Fixer le temps perdu

•Vendredi, 5 février 2010 • Un commentaire

« [La durée est] mémoire, mais non pas mémoire personnelle, extérieure à ce qu’elle retient, distincte d’un passé dont elle assurerait la conservation; c’est une mémoire intérieure au changement lui-même, mémoire qui prolonge « l’avant » dans « l’après » et les empêche d’être de purs instantanés apparaissant et disparaissant dans un présent qui renaîtrait sans cesse. » Extrait de l’ouvrage Durée et simultanéité d’Henri Bergson.

« Quand nous écoutons une mélodie, nous avons la plus pure impression de succession que nous puissions avoir – une impression aussi éloignée que possible de celle de la simultanéité – et pourtant c’est la continuité même de la mélodie et l’impossibilité de la décomposer qui font sur nous cette impression. Si nous la découpons en notes distinctes, en autant « d’avant » et « d’après » qu’il nous plaît, c’est que nous y mêlons des images spatiales et que nous imprégnons la succession de simultanéité : dans l’espace et dans l’espace seulement, il y a distinction nette de parties extérieures les unes aux autres. Je reconnais d’ailleurs que c’est dans le temps spatialisé que nous nous plaçons d’ordinaire. Nous n’avons aucun intérêt à écouter le bourdonnement de la vie profonde. Et pourtant, la durée réelle est là. » Extrait de l’ouvrage La pensée et le mouvant d’Henri Bergson.

Les actions de l’être humain sont élaborées en fonction d’une trame existentielle spatialisée : le calendrier et l’horloge permettent de planifier le déroulement d’une journée selon le schéma tripartite passé/présent/futur et en y découpant le temps en plusieurs fragments. La vie est ainsi envisagée en terme de ruptures où des stations de correspondance entre différents points de départ et d’arrivée – à l’instar des dates d’anniversaire et des événements tels que le début de l’adolescence et de l’âge adulte – nous font croire que le temps s’apparente à une succession ordonnée d’événements.

Cette impression de succession est notamment influencée par la vision scientifique du temps, représentée de manière spatialisée et objective, à l’instar de la distance parcourue par les aiguilles d’une horloge. Au cours d’une journée, la mesure du temps est omniprésente dans chacun de nos gestes. C’est elle qui nous fournit des points de repère clairement délimités et partagés par un ensemble d’individus.

Le temps scientifique est aussi considéré comme étant le « grand égalisateur », c’est-à-dire qu’il agit indépendamment de l’existence que nous menons puisque le temps qui nous est alloué ne dépend pas de notre libre arbitre, mais est déterminé par les circonstances fortuites de la vie et les contraintes extérieures à notre personne. L’Homme naît et meurt sans qu’il ait besoin de donner son consentement. Entre ces deux événements inévitables, il y a un espace-temps indéterminé, une durée, qui nous offre la possibilité de fixer le temps perdu.

Philosophe français dont les travaux ont grandement inspiré la pensée et l’œuvre de Marcel Proust, Henri Bergson s’est d’abord intéressé à l’analyse du temps après avoir observé que les équations mathématiques exécutent un calcul du temps qui passe sans s’attarder à la durée éprouvée par chacun d’entre nous. Le temps calculé de manière scientifique est, dixit Bergson, une pure abstraction, une tentative pour rendre le monde prévisible, qui n’est pas à même de déterminer la valeur réelle du temps. Dans Le Temps retrouvé, dernier tome de l’œuvre À la recherche du temps perdu de Proust, le narrateur en vient à la conclusion que c’est en devenant écrivain qu’il peut retrouver le temps perdu :

« Si du moins il m’était laissé assez de temps pour accomplir mon œuvre, je ne manquerais pas de la marquer au sceau de ce Temps dont l’idée s’imposait à moi avec tant de force aujourd’hui, et j’y décrirais les hommes, cela dût-il les faire ressembler à des êtres monstrueux, comme occupant dans le Temps une place autrement considérable que celle si restreinte qui leur est réservée dans l’espace, une place, au contraire, prolongée sans mesure, puisqu’ils touchent simultanément, comme des géants, plongés dans les années, à des époques vécues par eux, si distantes, – entre lesquelles tant de jours sont venus se placer – dans le Temps. »

Selon Bergson, le temps subjectif, mesuré en terme de durée, est le temps réel, celui qui peut rendre compte du rôle joué par la conscience humaine. C’est la notion de durée qui nous permet de comprendre la différence de perception qui existe entre les individus. La durée du temps échappe à tout calcul scientifique, ce dernier n’étant qu’une intellectualisation réductrice de la réalité du temps. Cette vision du temps doit être rejetée au profit d’une vision subjective du temps en tant qu’écoulement perpétuel de la durée et lié à la conscience intime de chaque sujet.

Le cogito cartésien suppose que la pensée de chaque sujet est une chose permanente, celle-ci nous permettant ensuite de conclure de la réalité de l’existence humaine : je pense donc je suis. La pensée de Bergson nous amène plutôt à penser le moi comme une chose qui dure et qui se modifie avec l’écoulement du temps. La métaphore de la madeleine de Proust – le gâteau, trempé dans une tasse de thé, permet au narrateur de revivre l’espace de quelques instants un souvenir de son enfance – illustre bien l’idée voulant qu’il est possible de revivre au temps présent une expérience passée grâce à la mémoire involontaire. Bien que la vie sociale nous impose plusieurs moi – le moi des conventions, le moi des habitudes, bref un moi superficiel – qui divisent notre être en plusieurs parties, dissemblables au tout, la vie réelle se compose d’un seul moi, le moi intérieur, le moi profond, celui qui est intimement lié à la notion de durée et de temps réel.

L’expérience nous montre que toutes les choses durent et qu’il existe une profonde dichotomie entre leur durée réelle et leur durée éprouvée. C’est l’intimité de notre conscience qui peut nous aider à saisir l’essence du temps et, par le fait même, de nous guider dans la quête de notre identité personnelle. Arriver à être soi-même lorsque le temps perdu s’empare de nos vies, ce n’est pas une tâche facile. Progressivement, nous oublions notre nature première, nous oublions la durée réelle du temps, et nous devenons quelqu’un d’autre en fonction de diverses circonstances de la vie. Derrière chaque visage, derrière chaque image et chaque regard qui se posent sur ce visage, il y a un secret caché, une énigme à déchiffrer.

Penser le temps en terme de durée, nous amène à revoir notre vision traditionnelle entre passé, présent et futur afin de considérer le temps comme un tout indivisible. La conscience humaine serait donc formée d’une mémoire intégrale qui, dans le processus de l’écoulement du temps, conserverait la totalité des instants passés. Conscience et mémoire seraient donc intimement liées et un individu qui ignore le passé pour ne garder que l’inaltérabilité du temps présent vivrait dans l’inconscience puisque l’instant présent occupe une place minime au sein de l’édifice immense du temps aux prises avec la durée.

Regardez en arrière, dans votre pensée, et saisissez votre passé. C’est un peu ce que vous faites lorsque vous rêvez la nuit ou bien lorsque vos rêves éveillés vous transportent vers un temps révolu, la nostalgie de votre passé, ou vers un temps imaginaire, celui qui aurait pu arriver si les choses s’étaient passées autrement. Nous vivons dans une société où la réminiscence du passé est une chose proscrite. Saisir le jour, en oubliant le passé et en reléguant l’avenir dans une durée éloignée de nos occupations quotidiennes, voilà une philosophie très répandue.

Le temps réel ne peut pas être divisé et comptabilisé en instants. Comparées l’une par rapport à l’autre, deux heures occuperont toujours le même espace-temps, mais leur durée variera selon la perception de l’expérience vécue. Autrement dit, le temps réel est intimement lié à notre monde intérieur, à nos états d’âme, et c’est uniquement notre conscience intuitive, la perception que nous avons de nous-mêmes, qui nous permet de relater la durée du temps qui passe. Fixer le temps perdu, c’est écouter le « bourdonnement de la vie profonde ». La durée réelle du temps, c’est l’intégration par la conscience humaine en un tout indivisible entre passé, présent et futur.

Tout comme l’eau qui se déplace sur un fleuve n’a pas de point de départ ni de point d’arrêt, le temps a un flux continu qui se retrouve au dedans de nous et qui est notre vie :

« J’éprouvais un sentiment de fatigue profonde à sentir que tout ce temps si long non seulement avait sans une interruption été vécu, pensé, sécrété par moi, qu’il était ma vie, qu’il était moi-même, mais encore que j’avais à toute minute à le maintenir attaché à moi, qu’il me supportait, que j’étais juché à son sommet vertigineux, que je ne pouvais me mouvoir, sans le déplacer avec moi. » Extrait du roman Le Temps retrouvé, dernier tome de l’œuvre À la recherche du temps perdu de Marcel Proust.

Une race de sous-hommes

•Vendredi, 10 juillet 2009 • Laisser un commentaire

La troisième et dernière saison de la télésérie québécoise Les Invincibles s’est conclue en mars dernier par une scène finale inoubliable qui demeurera ancrée au sein de la mémoire collective. Diffusées à Radio-Canada à partir de 2005, les aventures des quatre Invincibles ont enchanté les téléspectateurs de même que les chroniqueurs télé, ceux-ci ayant louangé à plusieurs reprises cette production télévisuelle, le journaliste Marc Cassivi la qualifiant de série du siècle.

En tant que vecteur du divertissement populaire, cette télésérie fait généralement l’unanimité et j’ai moi-même grandement apprécié les 35 épisodes que j’ai visionnés en rafale en l’espace d’une semaine. Je me suis alors remémoré les diverses entrevues que les comédiens ont accordées aux médias, notamment lors de leurs passages à l’émission Tout le monde en parle, et j’ai réfléchi au parallèle qui pourrait s’établir entre la fiction des Invincibles et la réalité des hommes québécois âgés de 25 à 35 ans.

Les Invincibles sont-ils le reflet de l’homme québécois? D’aucuns affirmeront tout simplement que les personnages sont caricaturaux et que leurs traits particuliers se retrouvent chez certains hommes.

Il m’apparaît pourtant que les tribulations de Carlos Fréchette, Pierre-Antoine « P-A » Robitaille Steve Chouinard et Rémi Durocher nous permettent de mieux comprendre l’homme québécois d’aujourd’hui et, par le fait même, ses relations amoureuses. J’estime par ailleurs, et ce, bien que leurs aventures aient été exagérées pour des fins télévisuelles et dramatiques, que leurs agissements s’apparentent à ceux de l’homme québécois.

NDR : Dans ce texte, à moins qu’il soit précisé le contraire, le mot « homme » est attribué à l’homme québécois âgé de 25 à 35 ans. L’homme que je dépeins tout au long de ce texte n’est pas très attrayant. Évidemment, toutes ces caractéristiques ne se retrouvent pas au même niveau d’intensité chez tous les hommes. De plus, aucune recherche systématique n’a été effectuée et pas même une interview a été menée. Les idées avancées relèvent de l’observation et de l’expérience, c’est-à-dire de la méthode empirique.

Le refus de l’âge adulte

♪ I don’t ever want to be that way ♪
♪ I don’t want to grow up ♪
♪ Seems that folks turn into things ♪
♪ that they never want ♪
♪ The only thing to live for is today ♪

I Don’t Want To Grow Up interprété par le groupe The Ramones et originalement composé par Tom Waits.

L’épigraphe de ce chapitre aurait pu être utilisée en tant qu’hymne nationale des Invincibles, les Ramones étant considérés comme un des groupes fondateurs du mouvement punk qui exprime une rébellion jeune et est caractérisé par une variété d’idéologies anti-autoritaires et une attitude do it yourself (« Faites-le vous-même »).

Nous pouvons entendre cet indicatif musical dans l’épisode 3 de la première saison où Steve téléphone à son employeur et ment sur son état de santé afin de pouvoir profiter d’une journée de congé en regardant des films pornographiques. Rémi dissimule lui aussi la vérité à son patron en se déclarant malade dans le but d’espionner Jolène, son ancienne copine.

Ce type de mensonge est souvent utilisé par les enfants et les adolescents auprès de leurs parents afin de bénéficier d’une journée de congé imprévue. Steve, un travailleur professionnel qui est sur le point d’atteindre la trentaine, utilise le matériel pornographique à l’instar d’un adolescent qui découvre pour la première fois sa sexualité tandis qu’en allant sonner à la porte de Jolène tout en s’enfuyant pour aller se camoufler derrière une automobile, Rémi nous rappelle ce que nous faisions lorsque nous étions âgés de six ans!

C’est entre 6 et 11 ans que l’être humain atteint le stage de l’âge de raison qui débute généralement avec l’entrée à l’école primaire et se termine avec le début de l’adolescence. C’est à cette étape qu’apparaît le raisonnement, la formation de concepts et l’établissement de la personnalité. Puis vient l’âge des responsabilités, de 12 à 17 ans, où le jeune adolescent acquière davantage d’autonomie et se prépare à devenir un adulte et un citoyen responsable. Enfin, l’âge adulte devrait débuter autour de la vingtaine où l’individu est notamment en mesure de réfléchir sur ses actions, se construire un projet de vie et de penser aux conséquences de ses actes.

Soulignons ce que mentionne Lyne Boisvert, la femme de Carlos, dans l’épisode 3 de la troisième saison – ses propos seront repris par Carlos dans l’épisode 11 de cette même saison pour signifier la fin de l’amitié entre les membres du quatuor –, il ne s’agit pas d’atteindre l’âge adulte et d’être considéré comme tel par la loi, il faut le devenir :

« On ne peut pas avoir un enfant et être encore un enfant. Un moment donné il faut faire un choix. »

L’homme refuse de faire ce choix puisqu’il désire, d’une part, être considéré comme un adulte selon la loi pour pouvoir notamment conduire, boire et dépenser à sa guise l’argent de son travail et d’autre part, être traité comme un enfant afin de fuir les responsabilités et de bénéficier d’une copine qui agirait comme une deuxième mère en lui répétant sans cesse tout ce qu’il doit faire. Parfois, l’homme se rebelle étant donné que l’homme qui agit encore comme un enfant peut parfois redevenir un adolescent lorsqu’il désire contester l’autorité conjugale.

L’homme refuse de grandir. On le rencontre aux danseuses le vendredi soir et excédant les limites de vitesse au volant de son véhicule; on peut l’apercevoir vivant encore au crochet de ses parents; il se retrouve aussi dans les conversations que les femmes tiennent entre elles, c’est un homme infidèle, menteur et incapable de prendre ses responsabilités. C’est le constat que fait Lyne, découragée des agissements des Invincibles lors de la seconde cérémonie de mariage, à la fin du premier épisode de la dernière saison :

« Vous êtes des enfants Carlos, pas des adultes. À vingt ans, c’était « cute ». À vingt-cinq ans, ça se pouvait encore, mais maintenant c’en est devenu pathétique. Vous êtes comme une race de sous-hommes. »

Au lieu de devenir des adultes responsables, les hommes mettent en place certains mécanismes de déni de la réalité afin de demeurer dans le monde de l’insouciante jeunesse. D’abord, le refus de l’âge adulte s’observe chez les sujets qui font preuve d’un très grand égoïsme. Certes, cette tendance à se préoccuper de son intérêt personnel sans tenir compte des besoins des autres n’est pas une caractéristique propre à la jeunesse, mais, à mon avis, l’accession à l’âge adulte devrait amener une prise de conscience du sujet sur le monde qui l’entoure et sur le fait qu’il existe des enjeux importants en dehors de sa propre personne. Les exemples suivants démontrent le souci d’un individu à penser au-delà de ses besoins particuliers : former une famille, faire du bénévolat, militer au sein d’un mouvement politique, etc.

L’altruisme n’est pas une caractéristique innée de l’être humain, la survie de l’enfant, et dans une moindre mesure celle de l’adolescent, dépend en grande partie de ses parents. L’enfant est donc habitué que ses besoins soient comblés par autrui. Qu’elle le veuille ou non, c’est la mère qui est la responsable de l’égoïsme chez le jeune enfant. L’enfant a besoin de tant de soin qu’il est tout à fait normal que la mère veille jours et nuits à combler toutes ses demandes matérielles. Le nouveau-né et le jeune enfant ne sont pas en mesure de se rendre compte de leurs demandes parfois égoïstes.

Grâce à l’éducation qu’il reçoit au fil des ans, l’enfant apprend à vivre avec le fait que les gens autour de lui ont eux aussi des besoins à combler. Lorsqu’il sera en mesure de faire usage de sa raison – ne pas confondre avec l’âge de la raison –, l’enfant comprendra le concept du dévouement et rendra des services à autrui sans que ceux-ci soient motivés par un quelconque intérêt personnel. Progressivement, la mère inculquera à son enfant certains savoir-vivre : il dira merci lorsqu’une personne lui donne un présent, il partagera ses jouets avec ses frères et sœurs – notons au passage qu’aucun des Invincibles n’a de frères et de sœurs –, il aidera sa grand-mère à descendre les sacs à ordure sur le trottoir, etc.

