Politiquement correct

Rectitude politique au Québec, political correctness aux États-Unis et politiquement correct en France, ces mots nous renvoient tous au même concept : un euphémisme, c’est-à-dire une figure de rhétorique qui consiste à atténuer ou adoucir une idée déplaisante. C’est l’idée qu’il y a des choses qui ne se disent pas, même s’ils révèlent une vérité. Prenons le temps d’en indiquer quelque-uns que vous allez sans doute reconnaître :

« Handicapé économique » pour pauvre. 

« Enveloppé » pour désigner une personne obèse.

« Mourir des suites d’une longue maladie » pour « mourir d’un cancer ».

« Dégâts collatéraux » pour désigner les morts d’une bataille.

« Solution finale » pour le génocide des Juifs selon le code des nazis.

« Être intime de » pour signifier « être un partenaire sexuel de ».

Au nom de quoi devons-nous utiliser ce langage? Vous vous souvenez sûrement du tollé islamique qu’a soulevé la publication de caricatures par un journal danois à l’automne 2005. C’est le même principe. On tend à juger d’un propos en fonction de l’offense théorique pour une certaine « sensibilité ». On glisse de la dénonciation d’un effet escompté du langage (massacrez tel peuple) à celle d’un effet éprouvé (les femmes, les homosexuels, les catholiques, les Arabes ont été blessés par votre propos). À force de « calfeutrer » le langage ou les représentations iconiques, on aboutira à une société épurée de tous propos agressifs ou dénonciatifs pour ne pas heurter les croyances d’autrui.

Aussi bien adopter la novlangue de 1984, totalement univoque, où il ne subsiste qu’un seul mot obligatoire pour exprimer une seule chose permise. Interdisons aussi un coup parti le débat d’idées puisqu’on ne peut pas critiquer une idée comme étant fausse ou délirante sans offenser ceux qui y croient. Le mot est porteur d’un sens, d’une connotation; il évoque, il suggère et il fait ressentir.

Selon François-Bernard Huyghe, la rectitude politique impose de désigner certaines catégories d’individus, identifiés par leur sexe, leur race, leur culture, leur préférence sexuelle, leur handicap, leur profession ou autre, de manière non discriminante (ce qui est un paradoxe si l’on songe que la langue sert surtout à distinguer ce à quoi elle se réfère), non injurieuse, non condescendante. Il faut trouver un terme neutre et qui n’implique aucun jugement de valeur… Mal nommer, c’est discriminer et discriminer, c’est déjà une violence.

Dans le langage du politiquement correct, le mot craftmanship (dextérité) disparaît et est remplacé par celui de skill application (applications d’une habileté) considéré comme neutre et non sexiste. Comme si le langage était à la base neutre. Imaginons un instant une version non machiste des romans de l’écrivain François Rabelais ou de l’Odyssée d’Homère. Ou encore, une version épurée des bandes dessinées d’Astérix donnerait quelque chose du genre : 

Obélix : « Elles sont mentalement défiées ces personnes d’origine résidentielle transalpine. » (remplacerait le célèbre « lls sont fous ces romains. ») 

Obélix : « Astérix? »

Astérix : « Oui, gros? »

Obélix : « Je ne suis pas gros, mais corporellement défini selon des normes autonomes! » (remplacerait la phrase classique « Je ne suis pas gros, juste un peu enveloppé! » 

Hilarant n’est-ce pas? S’il est relativement facile d’ironiser sur le politiquement correct, ce code reste un système de contrainte :

Outre qu’il [le politiquement correct] restreint le domaine du débat à celui de la déploration obligatoire (les opinions étant qualifiées de méchantes ou convenables et non pas discutées), il réduit le politique à la violence visible ou symbolique, et impose un impératif impossible à satisfaire : un amour sans préférence et la reconnaissance universelle d’une égale dignité à toutes les idées, à toutes les valeurs et à tous les « choix ». « Ne préfère rien, et surtout pas ta religion, ta culture, tes semblables, ta nation; n’y pense même pas. » C’est un impératif aussi difficile à satisfaire que le « Ne désire aucun plaisir, n’y songe pas. » du puritanisme.


Les citations se retrouvent sur le blogue de François-Bernard Huyghe, docteur d’État en Sciences Politiques.

~ par njl le Samedi, 3 février 2007.

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