La troisième et dernière saison de la télésérie québécoise Les Invincibles s’est conclue en mars dernier par une scène finale inoubliable qui demeurera ancrée au sein de la mémoire collective. Diffusées à Radio-Canada à partir de 2005, les aventures des quatre Invincibles ont enchanté les téléspectateurs de même que les chroniqueurs télé, ceux-ci ayant louangé à plusieurs reprises cette production télévisuelle, le journaliste Marc Cassivi la qualifiant de série du siècle.
En tant que vecteur du divertissement populaire, cette télésérie fait généralement l’unanimité et j’ai moi-même grandement apprécié les 35 épisodes que j’ai visionnés en rafale en l’espace d’une semaine. Je me suis alors remémoré les diverses entrevues que les comédiens ont accordées aux médias, notamment lors de leurs passages à l’émission Tout le monde en parle, et j’ai réfléchi au parallèle qui pourrait s’établir entre la fiction des Invincibles et la réalité des hommes québécois âgés de 25 à 35 ans.
Les Invincibles sont-ils le reflet de l’homme québécois? D’aucuns affirmeront tout simplement que les personnages sont caricaturaux et que leurs traits particuliers se retrouvent chez certains hommes.
Il m’apparaît pourtant que les tribulations de Carlos Fréchette, Pierre-Antoine « P-A » Robitaille Steve Chouinard et Rémi Durocher nous permettent de mieux comprendre l’homme québécois d’aujourd’hui et, par le fait même, ses relations amoureuses. J’estime par ailleurs, et ce, bien que leurs aventures aient été exagérées pour des fins télévisuelles et dramatiques, que leurs agissements s’apparentent à ceux de l’homme québécois.
NDR : Dans ce texte, à moins qu’il soit précisé le contraire, le mot « homme » est attribué à l’homme québécois âgé de 25 à 35 ans. L’homme que je dépeins tout au long de ce texte n’est pas très attrayant. Évidemment, toutes ces caractéristiques ne se retrouvent pas au même niveau d’intensité chez tous les hommes. De plus, aucune recherche systématique n’a été effectuée et pas même une interview a été menée. Les idées avancées relèvent de l’observation et de l’expérience, c’est-à-dire de la méthode empirique.
Le refus de l’âge adulte
♪ I don’t ever want to be that way ♪
♪ I don’t want to grow up ♪
♪ Seems that folks turn into things ♪
♪ that they never want ♪
♪ The only thing to live for is today ♪
I Don’t Want To Grow Up interprété par le groupe The Ramones et originalement composé par Tom Waits.
L’épigraphe de ce chapitre aurait pu être utilisée en tant qu’hymne nationale des Invincibles, les Ramones étant considérés comme un des groupes fondateurs du mouvement punk qui exprime une rébellion jeune et est caractérisé par une variété d’idéologies anti-autoritaires et une attitude do it yourself (« Faites-le vous-même »).
Nous pouvons entendre cet indicatif musical dans l’épisode 3 de la première saison où Steve téléphone à son employeur et ment sur son état de santé afin de pouvoir profiter d’une journée de congé en regardant des films pornographiques. Rémi dissimule lui aussi la vérité à son patron en se déclarant malade dans le but d’espionner Jolène, son ancienne copine.
Ce type de mensonge est souvent utilisé par les enfants et les adolescents auprès de leurs parents afin de bénéficier d’une journée de congé imprévue. Steve, un travailleur professionnel qui est sur le point d’atteindre la trentaine, utilise le matériel pornographique à l’instar d’un adolescent qui découvre pour la première fois sa sexualité tandis qu’en allant sonner à la porte de Jolène tout en s’enfuyant pour aller se camoufler derrière une automobile, Rémi nous rappelle ce que nous faisions lorsque nous étions âgés de six ans!