Ainsi, l’instruction qu’il a reçue permettra à l’enfant d’arriver à l’âge adulte en comprenant qu’il est certes primordial de combler ses besoins personnels, mais qu’il faut aussi agir en pensant aux autres. Dans le cas contraire, l’adulte demeurera égoïste à l’instar de Pierre-Antoine qui se fait sermonner par Alain, son père, dans l’épisode 9 de la deuxième saison :

« Ce n’est pas les amygdales qu’on aurait dû t’enlever à 10 ans, mais ton gros « crisse » de nombril… Une fille comme Véronique, un gars rencontre ça une fois dans sa vie et toi tu balaies cela du revers de la main parce que tu n’es pas capable de voir plus loin que ta petite « crisse » de personne. »

Un autre mécanisme de défense mis en place par les Invincibles pour fuir l’âge adulte, c’est celui du mensonge. Évidemment, le mensonge existe depuis toujours, ce phénomène est universel et peu de gens peuvent affirmer qu’ils n’ont jamais menti. Le mensonge de l’enfant est problématique lorsqu’il vise à camoufler de mauvaises intentions ou encore à nier tout simplement la réalité et c’est justement ce type de mensonge qui est utilisé à profusion par les Invincibles.

Outre le fait qu’ils dissimulent la vérité à leurs copines, les Invincibles utilisent aussi le mensonge dans leur relation d’amitié. Les quatre camarades se connaissent depuis plusieurs années et, malgré tout, ils sont incapables de se dire la vérité. Lorsqu’un homme ment fréquemment aux gens de son entourage, à des individus qui sont censés avoir sa confiance, c’est qu’il préfère refouler ses désirs au lieu de les exprimer. C’est un homme qui craint de déplaire aux autres et qui préfère porter un masque plutôt que de révéler sa vraie nature à autrui.

La femme refuse le vieillissement de son corps physique. L’homme, quant à lui, voudrait toujours demeurer jeune au niveau comportemental. Nous pourrions qualifier les Invincibles, reflet de l’homme québécois, comme des jeunes dans des corps d’adulte qui s’enferment dans le monde de l’enfance à la recherche d’un monde imaginaire, d’un neverland dédié à la jeunesse éternelle.

L’égarement identitaire

♪ With your feet in the air and your head on the ground ♪
♪ Try this trick and spin it, yeah ♪
♪ Your head will collapse ♪
♪ But there’s nothing in it ♪
♪ And you’ll ask yourself ♪
♪ Where is my mind ♪

Where is my mind interprété par le groupe The Pixies

Les Invincibles ne sont jamais satisfaits de leur condition actuelle. Ils sont toujours en quête de la formule miracle qui pourrait changer leur vie et, pour y arriver, ils mettent en place diverses méthodes de motivation collective, à savoir un pacte quadripartite qui oblige les membres à respecter diverses clauses d’une charte, un rallye avec un objectif à atteindre pour chacun des participants et plusieurs autres subterfuges pour échapper à leurs responsabilités d’adulte. Nous assistons à une prise de conscience individuelle lors du dernier épisode de la télésérie où les protagonistes décident, finalement, de leur propre initiative et à la surprise de leur entourage, de se prendre en main.

Depuis plusieurs décennies, l’homme mène une recherche identitaire. À l’instar de la chanson du groupe de musique Pixies que l’on retrouve à la fin de l’épisode 9 de la deuxième saison, where is my mind? Entre l’homme rose, le métrosexuel, l’homme viril ou l’homme romantique, où est la place de l’homme du 21e siècle? Contrairement à certains analystes qui imputent ce problème au mouvement féministe, je crois qu’une partie de l’égarement des hommes est tributaire à l’attitude contrôlante d’un bon nombre de femmes qui veulent changer leur homme au lieu de l’aimer tel qu’il est, avec ses qualités et ses défauts.

Dans l’épisode 3 de la dernière saison des Invincibles, les filles mettent en place un plan d’action commun en trois volets au sein desquels les gars doivent améliorer plusieurs aspects de leur personnalité. Le volet personnel englobe la maturité, la responsabilité et la stabilité; le volet relationnel comprend l’écoute, l’honnêteté et la romance; et le volet social inclut un couvre-feu à partir de dix heures les soirs de semaine. Ce plan est soutenu par un objectif à atteindre spécifique à chaque individu. En fait, ce plan d’action a comme objectif principal de traiter les Invincibles comme des enfants tant et aussi longtemps qu’ils n’auront pas fait la preuve qu’ils sont devenus des adultes :

« Pour vous aider à superviser votre évolution dans chacun des trois volets, nous avons élaboré un petit tableau très simple où vous pourrez accumuler des étoiles en récompense pour vos bons efforts. Plus vous avez d’étoiles, plus nous sommes contentes. Cela s’appelle du renforcement positif et c’est très efficace auprès des élèves du primaire. »

Rémi doit désormais s’alimenter convenablement en ingurgitant régulièrement des smoothies préparés par sa copine et éliminer l’alcool de son régime alimentaire. Quant à Steve, il doit exclure la pornographie de sa vie. On assiste alors à une scène cocasse où les deux amis se rencontrent en fin de soirée dans une ruelle pour procéder à un échange de bon service : Steve fournit une bière à Rémi tandis que ce dernier lui remet des revues pornographiques.

Cette situation témoigne que l’homme peut changer si, et seulement si, ce dernier le veut réellement. Pour qu’une thérapie fonctionne, il faut que le sujet accepte de son plein gré d’adhérer au programme qu’on lui a proposé. Un alcoolique que l’on oblige à joindre le regroupement des alcooliques anonymes va probablement recommencer à boire dès que sa thérapie sera terminée.

Cependant, il ne faudrait pas oublier que c’est l’homme qui est le principal responsable de son état actuel d’égarement identitaire. Cela peut sembler être un lieu commun, mais j’estime qu’au niveau communicationnel l’homme du 21e siècle n’a pas vraiment cheminé par rapport aux générations précédentes.

Dans les Invincibles, Vicky, la blonde de Rémi, fait une demande tout a fait justifiable lorsqu’elle souhaite que son amoureux améliore sa qualité de vie en faisant davantage d’exercices physiques et en éliminant l’alcool de son régime alimentaire. Rémi aurait dû utiliser le principe numéro un pour toute réussite relationnelle, la communication. Il aurait pu dialoguer, lui faire part de son point de vue et aussi d’établir une base de discussion afin de mettre en place certains compromis. Par exemple, il aurait pu dire à Vicky qu’il refuse de s’inscrire à des cours de yoga et de réduire à zéro sa consommation d’alcool, mais, puisqu’il est conscient qu’il doit améliorer son état de santé, il aimerait faire du vélo et s’engager à diminuer progressivement sa consommation de produits alcoolisés.

Les formules miracles n’existent pas. Il faut vouloir changer avant de pouvoir changer, le changement, quel qu’il soit, doit faire l’objet d’une démarche personnelle. Si le fait d’être en mesure de communiquer ses sentiments et sa vision des choses est souvent la clef du succès, plusieurs hommes préfèrent pourtant consentir aux demandes de leur amoureuse au lieu de manifester leur mécontentement et, par le fait même, ils refoulent ainsi leurs émotions.

La crainte de l’affection

♪ These are crazy, crazy, crazy, crazy nights ♪
♪ These are crazy, crazy, crazy, crazy nights ♪

♪ Sometimes days are so hard to survive, a million ways to bury you alive ♪
♪ The sun goes down like a bad bad dream ♪
♪ You’re wound up tight, gotta let off steam ♪
♪ They say they can break you again and again, if life is a radio, turn up to ten ♪

♪ Yeah, and nobody’s gonna change me, because that’s who I am ♪

Crazy Crazy Nights interprété par Kurt Nilsen et originalement composé par le groupe KISS

L’indicatif musical Crazy Crazy Nights est diffusé à la fin de l’épisode 6 de la dernière saison au moment où les quatre Invincibles se retrouvent au bras de demoiselles avec l’intention et le désir de faire l’amour. Après quelques heures passées dans l’intimité avec ces belles inconnues, aucun des quatre amis ne commet l’adultère, mais cet événement sera tout de même l’élément déclencheur de l’éclatement à la fois de leur pacte d’amitié et de leur relation amoureuse. Bien que Pierre-Antoine se soit réconcilié avec Marie-Ange, celle-ci a probablement décidé qu’entre deux poisons, soit Damien, le gars de party et père de son enfant, et P-A l’égoïste, il fallait choisir le moins dangereux des deux.

À l’origine des problèmes relationnels que vivent les Invincibles, il y a la crainte de l’affection. La prémisse initiale du pacte vise à rompre le lien affectif qui unit les quatre amis avec leur copine afin de retrouver leur liberté sexuelle, une clause empêchant même les relations d’une durée supérieure à deux semaines. Lorsque nous sommes en couple, nous envions parfois la liberté et l’indépendance affective des célibataires, tandis que les gens qui vivent une relation amoureuse suscitent l’envie chez certains célibataires qui souhaiteraient partager eux aussi des moments d’intimité et de complicité avec une personne qui serait à la fois l’élu de leur cœur et de leur désir sexuel.

Lors de l’épisode 4 de la première saison, Rémi, légèrement ivre, téléphone d’abord à son ancienne copine, puis il raccroche et il parle avec une employée d’un bar de danseuses :

« Je suis dans un bar de danseuses et même s’il y a plein de filles nues autour de moi, je n’ai pas de « fun » parce que je pense à toi. Tu me manques Jolène. »

[Il raccroche et ferme son cellulaire.]

« Excusez-moi mademoiselle est-ce que je pourrais emprunter vos services l’instant d’une chanson? »

Au lieu d’idéaliser la jouissance éphémère découlant d’une histoire d’un soir ou d’une visite aux danseuses, deux activités qui attirent davantage les adolescents et les jeunes adultes qui découvrent leur sexualité, l’homme adulte et épanoui devrait rechercher les plaisirs que lui procure une seule et même partenaire au sein d’une relation stable. De toute façon, le taux de réussite des relations sexuelles d’un soir – c’est-à-dire le pourcentage entre les filles qui acceptent de faire l’amour avec un homme après l’avoir rencontré le soir même par rapport à celles qui refusent – est généralement très faible. Lorsqu’il est à la recherche d’une conquête sexuelle, l’homme oublie une notion biologique très importante, la femme conçoit la sexualité d’une manière tout à fait différente de l’homme.

La femme – entendu ici de manière générale et au niveau biologique – désire rencontrer un homme fidèle et qui sera en mesure de remplir, éventuellement, son rôle de père de famille. L’homme, quant à lui, accorde beaucoup d’importance à la sexualité étant donné qu’il a la possibilité d’avoir un nombre indéterminé de progénitures au cours de sa vie. Au niveau biologique, l’homme doit avoir plusieurs partenaires s’il veut maximiser ses chances de propagation de son bagage génétique tandis que la femme comprend, dès son jeune âge, que peu importe le nombre de partenaires sexuels qu’elle aura au cours de sa vie, sa capacité reproductive sera toujours limitée par deux facteurs biologiques, le temps de gestation et la ménopause.

Ainsi, lorsque l’homme entre dans un bar en ayant comme désir de conquérir le cœur d’une demoiselle, il a davantage de chance de se heurter à un refus puisque la femme préfère choisir scrupuleusement les attributs physiques et psychologiques de son partenaire.

De plus, l’homme choisi par la femme comme partenaire sexuel, et candidat éventuel pour être le porteur de la moitié des gènes de son enfant, n’est pas nécessairement le même qu’elle voudrait choisir pour être le père de famille. Un homme grand, fort et musclé, ayant un bagage génétique intéressant, un Don Juan, plaît à un grand nombre de femmes. La femme qui décidera de le choisir comme géniteur sait qu’il serait un individu potentiellement prédestiné à commettre l’adultère et qu’il serait ainsi un piètre père de famille. L’homme qui est moins populaire auprès des autres femmes, sans être un laideron, est plus attrayant pour remplir la fonction de figure paternelle.

Si ces affirmations peuvent être choquantes a priori, selon une étude citée dans Why Beautiful People Have More Daughters, un ouvrage introductif à la psychologie évolutionniste, certaines femmes camouflent à leur conjoint le fait qu’il ne soit pas le père biologique de l’enfant qu’il élève :

« The technical term for this is cuckoldry. A man is cuckolded when his wife has an affair with someone, has a child by the lover, but successfully passes the child off as the husband’s. According to one estimate, about 13-20 percent children in the contemporary United States are not the genetic offspring of the man whose name appears on the child’s birth certificate. »

[...]

« All men may want to pursue the « cad » strategy [seek a large number of short-term mates]; however, their choice of the mating strategy is constrained by female choice. Men do not get to decide with whom to have sex; women do. And women disproportionately seek out handsome men for their short-term mates for their good genes. »

Plusieurs hommes craignent que leur relation amoureuse se transforme avec le temps en une dépendance affective. Ainsi, ils rejettent toutes formes d’attachement et d’engagement qui pourraient mettre en péril leur indépendance. Il m’apparaît que cet idéal d’indépendance n’est en fait qu’une illusion. Au niveau physiologique, l’homme et la femme ont plusieurs caractéristiques similaires, notamment le besoin de développer des liens affectifs, et la différence entre les sexes se situe dans la manière d’exprimer les sentiments.

Dans la plupart des premières relations amoureuses, l’adolescent recherche l’accouplement coïté afin de se valoriser auprès du groupe d’amis et de perdre son pucelage le plus rapidement possible. L’homme adulte comprend qu’il existe d’autres plaisirs au-delà de la simple jouissance sexuelle. Ce dernier constate que l’utilisation de la femme comme objet pour assouvir ses désirs sexuels équivaut à une séance de masturbation et, puisque cette pratique peut se faire en solitaire, il préfère qu’une union bipartite soit basée sur la complicité dans laquelle le plaisir de l’autre est aussi important que son propre plaisir.

Les hommes considèrent leur retour sur le marché des célibataires comme étant le commencement d’une suite d’événements qui ne feront qu’augmenter leur niveau de plaisir : la rupture amoureuse amène la liberté et, conséquemment, la possibilité de rencontrer un nombre illimité de filles sans avoir à développer un attachement affectif. Le pacte entre les membres des Invincibles se concevait aisément lorsque ceux-ci idéalisaient leur vie de futur célibataire, mais, une fois qu’il fut appliqué concrètement, plusieurs événements imprévisibles sont venus bouleverser les clauses initiales du contrat. Rémi n’avait pas prévu que sa copine mettrait fin à leur relation, P-A croyait qu’il pourrait facilement retrouver l’âme sœur, Carlos ne pensait pas que Lyne était l’amour de sa vie et Steve croyait pouvoir vivre aisément sa « bi-curiosité ».

L’être humain est une espèce animale évoluée qui est en mesure d’outrepasser les directives biologiques de son organisme, en adoptant, par exemple, fréquemment des comportements altruistes qui vont à l’encontre de ses gènes égoïstes. Lorsqu’il fait l’amour, l’homme ne pense pas uniquement à assurer la reproduction de l’espèce puisque les différents moyens de contraception permettent au couple de contrôler la procréation.

La sexualité n’est pas incompatible avec les sentiments affectifs et le fait de former un couple permet de découvrir les idiosyncrasies – soit la prédisposition particulière d’un être humain à réagir d’une manière personnelle aux influences extérieures – de la personne aimée et choisie parmi tant d’autres candidates possibles.

Le fait de démontrer de l’affection en dehors des relations sexuelles n’annihile pas la virilité de l’homme. N’oublions pas que l’amour et la tendresse tels que manifestés par l’homme ne se retrouvent chez aucune autre espèce animale et, par conséquent, ces sentiments lui permettent tout autant que sa faculté de raisonner de se considérer comme une espèce évoluée.

« L’homme fier de lui ne se contente pas de connaître intimement sa partenaire, il utilise ces connaissances pour bâtir et enrichir sa relation et exprimer sa compréhension, sa tendresse et son estime de sa partenaire. Chaque fois que vous faites savoir à votre partenaire que vous tenez à elle au cours du train-train quotidien, vous entretenez la flamme de son amour. »

Yvon Dallaire, psychologue-sexologue québécois, n’avait pas à l’esprit le type d’homme que l’on retrouve dans les Invincibles lorsqu’il a publié son ouvrage Homme et fier de l’être et d’où la précédente citation est tirée.

