreux pour d’autres, la mondialisation est pourtant loin d’être un phénomène accompli. En somme, un débat politique fondamental doit avoir lieu afin de protéger la culture, non pas à seule fin de se réfugier dans son terroir respectif, mais pour redonner un caractère humaniste à la mondialisation, soit un dialogue entre les cultures, qui permettrait un échange de savoir et d’idées pour le plus grand bénéfice de tous.
Je suis conscient que j’ai adopté une perspective unilatérale, au sens où je ne fais peu état des arguments de ceux qui identifient la mondialisation actuelle au dialogue entre les cultures. Je crois que la théorie de la « globalisation éclatée » mise de l’avant par les anthropologues américains du courant dit « post-moderne » est une vision intéressante de la mondialisation au 21e siècle. Cette théorie est construite sur l’idée que le monde actuel est devenu un patchwork occupé pas différentes ethnies ou cultures qui subsistent malgré les pressions de l’hégémonie culturelle des États-Unis.
Source :
Aubry, Martine, dir. Culture toujours… et plus que jamais.
Barber, Benjamin R. « Vers une société universelle de consommateurs : Culture McWorld contre démocratie ». Le Monde diplomatique (août 1998) En ligne. <http://www.monde-diplomatique.fr/1998/08/BARBER/10836>
Bourdieu, Pierre. Contre-feux 2.
Fukuyama, Francis. La fin de l’histoire et le dernier homme.
Michaud, Yves, dir. Qu’est-ce que la culture?
Ritzer, George. The McDonaldization of society : an investigation into the changing character of contemporary social life.

votre site ne nous aide pas vraiment !!!!
La mondialisation et le Tiers-Monde, cocktail puissamment explosif…
http://ysengrimus.wordpress.com/2008/05/01/le-capitalisme-se-deploie-sur-une-sphere-finie/
Paul Laurendeau