C’est entre 6 et 11 ans que l’être humain atteint le stage de l’âge de raison qui débute généralement avec l’entrée à l’école primaire et se termine avec le début de l’adolescence. C’est à cette étape qu’apparaît le raisonnement, la formation de concepts et l’établissement de la personnalité. Puis vient l’âge des responsabilités, de 12 à 17 ans, où le jeune adolescent acquière davantage d’autonomie et se prépare à devenir un adulte et un citoyen responsable. Enfin, l’âge adulte devrait débuter autour de la vingtaine où l’individu est notamment en mesure de réfléchir sur ses actions, se construire un projet de vie et de penser aux conséquences de ses actes.
Soulignons ce que mentionne Lyne Boisvert, la femme de Carlos, dans l’épisode 3 de la troisième saison – ses propos seront repris par Carlos dans l’épisode 11 de cette même saison pour signifier la fin de l’amitié entre les membres du quatuor –, il ne s’agit pas d’atteindre l’âge adulte et d’être considéré comme tel par la loi, il faut le devenir :
« On ne peut pas avoir un enfant et être encore un enfant. Un moment donné il faut faire un choix. »
L’homme refuse de faire ce choix puisqu’il désire, d’une part, être considéré comme un adulte selon la loi pour pouvoir notamment conduire, boire et dépenser à sa guise l’argent de son travail et d’autre part, être traité comme un enfant afin de fuir les responsabilités et de bénéficier d’une copine qui agirait comme une deuxième mère en lui répétant sans cesse tout ce qu’il doit faire. Parfois, l’homme se rebelle étant donné que l’homme qui agit encore comme un enfant peut parfois redevenir un adolescent lorsqu’il désire contester l’autorité conjugale.
L’homme refuse de grandir. On le rencontre aux danseuses le vendredi soir et excédant les limites de vitesse au volant de son véhicule; on peut l’apercevoir vivant encore au crochet de ses parents; il se retrouve aussi dans les conversations que les femmes tiennent entre elles, c’est un homme infidèle, menteur et incapable de prendre ses responsabilités. C’est le constat que fait Lyne, découragée des agissements des Invincibles lors de la seconde cérémonie de mariage, à la fin du premier épisode de la dernière saison :
« Vous êtes des enfants Carlos, pas des adultes. À vingt ans, c’était « cute ». À vingt-cinq ans, ça se pouvait encore, mais maintenant c’en est devenu pathétique. Vous êtes comme une race de sous-hommes. »
Au lieu de devenir des adultes responsables, les hommes mettent en place certains mécanismes de déni de la réalité afin de demeurer dans le monde de l’insouciante jeunesse. D’abord, le refus de l’âge adulte s’observe chez les sujets qui font preuve d’un très grand égoïsme. Certes, cette tendance à se préoccuper de son intérêt personnel sans tenir compte des besoins des autres n’est pas une caractéristique propre à la jeunesse, mais, à mon avis, l’accession à l’âge adulte devrait amener une prise de conscience du sujet sur le monde qui l’entoure et sur le fait qu’il existe des enjeux importants en dehors de sa propre personne. Les exemples suivants démontrent le souci d’un individu à penser au-delà de ses besoins particuliers : former une famille, faire du bénévolat, militer au sein d’un mouvement politique, etc.
L’altruisme n’est pas une caractéristique innée de l’être humain, la survie de l’enfant, et dans une moindre mesure celle de l’adolescent, dépend en grande partie de ses parents. L’enfant est donc habitué que ses besoins soient comblés par autrui. Qu’elle le veuille ou non, c’est la mère qui est la responsable de l’égoïsme chez le jeune enfant. L’enfant a besoin de tant de soin qu’il est tout à fait normal que la mère veille jours et nuits à combler toutes ses demandes matérielles. Le nouveau-né et le jeune enfant ne sont pas en mesure de se rendre compte de leurs demandes parfois égoïstes.
Grâce à l’éducation qu’il reçoit au fil des ans, l’enfant apprend à vivre avec le fait que les gens autour de lui ont eux aussi des besoins à combler. Lorsqu’il sera en mesure de faire usage de sa raison – ne pas confondre avec l’âge de la raison –, l’enfant comprendra le concept du dévouement et rendra des services à autrui sans que ceux-ci soient motivés par un quelconque intérêt personnel. Progressivement, la mère inculquera à son enfant certains savoir-vivre : il dira merci lorsqu’une personne lui donne un présent, il partagera ses jouets avec ses frères et sœurs – notons au passage qu’aucun des Invincibles n’a de frères et de sœurs –, il aidera sa grand-mère à descendre les sacs à ordure sur le trottoir, etc.