Lorsque j’étais adolescent, la lecture de ce livre m’a permis de me forger une image très positive de l’homme adulte. Si je crois que l’on ne dénonce pas assez vigoureusement les préjugés contre les hommes, je considère que l’homme représenté dans les Invincibles est un portrait plutôt fidèle de la réalité québécoise. Par ailleurs, ces derniers ne sont pas des porte-parole adéquats pour faire l’éloge de la masculinité puisqu’ils sont, pour reprendre le qualificatif de Lyne, une race de sous-hommes.

La mélancolie du temps qui passe

♪ Time, time, time ♪
♪ See what’s become of me ♪
♪ While I looked around ♪
♪ For my possibilities ♪
♪ I was so hard to please ♪

♪ Look around ♪
♪ Leaves are brown ♪
♪ And the sky ♪
♪ Is a hazy shade of winter ♪

A Hazy Shade Of Winter interprété par Simon & Garfunkel

Vos histoires d’amour sont toutes uniques. Les moments euphoriques, les moments privilégiés que vous aurez partagés avec l’être aimé vous appartiennent. Vous êtes tristes lorsque des gens que vous aimiez décèdent ou lorsqu’une relation amoureuse prend fin, mais cela témoigne que cet événement a eu lieu. La tristesse et les remords valent mieux que les regrets. Dans la scène finale du film Casablanca, Rick Blaine, joué par l’acteur Humphrey Bogart, somme Ilsa Lund, Ingrid Bergman, de prendre l’avion et d’aller rejoindre son mari. La jeune femme les yeux remplis de tristesse lui demande « what about us? » et Bogard de répondre avec un flegme légendaire « we’ll always have Paris ». Tout passe, tout s’efface et tout se joue maintenant, mais « vous aurez toujours Paris ».

Le pacte instauré par les Invincibles est aussi une réponse à leur mélancolie par rapport au temps qui passe, aux années de leur jeunesse qui s’envolent et à leur échec de leur vie d’adulte, les quatre amis estimant n’avoir rien accompli d’extraordinaire. Les hommes sont d’avis que tous projets d’envergure doivent être réalisés avant un certain âge, pendant qu’ils ont encore le temps, lorsque la jeunesse de leur corps et l’enthousiasme de leur jeune âge leur appartiennent toujours. Pierre-Antoine énonce clairement le but premier de son plan dans l’épisode 2 de la première saison :

« On ne veut pas se réveiller à cinquante ans avec le démon du midi. On n’a pas de temps à perdre, on a déjà perdu trop de temps. »

Il est tout de même paradoxal que l’homme moderne soit mélancolique par rapport au temps qui passe lorsque celui-ci bénéficie d’une espérance de vie beaucoup plus grande comparativement à celle de ses ancêtres. Nul besoin de retourner à la préhistoire pour se rendre compte que l’homme d’aujourd’hui est privilégié du fait qu’il a la possibilité de penser à des projets de vie après l’âge de trente ans. L’homme du 21e siècle, étant donné que sa subsistance est assurée, a le loisir de réfléchir sur sa condition humaine et, plutôt que de se réjouir d’avoir la chance de franchir la trentaine, celui-ci préfère s’apitoyer sur le temps qui passe et le fait que ses années de jeunesse soient derrière lui.

L’être humain est incapable d’imaginer l’avenir avec justesse, cet avenir se trouve toujours en conflit entre la réalité du moment et l’idéalisation que l’on s’en était faite. Les événements se déroulent rarement de la manière escomptée. Plusieurs circonstances imprévues viennent bouleverser les conjectures initiales. C’est le discours que tient Lyne, en pleurs, à Carlos vers la fin de l’épisode 10 de la dernière saison. Ces paroles seront les dernières échangées entre le couple déchiré :

« Ce n’est pas ce qui devait se passer. On était supposé se marier la première fois et non pas se marier, avoir des enfants ailleurs et se remarier après. Tu as tout gâché Carlos. »

Le temps, le temps, le temps, regardez ce que je suis devenu, chante Simon & Garfunkel à la fin de l’épisode 11 de la première saison. Rémi est seul au bar, Vicky ne s’étant pas présentée à son spectacle de musique; Carlos va se marier sans la présence de ses meilleurs amis; P-A vit dans la cour de son père après que celui-ci l’ait expulsé de sa maison et Steve vit sa première expérience de « bi-curiosité ». Finalement, quelques années après cette scène et rendus à la fin de leur quête, les quatre amis seront à nouveau seuls, seuls avec leur malheur.

Être seul au monde

♪ If we’d go again ♪
♪ All the way from the start ♪
♪ I would try to change ♪
♪ The things that killed our love ♪
♪ Yes, I’ve hurt your pride, and I know ♪
♪ What you’ve been through ♪
♪ You should give me a chance ♪
♪ This can’t be the end ♪
♪ I’m still loving you ♪

Still Loving You interprété par le groupe Scorpions

Lorsque Carlos apprend la mort de Lyne, il appelle ses amis, mais ceux-ci ne répondent pas à son appel de détresse puisqu’il leur avait demandé, quelques heures auparavant, de disparaître de sa vie. La parole est absente de cette scène, seule la ballade rythmée (power ballad) de Scorpions nous permet de saisir l’ampleur du malheur. Carlos aime et a toujours aimé Lyne « la pas fine » et il se retrouve maintenant seul avec son malheur.

Si l’amitié est une des thématiques principales de cette télésérie, la conclusion semble indiquer que l’amitié n’est pas en mesure de surmonter toutes les épreuves de la vie. Pourtant, on a tendance à croire que l’amitié perdure pendant que l’amour est, tôt ou tard, voué à l’échec. Voici les dernières paroles que Carlos partage avec ses amis :

« Quand Jeanne a accouché, je n’étais pas là. Maintenant, Lyne accouche et c’est elle qui n’est pas présente avec moi. La vie est mal faite en « estie » [...] Les gars c’est fini, vous autres et moi c’est terminé. Vous ne vous rendez pas compte que les quatre ont fait juste se nuire. Je suis tanné de choisir entre ma famille et une gang de « zoufs ». Aujourd’hui, je choisis et je ne veux plus vous voir. »

Tirée du film Donnie Darko, la citation toute créature terrestre est appelée à mourir seule (every living creature on earth dies alone) résume en peu de mots la situation de l’homme aux prises avec la fatalité de son existence de mortel. Cette conclusion peut vous sembler pessimiste, mais, dans la mort comme dans la vie, nous sommes seuls, c’est-à-dire que nous sommes les seuls responsables – à partir de l’âge adulte – de nos choix.

Rémi accepte le fait qu’il ne deviendra jamais une vedette de rock, il décide alors de s’inscrire à l’université. P-A veut développer son côté altruiste, il décide alors d’aller aider les gens à Haïti. Steve cesse de dénier sa vraie nature, il aime les hommes et il aime les femmes, il décide donc d’accepter pleinement sa bisexualité. Si les auteurs ont choisi de conclure la télésérie et les tribulations de Carlos sur un événement tragique, il aurait tout aussi bien pu attribuer ce genre de conclusion à un autre personnage de la télésérie. Steve aurait pu se suicider, P-A aurait pu avoir un accident automobile en se rendant à l’aéroport et Rémi aurait pu mourir durant son opération de chirurgie esthétique. Personne n’est à l’abri des tragédies.

Durant les trois saisons des Invincibles, les personnages ont fait des choix de vie qu’ils ont parfois regrettés. Ces choix ont été faits en toute conscience de cause en ayant toujours à l’esprit que cela serait la meilleure décision. Des circonstances imprévues sont venues interférer avec ces choix, mais à la fin de leur périple, ils sont les principaux responsables de leur situation actuelle.

Bien que le décès de Lyne soit une circonstance que Carlos ne puisse contrôler, il aurait pu, au cours des années précédentes, opter pour des choix de vie différents et peut-être que sa conjointe ne serait pas décédée en couches. Ce genre de conclusion ne peut qu’être mené qu’a posteriori, une fois que tout est déjà joué. Ces histoires alternatives nous permettent pourtant de réfléchir sur nos actes quotidiens et de constater qu’il suffit parfois de peu de choses pour que les événements prennent une tournure différente.

Une trace, c’est la seule chose que vous avez de votre passé. Vous aurez toujours une « présence de l’absence » sommeillant quelque part au sein des méandres de votre esprit. Mais, votre passé n’est plus rien; il est un temps mort qui ne compte plus. Être réaliste comporte sa part d’amertume puisqu’on voudrait parfois que les choses soient différentes, mais il amène de la justesse dans notre façon d’apprécier la vie.

Cette analyse est une constatation d’une réalité : l’homme québécois est mal en point. Pour ne nommer que deux statistiques révélatrices, le taux de suicide et le taux de décrochage scolaire augmentent chaque année et sont plus élevés que chez la femme.

Qu’on le veuille ou non, nous ne sommes pas invincibles, nous sommes vulnérables. N’entendez pas que sonne le glas puisqu’il sera alors rendu trop tard.

La vérité sort toujours des rêves

•Vendredi, 8 mai 2009 • 2 commentaires

« On a beau dire que c’est un grand malheur d’être trompé; je soutiens que de n’être pas trompé, c’est au contraire le plus grand des malheurs. Il y a une extravagance outrée à mettre le bonheur de l’Homme dans les choses mêmes; il ne dépend que de l’opinion. Tout est si obscur dans la vie, tout est si variable et si opposé qu’on ne peut être sûr d’aucune vérité. » Érasme (1466-1536) – L’Éloge de la Folie.

Érasme et Thomas More sont les figures emblématiques du mouvement humaniste de la Renaissance, caractérisée notamment par une redécouverte des textes de l’Antiquité. La publication de l’Utopia par More inspire son grand ami Érasme qui lui dédie L’Éloge de la Folie. Si ce courant de pensée a eu une influence remarquable sur plusieurs aspects de la vie, son principal apport est d’avoir placé l’Homme au centre de sa réflexion au sein d’une vision idéaliste et optimiste de la vie.

C’est en examinant l’étymologie du titre de l’œuvre de More que nous sommes en mesure de parfaire notre compréhension sur l’intention originale de l’auteur. Utopia est formée d’après la double racine grecque « lieu qui n’est nulle part » (ou-topos), et « lieu de bonheur » (eu-topos). Cette société idéaliste n’existe pas, mais, selon More, si nous établissions son fonctionnement (abolir la propriété privée, consacrer le temps libre aux loisirs, etc.), le bonheur collectif serait davantage à notre portée.

More savait que son Utopia était imaginaire. Son objectif n’était pas de rédiger un guide pratique pour améliorer la société anglaise de son époque, mais bien de mettre en place une vision idéaliste du monde où l’établissement des bases de la vérité humaine serait enfoui à l’intérieur de l’Homme. Selon More, la réalité n’est pas synonyme de vérité. Les clefs pour découvrir la vérité ne sont pas toujours accessibles et prêtent à être cueillies en tendant simplement la main.

Avec son allié le plus puissant, l’optimiste, More a souhaité penser le monde différemment. Ce dernier conclut son ouvrage satirique sur l’Angleterre du XVIe siècle en affirmant qu’il souhaite la réalisation de son projet plus qu’il ne l’espère. En tant que réaliste, il est conscient que l’établissement de son utopie ne se fera pas sans l’apport de la collectivité. Son idéalisme le porte à demander l’impossible et l’inaccessible aux Hommes : une nouvelle vision du monde où la vérité rejaillirait de ce rêve humaniste et permettrait d’abolir les contradictions inacceptables de la société anglaise de son temps.

Plusieurs siècles avant la Renaissance, Socrate, père de la philosophie grecque, affirmait que la seule chose qu’il savait, c’est qu’il ne savait rien. Cet adage signifie qu’il ne faut pas s’accrocher aux croyances dogmatiques puisqu’il est préférable d’amorcer notre réflexion en faisant table rase sur nos présuppositions. À notre époque, les Hommes ont oublié cette sagesse qui consiste à être prêt d’accepter la critique, de remettre en question ses arguments et, en somme, d’admettre qu’il est possible qu’on se soit trompé.

Il m’apparaît que les Hommes devraient davantage mettre en pratique l’objectif premier de la philosophie, soit celui de penser par soi-même. Chaque jour de notre vie, nous nous posons de multiples questions concernant autant la banalité quotidienne de la vie que des problèmes métaphysiques. Ces interrogations traitent souvent de sujets reliés à notre devenir hypothétique lorsqu’elles devraient plutôt prendre en considération notre certitude existentielle dite du cogito ergo sum : je pense, je suis, j’existe.

De plus, au lieu de concentrer nos questionnements sur nous-mêmes, nous adaptons souvent notre réflexion sur ce que les autres pourraient penser. Nous recherchons le consentement de nos pairs et l’opinion des experts puisque nous craignons d’être traités en paria de la société advenant le cas où nous ne suivrions pas la ligne directrice qui nous est dictée. Alors, nous nous construisons plusieurs petits scénarios conjecturaux qui, ultimement, n’ont aucune valeur. Le regard des autres a un énorme pouvoir sur la façon dont nous conduisons nos actions et bien qu’il soit difficile de toujours outrepasser ce regard inquisiteur, je crois qu’il faut comprendre et accepter le fait que nous ne saurons jamais ce qui se trame dans l’esprit de l’autre.

Cependant, il faut que nos actions aient une certaine cohérence avec la vision du monde partagée par les gens que nous côtoyons. Par exemple, si notre objectif est d’obtenir un emploi dans le domaine des finances et que nous décidons de nous présenter lors de l’entrevue d’embauche vêtu d’un jean et d’un t-shirt, nous allons à l’encontre de ce qui est communément accepté dans ce domaine professionnel. Nous respectons la représentation de la personnalité que nous nous sommes forgée, mais nous allons dans la direction opposée de l’objectif que nous voulons suivre dans cette situation afin d’obtenir ce poste. Ainsi, selon la méthode socratique, notre vision du monde n’est pas juste puisqu’elle contient des affirmations contradictoires : je peux garder mon apparence actuelle, mais je dois postuler dans un autre domaine; mais si mon but est réellement d’obtenir ce poste, je vais devoir modifier radicalement mon image.

Il n’y a pas une seule et unique vision du monde qui soit toujours convenable. Nos incohérences ne doivent pas être imputées à notre ignorance, mais plutôt au fait que la vérité ne peut pas être envisagée de manière absolue. Envisageons la vérité comme une donnée provisoire qui sera modifiée au gré de nos découvertes. L’objectif que nous nous devons de poursuivre est d’arriver à une vérité conforme à la vision que nous avons du monde. Comment doit-on procéder pour y arriver?

En se référant au modèle poppérien qui consiste à juger de l’exactitude d’une théorie en utilisant de rigoureuses tentatives de « falsification ». Après avoir passé la vérité à travers le filtre de la réfutabilité, tout ce qui ira à l’encontre de la vision que nous avons du monde devra être rejeté. Ce processus de réfutabilité de propositions nous permet de mettre à l’épreuve nos contradictions et puisque notre vision du monde évolue, nos contradictions d’hier seront peut-être les vérités de demain.

Le fait qu’une observation se répète continuellement ne permet pas de confirmer que cette donnée sera toujours confirmée. Une seule observation contraire anéantirait votre démarche de recherche de la vérité. N’oubliez jamais qu’un seul cygne noir contredit la théorie scientifique voulant que tous les cygnes soient blancs; ayez aussi à l’esprit la remarque que fit Bertrand Russell : un poulet nourri par un homme durant toute sa vie a développé avec les années un sentiment de confiance vis-à-vis de son maître, mais, du jour au lendemain, l’homme décidera de lui tordre le cou.

Nous tenons souvent pour acquis que la récurrence d’un phénomène présuppose sa prévisibilité. Selon Cide Hamete Benengeli, un personnage fictif, et historien musulman, créé par Miguel de Cervantes dans son roman L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, « c’est grandement s’abuser que de croire que les choses de cette vie durent toujours en même état ». Le fait que le levé du soleil soit un événement quotidien nous fait anticiper son apparition, tel le poulet qui s’attend à se faire nourrir même lorsque son nourricier s’apprête à l’égorger. La vérité fonctionne de la même manière que la théorie scientifique, à savoir que c’est un outil provisoire qui persiste en l’absence de preuve contraire.

L’homme qui anticipe que le soleil se lèvera ne doit pas être considéré comme étant un idiot. S’il est présomptueux de croire que l’avenir ressemblera toujours au passé, l’attitude inverse, c’est-à-dire d’estimer que l’avenir sera complètement différent du passé, doit aussi être proscrite. Avoir des habitudes de vie, ce n’est pas être irrationnel. Nous ne pouvons pas toujours fonctionner par induction (observation). Nos habitudes de vie sont basées sur des hypothèses et nous retenons celles qui semblent le plus se rapprocher de la vérité. Tous les êtres humains qui ont sauté du haut d’un gratte-ciel sont décédés et bien que je ne puisse pas prouver que cette affirmation sera toujours vraie, il serait cependant fou de l’essayer pour corroborer l’hypothèse.

