Une sagesse sans égale

Camus

Salut mon vieux!

Tu m’excuseras d’utiliser un ton familier, comme si nous nous étions déjà rencontrés. Mais, c’est que j’ai l’impression de te connaître. Bien que tu sois mort en 1960, soit vingt-trois ans avant ma naissance, tu as eu une grande influence sur l’évolution de mon être.

Oui, oui, ne fait pas l’incrédule! Je sais que tu ne t’es jamais considéré comme étant un homme extraordinaire, toi qui fus placé à mi-distance de la misère et du soleil. Certes tu n’étais pas un Einstein, un Picasso ou un Chaplin, mais pour moi tu es le plus grand, celui qui a le mieux défini le rôle de l’homme face à cette existence qui nous paraît parfois absurde.

Mais j’étais sûr de moi, sûr de tout, plus sûr que lui, sûr de ma vie et de cette mort qui allait venir. Oui, je n’avais que cela. Mais du moins, je tenais cette vérité autant qu’elle me tenait. J’avais eu raison, j’avais encore raison, j’avais toujours raison. J’avais vécu de telle façon et j’aurais pu vivre de telle autre. J’avais fait ceci et je n’avais pas fait cela. Je n’avais pas fait telle chose alors que j’avais fait cette autre. Et après? C’était comme si j’avais attendu pendant tout le temps cette minute et cette petite aube où je serais justifié. Rien, rien n’avait d’importance et je savais bien pourquoi. Lui aussi savait pourquoi. Du fond de mon avenir, pendant toute cette vie absurde que j’avais menée, un souffle obscur remontait vers moi à travers des années qui n’étaient pas encore venues et ce souffle égalisait sur son passage tout ce qu’on me proposait alors dans les années pas plus réelles que je vivais.

C’est le cri du cœur de ton « étranger ». Je me suis reconnu et défini à travers ce roman. En à peine 200 pages, tu as su définir l’existence humaine, ce que certains ne réussissent jamais. Né dans un monde absurde, le seul véritable rôle de l’homme est de VIVRE, d’avoir conscience de sa vie, de sa révolte et de sa liberté.

L’esclave est le premier qui prend conscience de sa révolte et de sa liberté : « Je me révolte, donc nous sommes. » Et qui à son tour fait place au révolté métaphysique, nous sommes seuls. Dieu étant mort, la révolte historique (ou révolution) ajoute qu’au lieu de tuer et mourir pour produire l’être que nous ne sommes pas, nous avons à vivre et faire vivre pour créer ce que nous sommes.

Et toi, mon cher, d’ajouter : « L’homme enfin n’est pas entièrement coupable, il n’a pas commencé l’histoire; ni tout à fait innocent puisqu’il la continue. Ceux qui passent cette limite et affirment son innocence totale finissent dans la rage et la culpabilité définitive. » L’homme révolté, l’homme qui est conscient de son existence et de sa liberté doit faire vivre le « Nous sommes ».

J’ai besoin des autres qui ont besoin de moi et de chacun. Chaque action collective, chaque société supposent une discipline et l’individu, sans cette loi, n’est qu’un étranger ployant sous le poids d’une collectivité ennemie. Mais société et discipline perdent leur direction si elles nient le « Nous sommes ». À moi seul, dans un sens, je supporte la dignité commune que je ne puis laisser ravaler en moi, ni dans les autres. Cet individualisme n’est pas jouissance, il est lutte, toujours, et joie sans égale, quelquefois, au sommet de la fièvre compassion.

Albert Camus, je lève mon verre en ton honneur!

~ par njl sur Mercredi, 14 février 2007.

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