Ainsi, l’instruction qu’il a reçue permettra à l’enfant d’arriver à l’âge adulte en comprenant qu’il est certes primordial de combler ses besoins personnels, mais qu’il faut aussi agir en pensant aux autres. Dans le cas contraire, l’adulte demeurera égoïste à l’instar de Pierre-Antoine qui se fait sermonner par Alain, son père, dans l’épisode 9 de la deuxième saison :
« Ce n’est pas les amygdales qu’on aurait dû t’enlever à 10 ans, mais ton gros « crisse » de nombril… Une fille comme Véronique, un gars rencontre ça une fois dans sa vie et toi tu balaies cela du revers de la main parce que tu n’es pas capable de voir plus loin que ta petite « crisse » de personne. »
Un autre mécanisme de défense mis en place par les Invincibles pour fuir l’âge adulte, c’est celui du mensonge. Évidemment, le mensonge existe depuis toujours, ce phénomène est universel et peu de gens peuvent affirmer qu’ils n’ont jamais menti. Le mensonge de l’enfant est problématique lorsqu’il vise à camoufler de mauvaises intentions ou encore à nier tout simplement la réalité et c’est justement ce type de mensonge qui est utilisé à profusion par les Invincibles.
Outre le fait qu’ils dissimulent la vérité à leurs copines, les Invincibles utilisent aussi le mensonge dans leur relation d’amitié. Les quatre camarades se connaissent depuis plusieurs années et, malgré tout, ils sont incapables de se dire la vérité. Lorsqu’un homme ment fréquemment aux gens de son entourage, à des individus qui sont censés avoir sa confiance, c’est qu’il préfère refouler ses désirs au lieu de les exprimer. C’est un homme qui craint de déplaire aux autres et qui préfère porter un masque plutôt que de révéler sa vraie nature à autrui.
La femme refuse le vieillissement de son corps physique. L’homme, quant à lui, voudrait toujours demeurer jeune au niveau comportemental. Nous pourrions qualifier les Invincibles, reflet de l’homme québécois, comme des jeunes dans des corps d’adulte qui s’enferment dans le monde de l’enfance à la recherche d’un monde imaginaire, d’un neverland dédié à la jeunesse éternelle.
L’égarement identitaire
♪ With your feet in the air and your head on the ground ♪
♪ Try this trick and spin it, yeah ♪
♪ Your head will collapse ♪
♪ But there’s nothing in it ♪
♪ And you’ll ask yourself ♪
♪ Where is my mind ♪
Where is my mind interprété par le groupe The Pixies
Les Invincibles ne sont jamais satisfaits de leur condition actuelle. Ils sont toujours en quête de la formule miracle qui pourrait changer leur vie et, pour y arriver, ils mettent en place diverses méthodes de motivation collective, à savoir un pacte quadripartite qui oblige les membres à respecter diverses clauses d’une charte, un rallye avec un objectif à atteindre pour chacun des participants et plusieurs autres subterfuges pour échapper à leurs responsabilités d’adulte. Nous assistons à une prise de conscience individuelle lors du dernier épisode de la télésérie où les protagonistes décident, finalement, de leur propre initiative et à la surprise de leur entourage, de se prendre en main.
Depuis plusieurs décennies, l’homme mène une recherche identitaire. À l’instar de la chanson du groupe de musique Pixies que l’on retrouve à la fin de l’épisode 9 de la deuxième saison, where is my mind? Entre l’homme rose, le métrosexuel, l’homme viril ou l’homme romantique, où est la place de l’homme du 21e siècle? Contrairement à certains analystes qui imputent ce problème au mouvement féministe, je crois qu’une partie de l’égarement des hommes est tributaire à l’attitude contrôlante d’un bon nombre de femmes qui veulent changer leur homme au lieu de l’aimer tel qu’il est, avec ses qualités et ses défauts.