Je crois que la vérité sort toujours des rêves. Cette idée signifie d’abord, d’une part, à l’instar de More, de demander l’impossible. L’Homme d’aujourd’hui a perdu cette étincelle idéaliste qui lui permettrait de créer une flamme reviviscente et contagieuse et ainsi d’insuffler un vent d’optimisme aux gens qu’ils côtoient. D’autre part, la vérité individuelle, celle qui nous permet de nous créer une vision du monde à notre mesure, ne doit pas être recherchée à l’extérieur étant donné que nous possédons tous la clé de voûte pour découvrir qui nous sommes réellement.

Dans le long-métrage cinématographie The Matrix, les êtres humains vivent dans un monde virtuel sans qu’ils en soient conscients. Sachez qu’à tout moment, vous avez la possibilité de vous réveiller, de vivre vos rêves et de les mettre en action, de changer de direction, de sortir du système et de rejeter la matrice existentielle qu’on nous encourage à suivre.

Sigmund Freud croyait que l’interprétation des rêves était la voie royale qui mène à la connaissance de l’inconscient dans la vie psychique. La représentation du monde n’est pas ce que les gens voudraient vous faire croire. La vérité sort toujours des rêves; la vérité est à l’intérieur de vous, au sein de votre inconscient, elle est là, quelque part, prête à être saisie…

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Soulignons que le titre de cet essai provient de la quatrième de couverture du roman La maison du sommeil de Jonathan Coe.

La mémoire des choses et la conscience du temps sont au coeur de la complexité humaine

•Vendredi, 13 mars 2009 • 2 commentaires

« Comme la vue est un sens trompeur, un corps humain, même aimé, comme était celui d’Albertine, nous semble, à quelques mètres, à quelques centimètres, distant de nous. Et l’âme qui est à lui de même. Seulement, que quelque chose change violemment la place de cette âme par rapport à nous, nous montre qu’elle aime d’autres êtres et pas nous, alors, aux battements de notre cœur disloqué, nous sentons que c’est, non pas à quelques pas de nous, mais en nous, qu’était la créature chérie. En nous, dans des régions plus ou moins superficielles. »

Extrait du récit Sodome et Gomorrhe de Marcel Proust, quatrième volume du roman À la recherche du temps perdu.

La dichotomie entre la rationalité et les émotions

À mon avis, l’opposition traditionnelle entre la pensée cartésienne et pascalienne ne permet pas de bien saisir la nature humaine dans toute sa complexité. La dualité entre le « corps et l’esprit » est galvaudée et surfaite. Cette dualité est souvent décrite comme étant un choix délibéré qui s’offre à nous entre la voie de la réflexion et celle de la spontanéité.

L’être humain est en mesure de produire une réflexion rationnelle sans qu’il en ait réellement conscience. La « cognition rapide », terme inventé par le journaliste et auteur populaire Malcolm Gladwell dans son ouvrage Blink, facilite un traitement rapide de l’information afin de nous fournir des conclusions sur la façon dont il faut conduire nos actions, et ce, avec le peu de connaissances en notre possession.

Un urgentologue qui se doit de décider lequel parmi ses patients est dans une situation critique et doit être opéré en priorité, un policier qui se retrouve dans une situation où l’utilisation de son arme à feu semble justifiée et tout individu qui rencontre quelqu’un pour la première fois, sont des exemples où la cognition rapide est sollicitée. Si l’être humain était dépourvu de sa faculté de « cognition rapide », il lui serait impossible d’agir lorsque la situation demande une réponse quasi-instantanée.

Le cas célèbre de Phineas P. Gage, contremaître des chemins de fer, mérite d’être mentionné. Le 13 septembre 1848, Gage travaille au dynamitage de rochers lorsqu’une barre de fer lui traverse le crâne et provoque des dommages aux lobes frontaux de son cerveau. Phineas survit à ce traumatisme crânien, mais la partie émotionnelle de son cerveau est affectée, causant dès lors des effets négatifs sur son comportement social et personnel et le laissant dans un état instable et asocial.

Si l’état post-traumatique de Gage démontre que le rôle des émotions chez l’Homme va au-delà d’une simple réaction à des stimuli de l’environnement immédiat, un individu qui subit un traumatisme crânien causant des lésions à son cortex cérébral, section de notre cerveau qui affecte la rationalité, subira différents troubles neurologiques qui auront des effets tout autant dévastateurs que ceux ressentis par Gage. Notons simplement qu’une des formes courantes de dégénérescence des cellules neurales est celle de la maladie d’alzheimer où l’on observe une diminution des capacités cognitives du sujet.

Selon Antonio Damasio, spécialiste en neurologie, l’être humain ne peut pas prendre une décision sans le « module » émotionnel de son cerveau. Aux yeux de René Descartes, penseur qui a ouvert la grande aventure de la pensée moderne, l’Homme peut atteindre la vérité à condition qu’il utilise sa raison et les préceptes avancés par la philosophie cartésienne du doute méthodique. Dans son ouvrage L’Erreur de Descartes, Damasio va à l’encontre de l’idée cartésienne du dualisme entre raison et émotions en présentant plutôt ses deux identités comme étant interreliées.

Il existe néanmoins une dualité qui est rarement abordée dans les discussions, soit celle qui a lieu dans notre esprit entre la mémoire volontaire et la mémoire involontaire.

La mémoire de l’intelligence

« Regardez la réalité : qui parle d’âme ou de profondeur psychologique aujourd’hui? Le XXe siècle, c’est le triomphe d’une explication scientifique du monde, le triomphe d’une ontologie matérialiste et du déterminisme local. Dorénavant, pour expliquer un comportement humain, on dresse la liste d’un certain nombre de paramètres numériques : hormones, neuromédiateurs… et puis voilà. »

Extrait d’une entrevue accordée en 1998 par Michel Houellebecq au magazine Lire.

Considéré comme le père de la sociologie, Auguste Comte est surtout reconnu en tant que fondateur du positivisme et partisan du triomphe de la raison sur les autres facultés de l’esprit humain. Philosophie qui s’appuie sur les sciences dites positives, aujourd’hui appelées sciences exactes, le positivisme postule que le scientifique doit renoncer à la question du « pourquoi » et se limiter au « comment » afin que la progression des connaissances humaines ne soit pas tributaire des croyances théologiques et des explications métaphysiques.

Les partisans de cette philosophie estiment que pour expliquer la réalité des faits, il faut utiliser les méthodes scientifiques que sont notamment l’observation et l’expérimentation. Aujourd’hui, le néopositivisme n’a conservé des théories de Comte que le recours aux faits. Une idée qui n’est pas basée sur des faits et réductible à un processus de réflexion rationnelle doit être rejetée.

Michel Houellebecq est l’un des écrivains dont la pensée positiviste influence les écrits et c’est notamment le cas dans l’ouvrage Les particules élémentaires où nous retrouvons plusieurs citations d’Auguste Comte placées en exergue en début de chapitre. Houellebecq – qui me semble être un partisan du scientisme, théorie selon laquelle la connaissance scientifique permettrait d’échapper à l’ignorance dans tous les domaines – est d’avis que le roman doit constituer un témoignage sur la condition psychologique de l’Homme contemporain. L’écrivain se doit alors d’intégrer l’état actuel des connaissances humaines afin d’éviter que l’art romanesque devienne purement et simplement un processus de « l’écriture pour l’écriture ».

Pour ce faire, il doit s’affranchir d’une écriture personnelle et éviter une ligne directrice en fonction de ses désirs intimes. L’art romanesque, selon Houellebecq, ne doit plus se limiter à un rôle de simple divertissement. Le roman doit avoir une fonction informationnelle au même titre qu’un ouvrage scientifique. En lisant les ouvrages de cet écrivain français, on se rend compte que la science, la technologie et l’histoire se côtoient et que leur amalgame tend à vouloir créer une vision objective de la réalité.

Les procédés littéraires employés par Umberto Eco ont des similitudes avec celles d’Houellebecq. On retrouve dans les romans d’Eco, notamment Le Nom de la rose et Le Pendule de Foucault, une multitude de références philosophiques et historiques et à partir desquelles le lecteur n’est pas toujours en mesure de départager la fiction de la réalité et l’opinion de l’auteur des faits historiques établis. Les deux auteurs s’interrogent sur la démarche scientifique de leur monde immédiat et si l’on peut considérer la « méthode houellebecquienne » comme étant moralisatrice, l’érudition d’Eco – il est notamment spécialiste en sémiologie et en esthétique médiévale tout en ayant une formation académique en philosophie – vise à « débusquer du sens là où on serait porté à ne voir que des faits ».

La similarité épistémologique que nous retrouvons entre les écrivains Auguste Comte, Michel Houellebecq et Umberto Eco se situe au niveau de leur perception des connaissances humaines, emmagasinées grâce à la mémoire de l’intelligence, qui seraient en mesure de restituer la réalité humaine dans son intégralité.

La mémoire des choses – ou la mémoire volontaire de l’intelligence - s’apparente à la photographie, à savoir qu’elle est figée dans le temps et qu’elle ne donne qu’une parcelle de la réalité, unilatérale et momentanée. Grâce à notre intelligence, nous pouvons nous rappeler une sélection d’événements passés, mais ceux-ci demeureront toujours fragmentés.

Une analyse exhaustive de l’oeuvre d’un écrivain et une reconstitution du passé d’un être humain seront toujours inachevées. Nous ne sommes pas uniquement la somme de nos expériences; nous ne sommes pas la somme de ce que nous écrivons. Il y a une « chose » qui demeure insaisissable à notre intellect et que la mémoire volontaire ne sera jamais à même de décrire. Marcel Proust, dont la philosophie bergsonienne a influencé sa pensée, a fait de cette « chose » la thématique principale de l’oeuvre de sa vie.

La réminiscence des souvenirs

« J’ai vraiment perdu la notion du temps. Si on n’a plus de centre émotionnel… elle s’interrompit, fit un effort, et reprit d’une voix rauque …c’est ce qui arrive. Des éternités… des fractions de secondes… ça revient au même. On n’a plus le sens ordinaire des mesures. »

Extrait du récit Le Jour enseveli de Rosamond Lehmann.

Dans ce XIXe siècle marqué par la théorie positiviste d’Auguste Comte et la prééminence de la raison en tant que seul instrument valable de la connaissance humaine, une voix dissidente émerge. Henri Bergson sera le premier à remettre en question la philosophie positiviste en démontrant qu’il y a une « chose » qui échappe à la science et qui ne peut être saisie par la mémoire de l’intelligence. Cette « chose », c’est l’esprit humain au prise avec sa conscience du temps. Pour Bergson, la durée du temps mesurée par le scientifique n’est pas la même chose que le temps vécu par chaque être humain ayant leur propre individualité.

La thématique du temps au sein de la philosophie bergsonienne a profondément influencé Marcel Proust. À la recherche du temps perdu est une réflexion majeure sur l’existence même du temps, sur sa relativité et sur l’incapacité de le saisir au temps présent. La méthode positiviste de Charles Augustin Sainte-Beuve, critique littéraire et écrivain français, où seule l’intelligence humaine serait en mesure de découvrir les intentions qui se cachent derrière l’oeuvre d’un auteur, est remise en question par Marcel Proust dans son ouvrage Contre Sainte-Beuve.

Dans l’univers proustien, l’édifice immense du souvenir est fréquemment ébranlé par les réveils involontaires de la mémoire. Cette mémoire échappe à l’intelligence et elle ne se cache pas dans les intentions de l’auteur; elle est nulle part et partout, hors et en nous; elle peut être retrouvée, ressaisie, mais elle part et revient sans préavis.

En consultant les cahiers de rédaction de Proust, nous apprenons que le premier titre envisagé était « les intermittences du cœur ». Bien que Proust ait finalement intitulé son œuvre « à la recherche du temps perdu », cette métaphore nous permet de saisir le sens de cette quête du « moi profond » à travers le temps perdu. « L’intermittence du cœur », c’est la temporalité discontinue qui existe entre le moment où notre sensibilité est vécue et celui où nous la reconstruisons et que nous comprenons sa signification.

Les réveils imprévisibles de la mémoire

« Aux troubles de la mémoire sont liées les intermittences du coeur.

C’est sans doute l’existence de notre corps, semblable pour nous à un vase où notre spiritualité serait enclose, qui nous induit à supposer que tous nos biens intérieurs, nos joies passées, toutes nos douleurs sont perpétuellement en notre possession. Peut-être est-il aussi inexact de croire qu’elles s’échappent ou reviennent.

En tout cas, si elles restent en nous c’est, la plupart du temps, dans un domaine inconnu où elles ne sont de nul service pour nous, et où même les plus usuelles sont refoulées par des souvenirs d’ordre différent et qui excluent toute simultanéité avec elles dans la conscience. Mais si le cadre de sensations où elles sont conservées est ressaisi, elles ont à leur tour ce même pouvoir d’expulser tout ce qui leur est incompatible, d’installer seul en nous, le moi qui les vécut. »

Extrait du récit Sodome et Gomorrhe de Marcel Proust, quatrième volume du roman À la recherche du temps perdu.

Dans l’ouvrage À la recherche du temps perdu, un des thèmes évoqués est l’opposition entre la mémoire volontaire (celle de l’intelligence) et les réminiscences de la mémoire involontaire (celle du subconscient). Une odeur, un bruit, et tout le décor passé peut être retrouvé. Cette mémoire nous submerge comme la vague. Il est impossible de la saisir par la voie de la raison et d’arriver à la reconstruire dans sa totalité. Cependant, elle retrouve en quelque sorte une part de vécu, fait de sensations éprouvées dans le passé. Une mémoire vivante en soi, et ce, même après de longues périodes d’hibernation.

Tout ce qui fait parti du subconscient ne peut pas être retrouvé dans les écrits d’un romancier. « L’homme qui fait des vers et qui cause dans un salon n’est pas la même personne » nous rappelle Proust. Mais les réveils imprévus de la mémoire nous permettent de ressentir à nouveau cette sensibilité que l’on croyait perdue à jamais.

Vos photographies, vos écrits et toutes autres formes de traces concrètes d’intelligence volontaire ne pourront pas résumer dans sa totalité votre passage sur cette Terre. S’il vous était possible de reconstruire votre existence à partir de fragments du passé, votre création ne représenterait pas le reflet de votre vie puisque, en définitive, le réel ne sera jamais en mesure de transcender « les intermittences du cœur ».

La culture

•Vendredi, 27 février 2009 • 2 commentaires

Contrairement aux billets que l’on retrouve sur la plupart des blogues, les écrits publiés sur ce site relatent rarement des faits d’actualité de même qu’ils ne contiennent que peu d’information sur la vie personnelle de l’auteur. Ce texte d’opinion va outrepasser cette tendance éditoriale en présentant une question polémique selon différentes thématiques illustrées à l’aide de faits tirés du vécu immédiat de l’auteur ainsi que de ses expériences passées.

Le 18 février dernier, l’émission Sommes-nous…, animée par Patrick Masbourian que l’on a découvert à la télévision québécoise lors de son passage à La course destination monde au début des années quatre-vingt-dix, abordait la question de la culture selon plusieurs thèmes notamment, la démocratisation, la transmission et la hiérarchisation. Après le visionnement de cette émission d’enquête, c’est à mon tour de réfléchir sur le sujet et de m’interroger sur l’épineuse question de la culture.

L’éducation : entre compétence et savoir

« À la conception traditionnelle d’un savoir désintéressé, de « la culture pour la culture », on oppose un ensemble de techniques efficaces. Dès lors qu’il s’agit d’atteindre des résultats définis à l’avance, la pratique pédagogique ne se définit plus par des contenus de connaissance à transmettre, mais par des objectifs définis en dehors de ces contenus. Les contenus ne valent plus que comme moyens pour atteindre les objectifs. » Bernard Berthelot sur l’Imposture pédagogique

À la lumière des informations que je possède sur le sujet, je suis en mesure d’affirmer que les nouveaux programmes pédagogiques québécois ont mis en place une vision utilitariste de l’enseignement. Cette philosophie n’est pas apparue de nulle part au début du 21e siècle puisqu’elle est directement reliée à l’abolition du cours classique et de l’implantation des théories de la psychologie comportementale (béhaviorisme) au sein des méthodes d’enseignement. Les gestionnaires pédagogiques qui désirent former des élèves compétents et d’évaluer leurs comportements selon une grille d’objectifs uniformisée opposent leurs méthodes à celle qui a prévalu durant plusieurs décennies, soit l’école des savoirs.