Dans l’épisode 3 de la dernière saison des Invincibles, les filles mettent en place un plan d’action commun en trois volets au sein desquels les gars doivent améliorer plusieurs aspects de leur personnalité. Le volet personnel englobe la maturité, la responsabilité et la stabilité; le volet relationnel comprend l’écoute, l’honnêteté et la romance; et le volet social inclut un couvre-feu à partir de dix heures les soirs de semaine. Ce plan est soutenu par un objectif à atteindre spécifique à chaque individu. En fait, ce plan d’action a comme objectif principal de traiter les Invincibles comme des enfants tant et aussi longtemps qu’ils n’auront pas fait la preuve qu’ils sont devenus des adultes :
« Pour vous aider à superviser votre évolution dans chacun des trois volets, nous avons élaboré un petit tableau très simple où vous pourrez accumuler des étoiles en récompense pour vos bons efforts. Plus vous avez d’étoiles, plus nous sommes contentes. Cela s’appelle du renforcement positif et c’est très efficace auprès des élèves du primaire. »
Rémi doit désormais s’alimenter convenablement en ingurgitant régulièrement des smoothies préparés par sa copine et éliminer l’alcool de son régime alimentaire. Quant à Steve, il doit exclure la pornographie de sa vie. On assiste alors à une scène cocasse où les deux amis se rencontrent en fin de soirée dans une ruelle pour procéder à un échange de bon service : Steve fournit une bière à Rémi tandis que ce dernier lui remet des revues pornographiques.
Cette situation témoigne que l’homme peut changer si, et seulement si, ce dernier le veut réellement. Pour qu’une thérapie fonctionne, il faut que le sujet accepte de son plein gré d’adhérer au programme qu’on lui a proposé. Un alcoolique que l’on oblige à joindre le regroupement des alcooliques anonymes va probablement recommencer à boire dès que sa thérapie sera terminée.
Cependant, il ne faudrait pas oublier que c’est l’homme qui est le principal responsable de son état actuel d’égarement identitaire. Cela peut sembler être un lieu commun, mais j’estime qu’au niveau communicationnel l’homme du 21e siècle n’a pas vraiment cheminé par rapport aux générations précédentes.
Dans les Invincibles, Vicky, la blonde de Rémi, fait une demande tout a fait justifiable lorsqu’elle souhaite que son amoureux améliore sa qualité de vie en faisant davantage d’exercices physiques et en éliminant l’alcool de son régime alimentaire. Rémi aurait dû utiliser le principe numéro un pour toute réussite relationnelle, la communication. Il aurait pu dialoguer, lui faire part de son point de vue et aussi d’établir une base de discussion afin de mettre en place certains compromis. Par exemple, il aurait pu dire à Vicky qu’il refuse de s’inscrire à des cours de yoga et de réduire à zéro sa consommation d’alcool, mais, puisqu’il est conscient qu’il doit améliorer son état de santé, il aimerait faire du vélo et s’engager à diminuer progressivement sa consommation de produits alcoolisés.
Les formules miracles n’existent pas. Il faut vouloir changer avant de pouvoir changer, le changement, quel qu’il soit, doit faire l’objet d’une démarche personnelle. Si le fait d’être en mesure de communiquer ses sentiments et sa vision des choses est souvent la clef du succès, plusieurs hommes préfèrent pourtant consentir aux demandes de leur amoureuse au lieu de manifester leur mécontentement et, par le fait même, ils refoulent ainsi leurs émotions.