L’école ne joue plus son rôle principal de transmission d’un savoir désintéressé qui conduirait à former des étudiants cultivés et doués. L’éducation a adopté le jargon des dirigeants d’entreprise en voulant que l’élève soit compétent et qu’ils atteignent certains objectifs précis. Dans l’ouvrage La crise de la culture publié durant les années 60, la philosophe Hannah Arendt avait déjà noté le côté néfaste des théories béhavioristes sur l’enseignement du savoir : « sous l’influence de la psychologie moderne et des doctrines pragmatiques, la pédagogie est devenue une science de l’enseignement en général, au point de s’affranchir complètement de la matière à enseigner. »

Aujourd’hui, nous craignons tellement que l’éducation soit jugée comme étant élitiste et que nos futurs étudiants ne soient pas en mesure de s’adapter au monde professionnel que nous faisons le choix de ne pas mettre certains savoirs au programme scolaire. Mais, le fait de déclarer que certaines choses ne devraient pas être enseignées ne démontre-t-il pas un biais normatif qui consiste à porter un jugement de valeur sur les connaissances que l’on devrait enseigner?

Pour justifier l’abolition du cours classique au Québec, on a utilisé notamment l’argument démocratique de l’accessibilité à l’éducation pour tous. En jugeant que certains savoirs (le Grec, la philosophie, le latin) étaient peu utiles et qu’une minorité d’individus avaient les capacités pour réussir ces cours, les gestionnaires ont fait preuve d’élitisme!

Certains élèves ont plus de facilité à assimiler les théorèmes mathématiques, il y en a qui ont des aptitudes plus développées pour apprendre et maîtriser les langues et leurs règles de grammaire et d’autres encore pour qui les connaissances des sciences de la nature ne posent aucun problème. Rendus à un certain âge, les goûts de chacun vont se préciser et les jeunes adultes choisiront leur domaine de spécialisation. Or, nous décidons arbitrairement que certains savoirs n’intéressent pas les étudiants, que les jeunes n’aiment pas la lecture malgré le fait que les romans de Bryan Perro connaissent un succès phénoménal et qu’ils préfèrent la télévision et les émissions de téléréalité aux connaissances académiques.

Entre l’éducation des savoirs et celle qui prévaut aujourd’hui, la distinction réside dans le fait que la première présente les connaissances à l’étudiant tout en lui laissant le choix de faire ce qu’il veut de ce qu’on lui transmet. Ce type d’éducation ressemble à la méthode socratique du partage du savoir et forme des citoyens libres au lieu de former des individus obsédés par l’atteinte d’objectifs bien définis.

Croyez-vous sincèrement que la lecture de Guerre et Paix est plus ardue que celle des romans d’Harry Potter? Lorsque nous décidons que cette lecture ne plairait pas aux étudiants, nous faisons de l’élitisme. Si nous voulons que les jeunes s’intéressent aux classiques de la littérature, aux théâtres et à la musique classique, il faut leur présenter ces formes artistiques sur un pied d’égalité avec celles qu’ils absorbent au quotidien.

Au lieu de l’école des savoirs, on préfère celle de l’utilitarisme. L’important, c’est ce qui est utile. Ce qui compte, c’est d’être compétent. Peu importe le sujet d’étude – Jean-Paul Sartre ou Britney Spears, le Siècle des Lumières ou Occupation Double -, ce qui importe c’est de « savoir rédiger un texte » ou « savoir faire une recherche ». On réduit l’enseignement de la philosophie et de la littérature à une série d’étapes bien précises comme s’il s’agissait de construire une chaise ou de faire un gâteau.

Or, dixit Berthelot, comment mesure-t-on l’émerveillement d’un élève, fût-il le plus mauvais de la classe, devant un poème de Rimbaud ou la découverte des toiles de Fra Angelico?

Cette perspective utilitariste en est une où l’utilité est jugée en fonction non pas du futur citoyen, mais plutôt du futur travailleur. Très loin de l’utilitarisme selon John Stuart Mill, celui des gestionnaires modernes se mélange à la sauce capitaliste de l’archétype du travailleur modèle avec un soupçon d’assaisonnement machiavélique où « la fin justifie les moyens ». On veut une société productive et, peu importe la façon d’atteindre notre objectif, l’essentiel c’est d’avoir entre les mains des citoyens compétents dans leur profession.

Le reportage de Patrick Masbourian présentait aussi les propos d’un professeur de philosophie qui m’ont particulièrement interpellé. Selon ce dernier, tout étudiant qui réussi à lire et à comprendre l’ouvrage la Phénoménologie de l’esprit de Friedrich Hegel sera en mesure d’assimiler toutes connaissances futures, et ce, peu importe le domaine d’étude. Si la lecture d’Hegel et des ouvrages de connaissances générales ne nous permettent pas d’améliorer notre bagage de savoir-faire, ces lectures peuvent néanmoins améliorer nos capacités analytiques qui s’avèrent être très utiles dans notre vie professionnelle.

Mon objectif n’est pas de faire la promotion de l’art classique. Les jeux vidéo, les émissions de sport et les films hollywoodiens sont des réalités que je vis et que j’apprécie au quotidien. Il m’apparaît par contre essentiel que l’éducation, dans son rôle de vecteur de la culture, soit orientée de manière à présenter aux sujets une diversité de connaissances. Elle devrait aussi retrouver le rôle qu’elle occupait durant l’Antiquité grecque et plus récemment dans les années cinquante et soixante au Québec, à savoir une transmission et un partage de savoirs désintéressés où l’on ne dirait pas à l’élève quoi penser, mais où l’on inculquerait le principe de liberté en leur laissant le choix de faire ce qu’il veut des connaissances acquises.

La pensée unique

Un phénomène nouveau est apparu au cours du 20e siècle dans les pays industrialisés. L’éducation devenant obligatoire et accessible pour tous, l’élitisme de la culture s’étiola au profit d’une culture générale. Tout individu éduqué peut aujourd’hui consulter les oeuvres de la culture mondiale, et ce, peu importe la classe sociale à laquelle il appartient. Cependant, une théorie erronée perdure au sujet de la culture, soit celle qui la définit en fonction des classes socio-économiques d’une société, à savoir une culture de masse et une culture bourgeoise, et selon une hiérarchisation en fonction d’une appréciation qualitative.

La culture ne serait donc pas un ensemble de connaissances neutres et transmises inconsciemment, mais elle serait tributaire du monde immédiat auquel nous appartenons. Cette vision marxiste entre dominant et dominé m’apparaît aujourd’hui dépassée. Même si certains groupes voulaient limiter l’accès à certaines sphères de la connaissance, les technologies permettent aux individus de s’informer par leurs propres moyens et ainsi d’améliorer leur culture personnelle.

La culture ne serait pas non plus une question de goût, mais elle serait quantifiable selon des règles de classification. Selon ses adeptes, la musique classique, la dégustation de vins, les films Criterion et la peinture seraient des exemples de culture majeure tandis que le heavy metal, la consommation de bières, les films d’action et la danse hip-hop (break dancing) appartiendraient plutôt à la culture populaire et devraient être déconsidérés par rapport aux premiers.

Lorsque la pensée unique s’attaque à la culture, elle vise à mettre dans l’esprit du sujet pensant des présuppositions en fonction de ce que l’oeuvre semble représenter. Cette contamination de l’esprit se déroule avant que la personne puisse s’en faire une opinion personnelle. Qu’il y ait des critiques littéraires et cinématographies, c’est une chose. Je n’ai aucun problème à ce qu’on juge une oeuvre après l’avoir assimilé. Lorsqu’on dit que les films d’action ont moins d’intérêt que les documentaires, que les gens de théâtre sont les artistes les plus accomplis ou que l’opéra s’adresse aux snobs, ont établi alors une hiérarchisation de la culture.

Être réceptif à toutes formes de connaissances et n’avoir aucune idée préconçue, voilà deux règles de vie que je mets en pratique au quotidien. L’oeuvre, en elle-même, est neutre. Je peux aimer Wagner et détester Beethoven, préférer le cinéma américain au cinéma français, mais mes préférences ne peuvent pas être établies comme vérités universelles.

La mondialisation de la culture

Dans son acceptation la plus générale, la mondialisation correspond à un changement d’échelle et de référence dans tous les domaines de la vie sociale, politique et culturelle et elle pourrait conduire en conséquence à une circulation des biens culturels pour le bénéfice du plus grand nombre. Il me semble pourtant que plus est affirmé le caractère inéluctable de la mondialisation, plus c’est l’une uniformisation de la culture qui est véhiculée par les médias.

Les avocats du néolibéralisme affirment que la mondialisation offre une hétérogénéité de choix aux consommateurs et si dans certains secteurs de la consommation une homogénéisation des choix se présente, le blâme doit en être imputé à l’acheteur, puisque, par définition, les marchés sont démocratiques. Cette rhétorique semble oublier les milliards de dollars dépensés par les industries pour façonner les goûts et les désirs des citoyens, en créant un processus de conditionnement auquel, il faut le souligner, les jeunes sont souvent les plus influençables. Cette vision est aussi favorisée par la concentration médiatique où l’on nous vend une image stéréotypée d’un style de vie.

Comme c’est le cas dans l’éducation, les médias dictent les goûts des individus en présentant seulement ce qui est jugé comme étant populaire en fonction des cotes d’écoute. On ne présentera pas des chansons de Malajube et de Loco Locass à l’émission Star Académie étant donné que nous jugeons que ces groupes ne rejoignent pas un assez vaste public.

Autre exemple d’homogénéisation médiatique, Les Beaux Dimanches présentaient aux téléspectateurs des documentaires, des concerts, des pièces de théâtre, des films, des émissions rétrospectives et des galas, mais Radio-Canada a décidé de mettre fin à cette émission culturelle. Certes, les cotes d’écoute du dimanche soir étaient beaucoup plus basses que celles enregistrées par Tout le monde en parle, mais elle offrait aux gens une diversité de contenu et elle leur permettait de se forger eux-mêmes leur opinion sur l’art et la culture.

Dans une perspective néolibérale, outre la volonté d’imposer les lois du marché en matière de culture, les productions artistiques doivent chercher le profit maximum à court terme; autrement dit, le succès d’une œuvre littéraire doit être immédiat. Cette logique néolibérale constitue un danger pour la culture artistique : si une condition sine qua non avait toujours prévalu entre le profit et l’œuvre, plusieurs auteurs n’auraient jamais été publiés dont l’écrivain tchèque Franz Kafka, du fait que ses romans furent publics et générateurs des profits uniquement à titre posthume.

Il m’apparaît évident que la supposée mondialisation de la culture s’apparente plutôt à une homogénéisation des goûts en fonction de ce qui semble plaire à la masse et des profits qui peuvent être générés. La culture est soumise aux mêmes lois du marché que les entreprises privées dans un régime économique de type capitaliste néolibéral.

D’aucuns nous diront que nous bénéficions aujourd’hui d’une variété de produits, mais cette perspective devrait davantage se formuler en tant qu’une « illusion de choix » : nous observons une augmentation des industries qui se regroupent pour créer une intégration à la verticale, une véritable synergie d’intérêts. Au niveau des télécommunications, on observe fréquemment la fusion de deux groupes, l’un orienté vers la production des contenus et l’autre vers la diffusion (comme c’est le cas pour Quebecor Médias.

Étude de cas

Né dans un quartier populaire de Montréal, j’ai fait mes études primaires et secondaires à l’intérieur du système scolaire public de mon quartier. Mes parents étaient des gens éduqués cependant, ils ne provenaient ni de la bourgeoise, ni d’une classe d’intellectuels ayant un doctorat d’une université prestigieuse. Ma mère travaillait en microbiologie au sein du réseau hospitalier québécois et mon père, après sa carrière de politicien, a occupé le poste d’agent d’immeuble pendant plus de 25 ans.

J’ai joué à un nombre incalculable d’heures aux jeux vidéo, je faisais du sport, j’allais à la bibliothèque et je préférais la lecture des bandes-dessinées à celle des romans. J’allais voir des pièces de théâtre destinées aux enfants, je regardais le Canadien de Montréal, j’allais voir des spectacles Rock ainsi que ceux de Céline Dion. Je mangeais des hot-dogs l’été entre deux parties de baseball, mais une alimentation saine et équilibrée était une habitude de vie que mes parents tenaient à faire respecter.

L’éducation que j’ai reçue ressemblait beaucoup à la méthode socratique. Je crois qu’il n’y avait aucune hiérarchisation des connaissances. Ils voulaient que je puisse bénéficier d’un vaste champ de savoir en me laissant le libre choix, durant l’adolescence et le début de l’âge adulte, de déterminer ce qui me plairait.

Le caractère fondamental de la culture s’observe lorsqu’un individu estime que sa vie terrestre sera trop courte pour qu’il puisse connaître, apprendre, jouir, bref de vivre toutes les expériences voulues. Dès lors que nous prenons en considération notre temps limité sur Terre par rapport à l’incommensurabilité des connaissances humaines, il m’apparaît évident que la question « somme-nous cultivés ? » ne puisse se répondre de manière affirmative ou négative. En définitive, il est impossible d’affirmer que nous sommes trop cultivés; la seule certitude c’est que la culture, nous n’en avons jamais assez!

Un passé qui ne veut pas passer

•Vendredi, 20 février 2009 • 2 commentaires

« D’une certaine façon, ce maintenant dont tu parles existe à peine. On le sent, mais il est impossible à mesurer. Le passé est toujours en train de manger le présent. C’est pour ça que j’ai toujours aimé la peinture. Quelqu’un peint un tableau dans le temps, mais, une fois qu’il est peint, le tableau reste au présent. »

Extrait du roman Tout ce que j’aimais de l’écrivaine Siri Hustvedt.

Depuis quelques mois, je m’interroge sur la notion que nous avons du passé et de son pouvoir de réminiscence qui influe sur la conduite de nos actions quotidiennes. Contrairement à l’idée voulant que nous soyons la somme de nos expériences, je suis plutôt d’avis que c’est le futur, et non le passé, qui devrait moduler le développement de notre être. Nous avons la possibilité et la faculté de nous « projeter dans le temps », de construire notre propre voie particulière vers une existence heureuse et, au gré de nos découvertes, de changer de direction et ainsi de transcender ce passé.

Deux analogies s’imposent. Premièrement, c’est la vérité qui devrait être au début de toutes observations du monde extérieur ainsi que de chacune de nos introspections. L’être humain, en tant que sujet pensant, se doit d’agir à la manière d’un scientifique qui entame ses recherches avec la vérité comme point de départ. Certaines de ses hypothèses seront invalidées et il devra approfondir une bonne partie de ses présupposées initiaux.

Une proposition scientifique n’est donc pas une proposition vérifiée – ni même vérifiable par l’expérience -, mais une proposition réfutable (ou falsifiable) dont on ne peut affirmer qu’elle ne sera jamais réfutée. Paradoxalement, une vérité se doit de posséder les germes de sa réfutabilité future. « Dieu existe », n’est pas une proposition scientifique puisqu’elle n’est pas réfutable. La théorie du géocentrisme était une théorie scientifique lorsqu’elle était défendue par Aristote du fait qu’il était possible de mener une expérience qui démontrerait que l’affirmation était fausse (comme le démontra Copernic au XVIe siècle avec la théorie de l’héliocentrisme).

Citons à ce sujet les mots trop souvent oubliés de la philosophe Hannah Arendt dans sa correspondance avec Mary McCarthy : « la vérité n’est pas dans la pensée, mais, elle est la condition de possibilité de la pensée. » À l’instar de la conception que nous avons de l’avenir, la vérité du penseur va varier au rythme de ses découvertes ainsi que de celles de son domaine d’étude. La vérité n’est pas permanente et c’est grâce au travail continu des scientifiques que nous pouvons aujourd’hui bénéficier d’un perfectionnement constant du savoir humain.

La vérité est au début de toute démarche intellectuelle. Une société ouverte – concept développé par le philosophe Henri Bergson et repris en particulier par Karl Popper dans La Société ouverte et ses ennemis – ne devrait jamais permettre la conception d’une vérité immuable et permanente. C’est une des idées exprimées par John Stuart Mill dans l’ouvrage De la liberté : « But the peculiar evil of silencing the expression of an opinion is, that it is robbing the human race; posterity as well as the existing generation; those who dissent from the opinion, still more than those who hold it. If the opinion is right, they are deprived of the opportunity of exchanging error for truth: if wrong, they lose, what is almost as great a benefit, the clearer perception and livelier impression of truth, produced by its collision with error. »

Pourrions-nous alors envisager la conception de notre devenir à la manière de Popper, à savoir de nous interdire le fait d’avoir une vision déterminée de notre avenir et de toujours se permettre de modifier notre vie au gré des événements?

Une deuxième analogie me semble pertinente. Bien que notre bagage génétique ait une grande influence sur le développement physique et psychologique de notre être, il est possible d’outrepasser les directives biologiques de notre organisme. L’être humain est la seule espèce qui refuse d’être ce qu’elle est, mais aussi la seule qui peut être autre chose que son code génétique lui dicte.

Si nous adoptons fréquemment des comportements altruistes qui vont à l’encontre de nos gènes égoïstes, serait-il alors possible de nous « projeter dans le temps » et ainsi d’aller à l’encontre de notre tendance à vivre au temps présent en étant soumis au diktat de nos expériences passées?

Les expériences du passé ne se répéteront jamais selon les mêmes paramètres. La place que le passé occupe dans nos vies est beaucoup plus grande que celle occupée par le futur. Certes, notre point de référence étant le présent, le futur moi ne verra peut-être pas le monde comme je le vois en ce moment. Cependant, en débutant notre analyse en fonction « de ce qui est » et non « de ce qui fut », nous pouvons donner un sens à cet avenir. Le terme « avenir » doit être envisagé sans aucune limite temporelle précise, le temps futur englobe autant la prochaine heure, la journée de demain et l’année suivante.

L’avenir doit être au commencement de toute réflexion humaine, l’Homme étant la seule espèce animale qui a une conscience élargie du temps et de sa condition humaine de finitude - pour les autres espèces animales, la perception du temps est limitée aux rythmes biologiques et à leur conscience instinctive de leur environnement. C’est en partant de l’existence, du présent, que nous pouvons construire notre projet de vie.

Les événements de la vie se déroulent sur un espace temporel continu et ceux-ci trouvent leur signification – tel un cinéphile qui visionne un long-métrage une seconde fois - lorsqu’on les examine en sens inverse. Mais, cette signification n’a plus sa place au présent si ce n’est qu’elle nous permet de constater l’état des choses.

Le passé est un temps fini où rien ne pourra être modifié tandis que nous nous devons d’envisager l’avenir comme un vaste champ d’opportunités où rien n’est déterminé à l’avance. Une fois que nous avons franchi cette limite – cet état de fait - le passé se doit de passer.

« Le temps n’existe pas pour l’animal, c’est-à-dire pour un être qui vit tout entier dans le moment présent; car ses réminiscences elles-mêmes, évoquées par l’intérêt actuel, s’effacent avec lui, et s’y absorbent sans laisser le souvenir ou conscience de l’existence passée. L’homme, au contraire, porte en lui la notion du temps, comme passé, présent et avenir. Il peut sortir du présent, se transporter dans le passé, reprendre chacun de ses souvenirs, ou anticiper sur une suite d’événements futurs. Maître en quelque sorte de son existence, planant au dessus d’elle, appréciant la solidarité des moments qui se succèdent, il est mis en demeure de rendre cette solidarité heureuse ou malheureuse; et tandis que l’animal ne se soucie pas du moment futur, l’homme le devance de ses désirs, de ses pensées, de ses espérances, et la notion du temps fait de lui un être avide d’immortalité. »

Discours qu’a tenu, en 1863, devant l’Académie nationale des sciences, belles-lettres et arts de Bordeaux, le docteur Pierre-Cyprien Oré, professeur adjoint à l’École préparatoire de Médecine et de Pharmacie, sur l’importance de l’expérimentation en physiologie.

La « querelle des historiens »

Le titre de mon billet, « un passé qui ne veut pas passer », fait référence au célèbre article (traduction en langue française par Brigitte Vergne-Cain et publiée dans l’ouvrage Devant l’histoire : Les documents de la controverse sur la singularité de l’extermination des Juifs par le régime nazi) rédigé par l’historien Ernst Nolte et publié originalement le 6 juin 1986 dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung.

Cet écrit est considéré comme l’élément déclencheur de l’Historikerstreit (la « querelle des historiens »), à savoir une controverse historiographique et politique qu’a connue l’Allemagne de l’Ouest à la fin des années 1980. Cette controverse a pour objet la place à accorder à la Shoah dans l’histoire de l’Allemagne et a opposé des historiens conservateurs, en particulier Ernst Nolte, soutenu par Klaus Hildebrand et Michael Stürmer, à des intellectuels « de gauche », parmi lesquels Jürgen Habermas, Hans Mommsen, Martin Broszat et Eberhard Jäckel.

À l’instar de l’historien américain Daniel Goldhagen dans son ouvrage controversé, Les bourreaux volontaires de Hitler, où l’auteur analyse la responsabilité de l’Allemand ordinaire en fonction des crimes perpétrés par le régime hitlérien, Nolte rédige une interprétation polémique des crimes nazis en soutenant qu’ils auraient été commis en réaction aux crimes soviétiques sous le régime stalinien.

D’autres questionnements ont aussi été soulevés durant l’Historikerstreit et en voici quelques-unes : les crimes de l’Allemagne nazie incarnent-ils le mal absolu dans l’Histoire? Les crimes de Joseph Staline en Union soviétique sont-ils équivalents, sinon pires, à ceux commis par le régime hitlérien? L’histoire allemande a-t-elle suivi un Sonderweg (une « voie spéciale ») conduisant inévitablement au nazisme? D’autres génocides, dont le génocide des Hereros, le génocide arménien et le génocide des Khmers rouges au Cambodge, sont-ils comparables à celui de l’Holocauste? Le peuple allemand devrait-il supporter un fardeau de culpabilité pour les crimes nazis? Les nouvelles générations d’Allemands pourraient-elles trouver des sources de fierté dans leur histoire?

Si vous voulez en apprendre davantage sur ce débat historiographique et sur la période hitlérienne, je vous invite à consulter deux billets que j’ai publiés sur le sujet, soit « Une analyse historiographique » et « Qu’est-ce que le nazisme? ».

La subjectivité

Les débats historiographiques, comme celui de la querelle des historiens, illustrent bien les multiples interprétations du passé. En soutenant l’idée que l’Humain se doit de se libérer de son passé, mon objectif n’est pas de faire la promotion d’une « philosophie dysutopique », à l’instar de celle que l’on retrouve dans Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley, qui ferait abstraction du passé et interdirait certains ouvrages (dans le roman d’Huxley, les livres de William Shakespeare ont été retirés des bibliothèques), ni que cette remise en question du passé allemand fut inutile. Je suis d’avis que les débats d’idées sont nécessaires et qu’ils témoignent de l’état de la démocratie au sein d’une société – un régime totalitaire ne tolère pas la pluralité des opinions.

Le passé qui m’intéresse ici est celui qui est propre à chacun d’entre-nous.

Les diverses interprétations d’un événement historique nous portent à croire qu’il est pratiquement impossible d’arriver à une vision commune du passé. Comme le dit Kierkegaard, père de l’existentialisme, qu’est-ce que la vérité, sinon la subjectivité? La « subjectivité est vérité » et la « vérité est subjectivité ». Ce paradoxe kierkegaardien fait la distinction entre ce qui est objectivement vrai et la relation de subjectivité qu’entretient un individu avec cette vérité. Contrairement à l’objet d’étude du spécialiste des sciences naturelles, pour l’historien ainsi que tous individus qui étudient l’être humain dans ses agissements particuliers, il n’existe aucune séparation entre le sujet étudié et le sujet pensant.

Bien que l’objectivité soit un but vers lequel nous aspirons, dans le domaine des sciences humaines il est impossible de l’atteindre. En étudiant les Hommes dans le temps, l’histoire peut éclairer les choix du temps présent, si et seulement si, nous ne lui accordons aucune valeur normative. Selon Georges Duhamel, « le romancier est l’historien du présent, alors que l’historien est le romancier du passé. »

En plaçant le romancier et l’historien sur le même niveau, Duhamel introduit l’idée de subjectivité inhérente à tout intellectuel, et ce, qu’il soit écrivain ou historien. Le romancier croit posséder la vérité du temps présent. L’historien croit décrire avec justesse les événements passés, à savoir tels qu’ils se sont réellement passés.

La présence de l’absence

« Malgré ces aperçus momentanés d’une vie, ces toiles et ces matériaux avaient un caractère abstrait, une inexpressivité ultime qui suggérait la précarité de toute chose, l’idée que même si l’on pouvait sauver toutes les miettes d’une existence, en faire un tas géant et puis les passer soigneusement au crible afin d’en extraire tout le sens possible, le total n’en ferait pas une vie. »

Extrait du roman Tout ce que j’aimais de l’écrivaine Siri Hustvedt.

Le regard que les gens posent sur le temps passé est souvent inexact. De nombreuses expressions de la langue française – à savoir « si le passé est garant de l’avenir… », « les leçons du passé », « démystifier le passé », etc. – devraient être utilisées avec précaution étant donné qu’elles décrivent une vision téléologique et déterministe du passé, comme si le passé portait en lui les germes de ses aboutissements.

Paul Ricoeur, philosophe français, a formulé une aporie – on nomme aporie (en grec aporia, soit une absence de passage, une difficulté ou un embarras) une difficulté à résoudre un problème; pour Aristote, c’est une question qui place le lecteur ou l’auditeur dans l’embarras pour trancher entre deux affirmations – qui résume bien notre situation face au temps passé en décrivant la mémoire en tant que « présence de l’absence ».

Il faut cesser de se glorifier de ses expériences passées en les quantifiant et en les mesurant par rapport à celles des autres, tout en leur accordant une valeur normative (une expérience heureuse, une expérience malheureuse, une expérience à oublier, une expérience enrichissante, etc.).

Une de mes convictions au sujet de la vie, c’est que nous ne sommes pas uniquement la somme de nos expériences. Si je supprimais toutes mes expériences, je ne disparaitrais pas pour autant dans le néant; je serais peut-être un être différent, mais je serais toujours moi. J’ai une série de conditionnements, mais je ne restitue pas la totalité de ce que j’ai reçu.

Une trace, c’est la seule chose que vous avez de votre passé. Vous aurez toujours une « présence de l’absence » sommeillant à quelque part au sein des méandres de votre esprit. Mais, votre passé n’est plus rien; il est un temps mort qui ne compte plus.

Tournez-vous vers l’avenir, vers ce que vous pourriez devenir! Puisque c’est lui, l’avenir, qui donnera un sens à l’être que vous êtes présentement.

Tout est-il permis?

•Vendredi, 9 janvier 2009 • 4 commentaires

Par moi, vous pénétrez dans la cité des peines;
Par moi, vous pénétrez dans la douleur sans fin;
Par moi, vous pénétrez parmi la gent perdue.

La justice guidait la main de mon auteur;
Le pouvoir souverain m’a fait venir au monde,
La suprême sagesse et le premier amour.

Nul autre objet créé n’existait avant moi,
À part les éternels; et je suis éternelle.
Vous, qui devez entrer, abandonnez l’espoir.

Dante AlighieriLa Divine Comédie : L’Enfer – Chant III

« I like to dissect girls.
Did you know I’m utterly insane? » (Patrick Bateman)

« Vous, qui devez entrer, abandonnez l’espoir » est la première phrase du roman American Psycho rédigé par l’écrivain américain Bret Easton Ellis. Publié en 1991 et adapté au cinéma en l’an 2000, ce roman suscita à sa sortie un véritable scandale, en raison de l’extrême violence et de la pornographie présente dans plusieurs passages.

American Psycho raconte l’histoire de Patrick Bateman, 26 ans, diplômé de Harvard, vice-président chez Pierce & Pierce – nom fictif d’une compagnie d’investissement de Wall Street – et dont toutes les femmes succombent à son charme et sa beauté dignes d’un acteur d’Hollywood. À l’image de ses confrères de travail, Patrick sort dans les boîtes de nuit, dîne dans des restaurants huppés de New York et « sniffe » parfois une ligne de coke.

Cependant, Patrick se distingue de ses amis et collègues de travail en étant un psychopathe : il tue, décapite, égorge et viole ses victimes. Sa haine des animaux, des pauvres, des homosexuels et des femmes est illimitée et son humour froid est la seule trace d’humanité que l’on puisse lui trouver. Bret Easton Ellis décrit les meurtres de Bateman de manière très explicite, sans aucune censure et en y incluant de multiples détails sordides qui me font penser à certaines scènes des films de Takashi Miike, notamment Ichi the Killer.

Tout comme Mickey Knox, protagoniste du film Natural Born Killers, aucun remords ne transparaît des crimes du protagoniste d’American Psycho, mais, contrairement au tueur en série du film d’Oliver Stone, Patrick Bateman commet des atrocités qui dépassent celui du simple meurtre. Par exemple, il introduit un rat dans le vagin, préalablement enduit de fromages, d’une de ses victimes. Son ultime jouissance est de faire souffrir sa proie pendant plusieurs heures avant de l’achever et de la démembrer.

Si l’on se fit aux premiers mots du roman qui font référence à La Divine Comédie de Dante, on peut présumer que la vie de Bateman est en quelque sorte un enfer et la dernière phrase du roman où Patrick voit un panneau avec l’inscription « sans issue » nous laisse supposer qu’il ne peut échapper à cet enfer quotidien dans lequel il vit. À l’instar de Mickey Knox, Bateman est un tueur né. Leurs crimes ne révèlent aucune justification.

Mickey Knox : But I came to the direction I need a gun. So, the next day I started off early for work, and I’m gonna stop by a gun shop and pick up a little home protection. I walked into the place and had never seen so many guns in all my life. So, I’m looking around, then this really nice sales guy comes up to me. His name was Warren. I’ll never forget his name. He was really nice. Anyway, Warren showed me all these different models of guns. Magnums, automatics, pistols, Walters. And I ask to see a shotgun. He brings me a Mossberg pump action shotgun.

As soon as I held that baby in my hands, I knew what I was gonna do. It felt so good. It felt like it was a part of me. They had a mirror in the store. I looked at myself holding it, and looked so fucking good, I immediately bought it. Bought a bunch of boxes of ammo. Turned my car around, drove to Mallory’s house, we took care of Mallory’s parents, packed up the car, and we were off. Everybody thought I’d gone crazy. The cops, my mom, everybody. But you see, they all missed the point of the story. I wasn’t crazy. But when I was holding the shotgun, it all became clear. I realized for the first time my one true calling in life.

Wayne Gale : What’s that?

Mickey Knox : Shit, man… I’m a natural born killer.

« People fake a lot of human interaction,
but I feel like I fake them all. » (Dextex Morgan)

Expert en traces de sang dans la police le jour, tueur en série la nuit, Dexter Morgan n’est pas exactement un citoyen américain comme les autres. Il porte, en effet, un lourd secret. Il se dit incapable de ressentir la moindre émotion. Incapable… si ce n’est lorsqu’il satisfait les pulsions meurtrières que son père adoptif lui a appris à canaliser. De fait, Dexter ne tue que les autres tueurs qui sont parvenus à échapper au système judiciaire afin de protéger les innocents. Dexter se pose donc comme un véritable justicier de l’ombre. (Synopsis tiré de l’encyclopédie libre Wikipédia.)

Tout comme Patrick Bateman, Dexter prend plaisir à tuer, mais contrairement à ce dernier, Dexter tue afin de purger l’humanité des criminels que la justice n’a pu condamner. Dexter est donc un « homme extraordinaire », c’est-à-dire qu’il s’accorde le pouvoir de tuer ses semblables dans le but d’améliorer le futur de l’humanité. « Life’s not fair [but] the world can always be set right again », lui rappelle son père lorsque Dexter est confronté pour la première fois avec son désir de tuer.

Si la culpabilité de Bateman est admise de facto, celle de Dexter ne l’est pas aussi facilement. Dexter nous est sympathique puisqu’il réussit à utiliser sa déviation psychologique afin de purger l’humanité des crimes impayés par la justice des hommes.

Qu’on le veuille ou non, l’inhumain reste de l’humain. Notre monde est composé d’hommes, tous plus ou moins ordinaires, avec leur vie, leur histoire, leur hasard et qui fait qu’un jour on se retrouve du côté du fusillé ou du fusilleur. Évidemment, notre système judiciaire établit des niveaux de responsabilité, en condamne certains et laisse les autres – faute de preuves ou étant donné une subtilité judiciaire – avec leur conscience (O.J Simpson, par exemple).

Au sommet de la cruauté, Patrick Bateman est dans une classe à part. Mais, si l’on analyse l’acte criminel dans sa finalité – enlever la vie à un individu -, Dexter Morgan est coupable au même titre que Bateman.

Tout est-il permis? Un homme peut-il s’octroyer le droit de tuer ses semblables?