La crainte de l’affection
♪ These are crazy, crazy, crazy, crazy nights ♪
♪ These are crazy, crazy, crazy, crazy nights ♪
♪ Sometimes days are so hard to survive, a million ways to bury you alive ♪
♪ The sun goes down like a bad bad dream ♪
♪ You’re wound up tight, gotta let off steam ♪
♪ They say they can break you again and again, if life is a radio, turn up to ten ♪
♪ Yeah, and nobody’s gonna change me, because that’s who I am ♪
Crazy Crazy Nights interprété par Kurt Nilsen et originalement composé par le groupe KISS
L’indicatif musical Crazy Crazy Nights est diffusé à la fin de l’épisode 6 de la dernière saison au moment où les quatre Invincibles se retrouvent au bras de demoiselles avec l’intention et le désir de faire l’amour. Après quelques heures passées dans l’intimité avec ces belles inconnues, aucun des quatre amis ne commet l’adultère, mais cet événement sera tout de même l’élément déclencheur de l’éclatement à la fois de leur pacte d’amitié et de leur relation amoureuse. Bien que Pierre-Antoine se soit réconcilié avec Marie-Ange, celle-ci a probablement décidé qu’entre deux poisons, soit Damien, le gars de party et père de son enfant, et P-A l’égoïste, il fallait choisir le moins dangereux des deux.
À l’origine des problèmes relationnels que vivent les Invincibles, il y a la crainte de l’affection. La prémisse initiale du pacte vise à rompre le lien affectif qui unit les quatre amis avec leur copine afin de retrouver leur liberté sexuelle, une clause empêchant même les relations d’une durée supérieure à deux semaines. Lorsque nous sommes en couple, nous envions parfois la liberté et l’indépendance affective des célibataires, tandis que les gens qui vivent une relation amoureuse suscitent l’envie chez certains célibataires qui souhaiteraient partager eux aussi des moments d’intimité et de complicité avec une personne qui serait à la fois l’élu de leur cœur et de leur désir sexuel.
Lors de l’épisode 4 de la première saison, Rémi, légèrement ivre, téléphone d’abord à son ancienne copine, puis il raccroche et il parle avec une employée d’un bar de danseuses :
« Je suis dans un bar de danseuses et même s’il y a plein de filles nues autour de moi, je n’ai pas de « fun » parce que je pense à toi. Tu me manques Jolène. »
[Il raccroche et ferme son cellulaire.]
« Excusez-moi mademoiselle est-ce que je pourrais emprunter vos services l’instant d’une chanson? »
Au lieu d’idéaliser la jouissance éphémère découlant d’une histoire d’un soir ou d’une visite aux danseuses, deux activités qui attirent davantage les adolescents et les jeunes adultes qui découvrent leur sexualité, l’homme adulte et épanoui devrait rechercher les plaisirs que lui procure une seule et même partenaire au sein d’une relation stable. De toute façon, le taux de réussite des relations sexuelles d’un soir – c’est-à-dire le pourcentage entre les filles qui acceptent de faire l’amour avec un homme après l’avoir rencontré le soir même par rapport à celles qui refusent – est généralement très faible. Lorsqu’il est à la recherche d’une conquête sexuelle, l’homme oublie une notion biologique très importante, la femme conçoit la sexualité d’une manière tout à fait différente de l’homme.
La femme – entendu ici de manière générale et au niveau biologique – désire rencontrer un homme fidèle et qui sera en mesure de remplir, éventuellement, son rôle de père de famille. L’homme, quant à lui, accorde beaucoup d’importance à la sexualité étant donné qu’il a la possibilité d’avoir un nombre indéterminé de progénitures au cours de sa vie. Au niveau biologique, l’homme doit avoir plusieurs partenaires s’il veut maximiser ses chances de propagation de son bagage génétique tandis que la femme comprend, dès son jeune âge, que peu importe le nombre de partenaires sexuels qu’elle aura au cours de sa vie, sa capacité reproductive sera toujours limitée par deux facteurs biologiques, le temps de gestation et la ménopause.
Ainsi, lorsque l’homme entre dans un bar en ayant comme désir de conquérir le cœur d’une demoiselle, il a davantage de chance de se heurter à un refus puisque la femme préfère choisir scrupuleusement les attributs physiques et psychologiques de son partenaire.