« L’homme extraordinaire a le droit d’autoriser
sa conscience à franchir certains obstacles. » (Rodion Romanovich Raskolnikov)

Selon Raskolnikov, personnage principal du roman Crime et Châtiment de l’écrivain russe Fédor Dostoïevski, au nom du bonheur d’une humanité future, lointaine, au nom de la révolution universelle, au nom de la liberté illimitée pour un seul, ou de l’égalité illimitée pour tous, il est permis de torturer ou de tuer un homme, une quantité d’hommes, de transformer tout être en simple moyen devant servir à une grande idée, à un but élevé :

« si les inventions de Kepler et de Newton, par suite de certaines circonstances, n’avaient pu se faire connaître que moyennant le sacrifice d’une, de dix, de cent et d’un nombre plus grand de vies qui eussent été des obstacles à ces découvertes, Newton aurait eu le droit, bien plus, il aurait été obligé de [les] supprimer afin que ses découvertes fussent connues du monde entier. »

Les partisans de cette philosophie, pourtant élaborer sur la prémisse de « Dieu est mort », estiment que les conséquences d’un acte doivent être mesurées dans « le lointain » ce qui se rapproche, à mon avis, de l’idéologie chrétienne et de la division des âmes entre le paradis et l’enfer. On abolit le jugement divin pour le remplacer par l’avènement du bonheur universel; ce qui importe ce sont les bienfaits futurs qui pourraient survenir après avoir accompli un crime.

Examinons l’exemple ci-dessous :

  • Après plusieurs années à la tête d’un régime politique dictatorial, un pays étranger peut-il déclarer la guerre à cet État et recevoir l’appui de l’ONU afin de déloger ce dictateur et d’y instaurer la démocratie pour qu’éventuellement, dans le lointain, le bonheur collectif de ces habitants en soit amélioré?

La légitimité de la guerre repose sur des données hypothétiques. Mais, celui qui souffre aujourd’hui et qui, à l’instar du soldat dans l’exemple précédent, sacrifie sa vie d’individu n’a aucune certitude que ses actions auront un jour les résultats escomptés : « je ne veux pas que mon corps avec ses souffrances et ses fautes servent uniquement à fumer l’harmonie future, à l’intention de je ne sais qui. » déclare Ivan Karamazov, héros du roman Les Frères Karamazov de Dostoïevski.

Tout n’est pas permis

En tant que chef d’un pays quelconque, imaginez que vous êtes responsables d’un million d’êtres humains. De ce nombre, un pourcentage de nouveau-nés (une minorité) aurait besoin davantage de soins que la majorité afin de survivre (nourriture, soins médicaux, etc.). Si vous ne faites rien pour l’en empêcher, ils vont décéder et faire augmenter le taux de mortalité infantile du votre nation. De fait, il vous est impossible de réduire le taux de mortalité infantile à zéro pour cent étant donné le nombre de ressources limitées en votre possession.

Votre frère, qui est lui aussi à la tête d’une nation comprenant un million d’âmes humaines, décide, pour sa part, d’éliminer un nouveau-né féminin sur deux. Au niveau statistique, le pays que ce dernier gouverne a le même taux de mortalité infantile que le vôtre.

Dans les deux situations ci-dessous, si l’on s’en tient uniquement aux conséquences des actes, nous arrivons aux mêmes conclusions : un pourcentage de nouveau-nés décède dans les deux pays. Cependant, au niveau moral ou éthique, les deux situations sont très différentes. Dans votre pays, les morts sont le résultat indirect d’une non-intervention humaine tandis que dans le cas de votre frère, les décès sont directement imputables à son intervention dans le déroulement existentiel de la vie humaine.

Tout est permis, dit Albert Camus, ne signifie pas que rien n’est défendu : « l’absurde [...] ne recommande pas le crime, ce serait puéril, mais il restitue au remords son inutilité. De même, si toutes les expériences sont indifférentes, celle du devoir est aussi légitime qu’une autre. »

Le vrai danger pour l’homme, c’est moi et c’est vous puisque dans l’inhumain il y a le mot humain. Il aura toujours des raisons, bonnes ou mauvaises, mais en tout cas des raisons humaines, pour légitimer le crime. Ceux qui tuent sont des hommes, comme ceux qui sont tués, c’est cela qui est terrible.

Tuer un autre être humain, c’est lui enlever tout ce qu’il aurait pu devenir. C’est d’ailleurs la mise en garde que le père de Dexter lui transmet dès son plus jeune âge : « when you take a man’s life, you’re not just killing him, you’re snuffing out all the things he’ll ever become. » Contrairement à l’argument de « l’erreur Beethoven »1 utilisé par les militants pro-vie pour qualifier les possibilités futures du foetus, l’homme tué existe, et son potentiel n’est pas simplement une possibilité, mais une certitude.

[1] The Beethoven Fallacy ou l’erreur Beethoven est un argument non valide au niveau de la logique utilisé fréquemment par les gens qui sont contre l’avortement (les pro-vie). Il existe plusieurs variantes de cet argument, mais elles ont toutes la même conclusion : si la mère de Beethoven avait décidé d’utiliser l’avortement, elle aurait éliminé un futur génie.

Mais, cet argument n’est pas valide, d’abord, parce qu’il l’est seulement a posteriori. Rétrospectivement, les événements nous semblent comme étant inévitables alors qu’ils ne le sont pas au moment présent. Lorsqu’il était encore dans le ventre de sa mère, le génie de Beethoven était loin d’être une certitude.

Puis, cet argument pourrait aussi être utilisé par les gens en faveur de l’avortement : si la mère d’Adolf Hitler avait décidé d’avorter, elle aurait éliminé le futur dictateur et principal responsable de la mort de plusieurs millions de Juifs et de millions d’autres individus durant la Deuxième Guerre mondiale.

L’homme en tant que « projet »

•Lundi, 15 décembre 2008 • Laisser un commentaire

Une question de perception

« Je compris que ce n’est pas le monde physique seul qui diffère de l’aspect sous lequel nous le voyons; que toute réalité est peut-être aussi dissemblable de celle que nous croyons percevoir directement, que les arbres, le soleil et le ciel ne seraient pas tels que nous les voyons, s’ils étaient connus par des êtres ayant des yeux autrement constitués que les nôtres, ou bien possédant pour cette besogne des organes autres que des yeux et qui donneraient des arbres, du ciel et du soleil des équivalents mais non visuels.

[...]

Et ainsi ce fut elle qui la première me donna l’idée qu’une personne n’est pas, comme j’avais cru, claire et immobile devant nous avec ses qualités, ses défauts, ses projets, ses intentions à notre égard (comme un jardin qu’on regarde, avec toutes ses plates-bandes, à travers une grille) mais est une ombre où nous ne pouvons jamais pénétrer, pour laquelle il n’existe pas de connaissance directe, au sujet de quoi nous nous faisons des croyances nombreuses à l’aide de paroles et même d’actions, lesquelles les unes et les autres ne nous donnent que des renseignements insuffisants et d’ailleurs contradictoires, une ombre où nous pouvons tour à tour imaginer, avec autant de vraisemblance, que brillent la haine et l’amour. »

Extrait du récit Le Côté de Guermantes de Marcel Proust, troisième volume du roman À la recherche du temps perdu

La conception que nous avons de notre être est tiraillée entre un idéal que nous construisons dans notre imagination et la réalité que nous percevons de nous-mêmes et du monde qui nous entoure. Cette conception est aussi en constante opposition avec celle des autres. Cette intersubjectivité, soit ce moment de flottement où chacun construit sa réflexion sur l’autre qu’il a en face de lui, précipite l’éclatement de notre conception de notre propre réalité : chacun nie l’autre pour être lui-même.

Comment arrive-t-on à un équilibre entre ces trois grands principes comportementaux que sont notre désir d’être nous-mêmes avec nos souvenirs, nos sentiments, nos jugements et nos valeurs qui définissent notre identité personnelle et notre essence d’être unique; notre refus de suivre les directives biologiques de notre organisme et de les outrepasser afin de mettre en place des règles de vie qui assurent le bien commun des autres individus – c’est-à-dire dans une perspective altruiste; et notre irrationalité comportementale qui nous pousse à agir afin d’être reconnu par nos pairs?

La métamorphose de Tom Ripley

Dans le film L’Énigmatique Monsieur Ripley, les circonstances externes ainsi que des décisions prises consciemment amènent Tom Ripley – personnage interprété par Matt Damon – à devenir quelqu’un d’autre. Ce dernier utilise notamment le mensonge pour camoufler sa véritable identité plutôt que d’être ce qu’il est réellement, soit, à ses yeux, quelqu’un d’ordinaire. Il poussera son obsession identitaire à l’extrême limite en légitimant le meurtre au lieu de révéler à son entourage sa supercherie.

Contrairement aux films que l’on qualifie par l’expression happy ending où le gentil triomphe du méchant et la vertu l’emporte sur le vice, la dernière scène de ce long-métrage d’Anthony Minghella (soulignons qu’il a aussi réalisé les films Le Patient anglais et Retour à Cold Mountain) s’écarte de cette tendance hollywoodienne. Tom ne paie pas devant la justice pour les crimes qu’il a commis; il se résigne seulement – du moins, c’est ce que je présume – à vivre une existence en solitaire.

Malgré le fait que j’ai vu ce film à plusieurs reprises, il me bouleverse toujours autant. Ce long-métrage nous expose d’une manière frappante la naïveté qui se cache derrière l’expression « soi toi-même » (plus souvent utilisé en langue anglaise, be yourself).

Être soi-même

Que veut-on exprimer lorsqu’on nous conseille d’être fidèles à nous-mêmes, soit la personne que nous sommes réellement?

D’un côté, on nous incite à être nous-mêmes, de ne pas camoufler nos idées et nos opinions et de l’autre, on nous dit que la diplomatie jumelée à une certaine inhibition sociale constituent un atout très utile lorsqu’on veut projeter une bonne première impression. On peut trouver un exemple de cette ambivalence comportementale dans l’émission québécoise de téléréalité Occupation double.

Une des expressions les plus utilisées par les participants est le mot « vrai » : « il (ou elle) a de vraies valeurs », « il est vrai » et « il ne joue pas une game ». Je n’ai suivi aucune des cinq saisons de cette téléréalité, mais, il y a quelques semaines, j’ai écouté le souper de clôture de la dernière saison. La plupart des individus reprochaient au gagnant son manque de fairplay, c’est-à-dire d’avoir tout fait pour gagner en jouant un double-jeu et en mentant à tout le monde. Ce dernier se défendait en déclarant qu‘Occupation double et sa vie ordinaire sont deux mondes différents.

Vivons-nous constamment dans deux mondes différents? L’un où nous nous permettons d’être nous-mêmes, sans suivre de normes sociales et comportementales, et l’autre où nous portons un masque pour créer un écran de protection ou une image flatteuse que nous voulons donner de nous-mêmes.

À mon avis, les gens ne comprennent pas toujours la signification de l’expression « soi toi-même ». En fait, cette phrase impérative devrait indiquer à notre interlocuteur qu’il n’a pas besoin de revêtir un masque et de camoufler ses opinions puisque nous l’apprécions tel qu’il est, et non comme nous aimerions qu’il soit.

Bien sûr, cela ne veut pas dire d’abolir toutes inhibitions puisqu’il est possible de conserver notre intégrité sans pour autant dire tout ce qui nous passe par la tête et d’agir sans se soucier des autres.

Après avoir réfléchi sur le sujet et observé les agissements de mes pairs, j’en viens à la conclusion qu’un des grands problèmes des relations humaines, c’est que nous avons une image idéalisée des gens que nous côtoyons. Par contre, en tant qu’individu, nous avons aussi une conception de l’image idéale de notre être qui plairait à notre entourage et nous préférons souvent projeter cette image embellie plutôt que de revêtir notre véritable identité par crainte d’être marginalisé.

À quelque part, nous sommes tous des Tom Ripley. À un moment ou à un autre durant notre existence, nous nions une partie de notre identité afin de paraître sous un meilleur jour et de renforcer l’estime que nous avons de nous-mêmes.

Je crois que c’est seulement lorsqu’il ment sur sa véritable identité que Tom est heureux. Je ne crois pas qu’il ait de remords ou de regrets vis-à-vis des crimes qu’il a commis. Ses choix ont été pris consciemment, et ce, même si c’est l’enchaînement de certaines circonstances fortuites qui ont permis sa métamorphose.

Tom Ripley porte au paroxysme la métamorphose d’un individu qui est prêt à tout pour modifier sa vie afin d’être reconnu et accepté.

La métamorphose de Gregor Samsa

Dans le récit La Métamorphose de Franz Kafka, Gregor Samsa se réveille dans la peau d’un insecte monstrueux. Kafka l’a précisé à son éditeur, la métamorphose de Gregor ne doit pas être dessinée puisqu’il est voué à n’être que « ça », un être abject : « devant ce monstre, dit la sœur, je n’ai pas l’intention de prononcer le nom de mon frère. »

On peut interpréter cette fable de Kafka comme le châtiment que subit tout individu qui s’écarte des normes établies. Les pressions sociales font en sorte que les individus marginaux sont traités sévèrement par la masse.

Contrairement à Ripley, Gregor n’a pas choisi de se métamorphoser. Aucun signe avant coureur ne pouvait laisser croire à Gregor qu’il se métamorphoserait. Un matin, il prend conscience, subitement, qu’il est désormais un être transformé. Face à ce châtiment, Gregor est impuissant et contrairement aux espèces animales, il a conscience de son impuissance face à sa condition physique. Gregor ne perd pas sa lucidité et sa dignité. Il luttera jusqu’à la mort contre l’injustice qui découle de sa métamorphose.

Si nous avons moins de sympathie pour Tom Ripley étant donné que nous le considérons comme étant le seul responsable de sa métamorphose, il n’en demeure pas moins que les deux individus mènent une lutte pour la reconnaissance.

Le thymos (ou désir de reconnaissance)

Notre vie est une éternelle lutte pour la reconnaissance vis-à-vis d’autrui. Nos actes ne prennent un sens qu’une fois qu’ils sont imprégnés dans la psyché d’un individu, comme l’a si bien résumé Jean-Paul Sartre dans son essai philosophique l’Être et le Néant : « nous ne sommes nous qu’aux yeux des autres et c’est à partir du regard des autres que nous nous assumons comme nous-mêmes. » Selon Socrate, l’âme humaine se divise en trois parties distinctes, celle des désirs/émotions (instincts et besoins), celle de la raison et celle du thymos (ou désir de reconnaissance), soit la volonté d’un individu d’être reconnu par ses pairs en tant qu’individualité distincte et unique.

Le philosophe allemand Hegel dans la phénoménologie de l’esprit et plus récemment le philosophe américain Francis Fukuyama dans son ouvrage La Fin de l’histoire et le Dernier homme sont d’avis que le thymos est le véritable moteur de l’histoire humaine. L’histoire humaine, dixit Hegel, a été fondée sur la lutte pour la reconnaissance; le thymos sous-tend plusieurs de nos actions et on se doit de le distinguer de la partie rationnelle de notre cerveau puisqu’il peut conduire à des comportements tout a fait irrationnels, mais justifiables d’un point de vue du désir de reconnaissance.

Des interrogations

Pouvons-nous être toujours nous-mêmes – faire, dire et être comme nous le souhaitons – sans être rejetés par notre entourage?

Si l’on s’écarte des normes établies, sommes-nous inévitablement condamnés, tôt ou tard, à devenir un paria de la société, un vulgaire insecte à l’instar de Gregor Samsa?

À l’image de Tom Ripley, la fin justifie-t-elle toujours les moyens au point de nier une partie de notre individualité?

Tom Ripley et Gregor Samsa subissent tous les deux une métamorphose. Si le premier en est le décideur principal et le second la subi contre son gré, tous les deux terminent leur quête en étant seuls au monde (pour Samsa sa métamorphose le conduira jusqu’à la mort).

Il importe d’être fidèle à ses valeurs et de suivre sa propre voie. Mais, que vaut la poursuite de nos intérêts égoïstes face à une humanité qui souffre quotidiennement? Peut-on être heureux dans notre marginalité, même si l’on n’obtient aucune reconnaissance pour ce que nous faisons?

ll importe de suivre les règles sociétales établies par le contrat social afin de contrer notre tendance naturelle à être dominé par nos pulsions et nos intérêts égoïstes – les principes rousseauistes sont toujours présents lorsqu’on met en place des règles altruistes pour satisfaire l’intérêt général et atteindre une liberté civile. Cependant, qu’importe le bonheur de notre entourage en face de nos souffrances quotidiennes?

Il importe d’être pragmatique et d’adopter temporairement le port du masque afin de ne pas dévoiler tout ce qui circule dans les méandres de notre âme. Mais à force de camoufler notre vraie nature et de mentir à ceux que l’on aime, ne risque-t-on pas de payer encore plus cher leur déception?

Il est impossible de faire fi du thymos – ce besoin d’être reconnu – qui habite chacun de nous. Ce besoin nous pousse parfois à devenir un être qui ne nous ressemble pas, simplement pour être reconnu et obtenir ce que l’on désire. Mais, qu’elle est l’utilité d’être reconnu par autrui si le prix à payer est de se retrouver seul au monde?

Je crois que nous pouvons arriver à vivre avec ces contradictions comportementales. Un point d’équilibre théorique existe même s’il est sans cesse menacé par la tension inhérente à la vie. Cet équilibre dépend de nous, de notre volonté à nous projeter dans le temps, à voir notre existence comme étant un perpétuel dépassement, un « projet », soit cette idée sartrienne où l’important c’est ce que nous faisons de nous-mêmes.

Être un éternel « projet »

Sans contredit, rien n’est stable dans la vie : tout change à tout moment, tout s’écoule et même les montagnes, symboles de pérennité, se transforment imperceptiblement sous l’action ininterrompue de l’érosion. L’instant présent est le seul qui semble être à notre portée, mais celui-ci s’envole et ne peut être saisi dans sa plénitude; un moment qui passe, c’est un moment qui ne reviendra pas. Et comme le souligne avec justesse l’écrivain Milan Kundera dans le roman L’ignorance, « si nous ne savons pas vers quel avenir le présent nous mène, comment pourrions-nous dire que ce présent est bon ou mauvais, qu’il mérite notre adhésion, notre méfiance ou notre haine? »

C’est donc l’avenir qui donne au présent, et au passé, leur force, leur sens et leur saveur. De cette prémisse existentialiste est venue l’idée que l’homme est un « projet ». Ce qui compte, selon cette philosophie, c’est notre « projet » qui, à chaque instant, transcende ce passé, le transfigure et a le pouvoir de le rejouer.

Tout n’acte n’est pas pour autant permis : si vous êtes libre et condamné a être libre, vos choix vous engagent sur la voie de la responsabilité puisque vous avez choisi une certaine façon de penser l’homme.

Vous êtes unique, maître non seulement de vos actes et de votre destin, mais également des valeurs que vous décidez d’adopter. À tous moments et au gré de vos découvertes, vous pouvez changer de direction et décider de changer votre vie. Tant que vous existez, tant que vous n’êtes qu’un projet, un point dans le temps, vous pouvez arriver à sauver votre passé.

Soyez un éternel projet. Donnez un sens au monde qui vous entoure.

« En fin de compte, chacun est toujours responsable de ce qu’on a fait de lui-même s’il ne peut rien faire de plus que d’assumer cette responsabilité. Je crois qu’un homme peut toujours faire quelque chose de ce qu’on a fait de lui, c’est la définition que je donnerai aujourd’hui de la liberté : ce petit mouvement qui fait d’un être social totalement conditionné une personne qui ne restitue pas la totalité de ce qu’elle a reçu, de son conditionnement. L’important n’est pas ce qu’on a fait de nous, mais ce que nous faisons de nous-mêmes de ce qu’on a fait de nous. »

Extrait de l’ouvrage Situations, IX. Melanges de Jean-Paul Sartre

Vivre à reculons

•Dimanche, 7 décembre 2008 • 4 commentaires

Le 25 décembre prochain sortira sur nos écrans L’Étrange histoire de Benjamin Button. Ce long-métrage réalisé par David Fincher – reconnu notamment grâce à la réalisation des films Se7en et Fight Club – et librement adapté d’une nouvelle de Francis Scott Fitzgerald raconte l’histoire de Benjamin (Brad Pitt) né dans des circonstances mystérieuses le 11 novembre 1918, soit le dernier jour de la Première Guerre mondiale. Le nouveau-né possède les caractéristiques d’un vieillard de 80 ans! Pourtant, Benjamin ne meurt pas, mais il rajeunit. Enfant dans le corps d’un vieil homme, il apprend à jouer du piano et rencontre une petite fille, Daisy Fuller (Elle Fanning), qui sera l’amour de sa vie.

Je vais rarement au cinéma, mais ce film me donne le goût d’y retourner. D’autant plus que je viens d’écouter la bande-annonce et une phrase m’a particulièrement accroché  : « life can only be understood backward, but it must be lived forward. » Après quelques recherches, j’ai trouvé la source de cette citation, elle se retrouve dans le journal du philosophe danois Søren Kierkegaard :

« « Life, he says elsewhere, « must be lived forward, but understood backwards » so that there never can be a complete, all-embracing and systematic explanation of life, since man cannot stand still outside its movement in order to grasp and explain it. Existence can only be understood in that movement which no static scheme can hold fast. Decision and faith are in that movement, and then action qualifies and enriches thought, and thought elucidates action simultaneously. »

Le roman philosophique Tous les hommes sont mortels rédigé par Simone de Beauvoir nous présente la vie d’un homme condamné à vivre éternellement. En 1311, Raymond Fosca boit un élixir d’immortalité et vivra ainsi à travers les âges. Progressivement, il réalisera qu’il est inhumain de vivre ainsi quand la durée de la vie des autres hommes est comptée; une vie humaine perd de son sens lorsqu’elle ne peut pas être mesurée par rapport à un espace-temps.

J’ai bien hâte de voir quel va être le message de ce film. Rarement, dans les dernières années, le cinéma hollywoodien nous a livré des longs-métrages traitant des sujets de la vieillesse, de la mort et du temps qui fuit.

À 40 ans (âge de corps et d’esprit), Benjamin retrouve Daisy et ils vivront quelque années uniques, magiques, privilégiées, mais éphémères. Le temps refuse de se tenir tranquille…

Si les histoires de Raymond Fosca et de Benjamin Button sont différentes puisque l’un vit éternellement et l’autre est à la mercie du temps qui lui fait subir un décalage entre son âge physique et réel, le message philosophique qui transparaît de leur quête est le même : rien n’est à espérer d’une vie où la mesure de toute chose est perdue et l’inévitabilité de la mort nous force à tout donner à la vie que nous vivons quotidiennement!

* Il est à noter que pour ce qui est du film de David Fincher, cette réflexion est basée sur le peu de chose que je connais de l’histoire et peut-être vais-je changer d’idée après le visionnement.

La souffrance humaine

•Samedi, 1 novembre 2008 • Laisser un commentaire

« Tout cela n’était pas si douloureux, cela faisait partie de la série ininterrompue des petites misères de l’existence, ce n’était rien en comparaison de ce à quoi [il] aspirait, et il n’était pas venu ici pour y mener une vie de tranquillité et d’honneurs. » – Citation tirée du roman Le Château rédigé par Franz Kafka et publié à titre posthume par son ami Max Brod.

Dans la dernière publication de Neuron, magazine spécialisé dans la recherche neurologique, on retrouve un article intitulé « Inducible and Selective Erasure of Memories in the Mouse Brain via Chemical-Genetic Manipulation » et rédigé par un groupe de scientifiques chinois. Ces derniers ont réussi à effacer complètement certains éléments de la mémoire des souris utilisées comme cobayes. Cette suppression mémorielle, mentionnent les auteurs, n’est pas simplement causée par un simple blocage qui empêcherait les souris de retrouver l’information. Les chercheurs ont utilisé un composé chimique (protéine) afin de modifier génétiquement la réaction du sujet aux stimuli et d’effacer de leur mémoire une expérience passée.

On retrouve d’autres informations intéressantes sur cette recherche dans l’article « Selectively Deleting Memories » du Technology Review – magazine technologique le plus vieux au monde (1899) qui appartient à l’Institut de technologie du Massachusetts (le MIT) :

[The researchers] first put the mice in a chamber where the animals heard a tone, then followed up the tone with a mild shock. The resulting associations: the chamber is a very bad place, and the tone foretells miserable things. Then, a month later – enough time to ensure that the mice’s long-term memory had been consolidated – the researchers placed the animals in a totally different chamber, overexpressed the protein, and played the tone. The mice showed no fear of the shock-associated sound. But these same mice, when placed in the original shock chamber, showed a classic fear response. [The chemical] had, in effect, erased one part of the memory (the one associated with the tone recall) while leaving the other intact.

Une étude semblable a été menée par un groupe de neuroscientifiques de l’Institut médical de la Géorgie, aux États-Unis, et est relatée dans un article intitulé « Selective Memory » par Tina Hesman Saey – détentrice d’un doctorat en génétique moléculaire de l’Université Washington à St. Louis – dans la dernière édition du Science News.

Dans l’article de Tina Saey, on apprend notamment qu’Howard Eichenbaum, neuroscientifique à l’Université de Boston, est pour sa part quelque peu sceptique par rapport aux résultats de ces recherches étant d’avis qu’il est difficile d’indiquer précisément si la mémoire du sujet est complètement éradiquée ou simplement altérée : « Eichenbaum is not convinced that [Joe] Tsien and his colleagues [from the Medical College of Georgia] have erased the mice’s memories. Altering a memory so that it can’t be recalled under certain circumstances might produce similar results [...]. « We never know for sure that it’s really gone, » he says. »

Un comprimé pharmaceutique qui pourrait effacer la mémoire d’un individu, précise Joe Tsien, fait encore partie du domaine de la science-fiction. Tsien est aussi d’avis qu’un tel procédé ne sera jamais utiliser, « [since] it involves genetically engineering a protein in the brain ».

Est-ce que la réalité va un jour dépasser la fiction? Certaines prophéties du roman dystopique d’Aldous Huxley, Le meilleur des mondes, vont-elles se réaliser?

Vouloir éliminer certains traumatismes douloureux de la mémoire des individus part de principes vertueux. Aucun être humain ne refuserait à une victime d’un viol ou à un enfant battu durant son enfance la possibilité d’effacer complètement de leur vie cette information mémorielle. Je ne crois pas qu’il y ait de débats sur cet aspect de la recherche neuroscientifique. Si on en vient un jour à être en mesure d’effacer certains traumatismes de la mémoire humaine et ainsi permettent aux individus de vivre une existence meilleure du fait qu’ils n’auraient plus de réminiscence de ces événements malheureux, je serais le premier à applaudir cette avancée scientifique.

Par contre, je crains que le formatage mémoriel soit utilisé sans discernement et pour effacer les plus petites douleurs de l’existence. On ne vit qu’une seule fois et tout est éphémère. Si on en vient à pouvoir effacer ce que l’on a vécu, je crois que les gens vivraient encore davantage dans la légèreté de l’être, sans un souci éthique d’une responsabilité de leurs actions : advenant le cas que la situation tourne mal, « je n’aurai qu’à ingurgiter une pilule et je n’en aurai plus aucun souvenir. »

Dans le roman d’Huxley, les individus utilisent le soma, une drogue qui empêche d’être malheureux. Un des protagonistes considérés comme étant subversif, Bernard Marx, déteste le soma puisqu’il préfère être lui-même et triste plutôt qu’utiliser cette drogue et être heureux, le soma altérant la personnalité de l’individu le rendant identiques aux autres êtres humains. John, le « sauvage », est un autre personnage qui refuse l’utilisation de cette drogue. « Les larmes sont parfois salutaires », dit-il, il faut réclamer le droit d’être malheureux.

Les larmes sont nécessaires, puisqu’elles démontrent que nous ne subissons pas les épreuves de la vie sans réagir. La souffrance, physique et psychologique, fait partie intégrante de la vie humaine (tandis que le bonheur comme fin, ce vers quoi on tend par nature, fut seulement envisagé par la masse populaire depuis la Révolution française en 1789). Tout comme on ne rejette pas le mal en disant qu’il est « inhumain » puisque ceux qui tuent sont des hommes, comme ceux qui sont tués, on ne peut se contenter de dissimuler la souffrance de notre vue, sans rechercher des solutions pour s’accommoder de cette condition humaine.

Si vous n’avez pas lu le roman d’Huxley – que je vous recommande par ailleurs fortement – vous avez peut-être visionné le film « Eternal Sunshine of the Spotless Mind » réalisé en 2004 par Michel Gondry et mettant notamment en vedette Jim Carrey et Kate Winslet. Joel Barrish (Jim Carrey) et Clémentine Kruczynski (Kate Winslet) ne voient plus que les mauvais côtés de leur tumultueuse histoire d’amour, au point que celle-ci fait effacer de sa mémoire toute trace de cette relation. Effondré, Joel contacte l’inventeur du procédé Lacuna, le Docteur Mierzwiak, pour qu’il extirpe également de sa mémoire tout ce qui le rattachait à Clémentine. Mais, en remontant le fil du temps, Joel redécouvre ce qu’il aimait depuis toujours en Clémentine – l’inaltérable magie d’un amour dont rien au monde ne devrait le priver.

Nous sommes tristes lorsque des gens que nous aimons décèdent ou lorsqu’une relation amoureuse prend fin. Mais la fin de quelque chose témoigne que cet événement a eu lieu. Mieux vaut être triste et avoir existé. Ne sois pas triste parce qu’il t’a quitté, soit heureux d’avoir pu vivre ces moments privilégiés! Tout passe, tout s’efface et tout se joue maintenant, mais « nous aurons toujours Paris ». Nous aurons toujours la mémoire des choses, une preuve tangible qui démontre que l’on a vécu

Mais qu’importe d’avoir une trace mémorielle à celui qui souffre? Existe-t-il une justification à la souffrance humaine?

La somme des souffrances actuelles ne peut être justifiée par l’établissement d’un monde meilleur – que ce soit dans l’idéologie chrétienne ou celle révolutionnaire. Il n’y pas d’harmonie : une période de souffrance ne succède pas nécessairement au bonheur. Après avoir obtenu vingt résultats consécutifs du côté « face » au lancé d’une pièce de monnaie, nous n’avons pas plus de chance d’obtenir un résultat du côté « pile » lors de notre prochain lancé! Nous oublions trop souvent que peu de choses dans la vie suivent un développement linéaire et prévisible.

Ivan Karamazov, protagoniste du roman Les Frères Karamazov rédigé par l’écrivain russe Fedor Dostoïevski, croit que la terre est saturée des larmes humaines. Athée, il ne veut pas une compensation aux souffrances actuelles dans un avenir lointain. Il veut une réponse, sans attente, face aux souffrances des innocents : « je ne veux pas que mon corps avec ses souffrances et ses fautes serve uniquement à fumer l’harmonie future, à l’intention de je ne sais qui. » Il explique son refus d’admettre l’existence de Dieu du fait que les souffrances ne seront jamais justifiées ici bas sur Terre :

« Pendant qu’il est encore temps, je me refuse à accepter cette harmonie supérieure. Je prétends qu’elle ne vaut pas une larme d’enfant, une larme de cette petite victime qui se frappait la poitrine et priait le « bon Dieu » dans son coin infect; non, elle ne les vaut pas, car ces larmes n’ont pas été rachetées. Tant qu’il en est ainsi, il ne saurait être question d’harmonie. Or, comment les racheter, c’est impossible. Les bourreaux souffriront en enfer, me diras-tu? Mais à quoi sert ce châtiment puisque les enfants aussi ont eu leur enfer? D’ailleurs, que vaut cette harmonie qui comporte un enfer? Je veux le pardon, le baiser universel, la suppression de la souffrance. Et si la souffrance des enfants sert à parfaire la somme des douleurs nécessaires à l’acquisition de la vérité, j’affirme d’ores et déjà que cette vérité ne vaut pas un tel prix. »

La souffrance est inhérente à la vie, il n’y a pas d’élu ou de coupables, aucun monde meilleur – jusqu’à preuve du contraire – ne s’offrira à nous après notre existence terrestre et la somme ne nos souffrances ne sera pas inversement proportionnelle dans un avenir lointain.

Voici un extrait des dernières pages de l’essai philosophique L’homme révolté d’Albert Camus :

« Ce qui retentit pour nous aux confins de cette longue aventure révoltée, ce ne sont pas des formules d’optimisme, dont nous n’avons que faire dans l’extrémité de notre malheur, mais des paroles de courage et d’intelligence qui, près de la mer, sont même vertu.

Aucune sagesse aujourd’hui ne peut prétendre à donner plus. La révolte bute inlassablement contre le mal, à partir duquel il ne lui reste qu’à prendre un nouvel élan. L’homme peut maîtriser en lui tout ce qui doit l’être. Il doit réparer dans la création tout ce qui peut l’être. Après quoi, les enfants mourront toujours injustement, même dans la société parfaite. Dans son plus grand effort, l’homme ne peut que se proposer de diminuer arithmétiquement la douleur du monde. »

La vie est un éternel combat. À l’intérieur de ce déchirement, la révolte est la mesure de toute chose : une pure tension pour retrouver sa limite à travers nous-mêmes et les autres afin de faire vivre le « nous sommes ». Il faut se révolter contre les injustices, la révolte c’est la volonté de ne pas subir.

Ce n’est pas la souffrance de l’enfant, dixit Camus, qui est révoltante en elle-même, mais le fait que cette souffrance ne soit pas justifiée. Mais, nous n’obtiendrons jamais cette justification. Une injustice demeurera toujours dans toute souffrance humaine…