De plus, l’homme choisi par la femme comme partenaire sexuel, et candidat éventuel pour être le porteur de la moitié des gènes de son enfant, n’est pas nécessairement le même qu’elle voudrait choisir pour être le père de famille. Un homme grand, fort et musclé, ayant un bagage génétique intéressant, un Don Juan, plaît à un grand nombre de femmes. La femme qui décidera de le choisir comme géniteur sait qu’il serait un individu potentiellement prédestiné à commettre l’adultère et qu’il serait ainsi un piètre père de famille. L’homme qui est moins populaire auprès des autres femmes, sans être un laideron, est plus attrayant pour remplir la fonction de figure paternelle.
Si ces affirmations peuvent être choquantes a priori, selon une étude citée dans Why Beautiful People Have More Daughters, un ouvrage introductif à la psychologie évolutionniste, certaines femmes camouflent à leur conjoint le fait qu’il ne soit pas le père biologique de l’enfant qu’il élève :
« The technical term for this is cuckoldry. A man is cuckolded when his wife has an affair with someone, has a child by the lover, but successfully passes the child off as the husband’s. According to one estimate, about 13-20 percent children in the contemporary United States are not the genetic offspring of the man whose name appears on the child’s birth certificate. »
[...]
« All men may want to pursue the « cad » strategy [seek a large number of short-term mates]; however, their choice of the mating strategy is constrained by female choice. Men do not get to decide with whom to have sex; women do. And women disproportionately seek out handsome men for their short-term mates for their good genes. »
Plusieurs hommes craignent que leur relation amoureuse se transforme avec le temps en une dépendance affective. Ainsi, ils rejettent toutes formes d’attachement et d’engagement qui pourraient mettre en péril leur indépendance. Il m’apparaît que cet idéal d’indépendance n’est en fait qu’une illusion. Au niveau physiologique, l’homme et la femme ont plusieurs caractéristiques similaires, notamment le besoin de développer des liens affectifs, et la différence entre les sexes se situe dans la manière d’exprimer les sentiments.
Dans la plupart des premières relations amoureuses, l’adolescent recherche l’accouplement coïté afin de se valoriser auprès du groupe d’amis et de perdre son pucelage le plus rapidement possible. L’homme adulte comprend qu’il existe d’autres plaisirs au-delà de la simple jouissance sexuelle. Ce dernier constate que l’utilisation de la femme comme objet pour assouvir ses désirs sexuels équivaut à une séance de masturbation et, puisque cette pratique peut se faire en solitaire, il préfère qu’une union bipartite soit basée sur la complicité dans laquelle le plaisir de l’autre est aussi important que son propre plaisir.
Les hommes considèrent leur retour sur le marché des célibataires comme étant le commencement d’une suite d’événements qui ne feront qu’augmenter leur niveau de plaisir : la rupture amoureuse amène la liberté et, conséquemment, la possibilité de rencontrer un nombre illimité de filles sans avoir à développer un attachement affectif. Le pacte entre les membres des Invincibles se concevait aisément lorsque ceux-ci idéalisaient leur vie de futur célibataire, mais, une fois qu’il fut appliqué concrètement, plusieurs événements imprévisibles sont venus bouleverser les clauses initiales du contrat. Rémi n’avait pas prévu que sa copine mettrait fin à leur relation, P-A croyait qu’il pourrait facilement retrouver l’âme sœur, Carlos ne pensait pas que Lyne était l’amour de sa vie et Steve croyait pouvoir vivre aisément sa « bi-curiosité ».
L’être humain est une espèce animale évoluée qui est en mesure d’outrepasser les directives biologiques de son organisme, en adoptant, par exemple, fréquemment des comportements altruistes qui vont à l’encontre de ses gènes égoïstes. Lorsqu’il fait l’amour, l’homme ne pense pas uniquement à assurer la reproduction de l’espèce puisque les différents moyens de contraception permettent au couple de contrôler la procréation.
La sexualité n’est pas incompatible avec les sentiments affectifs et le fait de former un couple permet de découvrir les idiosyncrasies – soit la prédisposition particulière d’un être humain à réagir d’une manière personnelle aux influences extérieures – de la personne aimée et choisie parmi tant d’autres candidates possibles.
Le fait de démontrer de l’affection en dehors des relations sexuelles n’annihile pas la virilité de l’homme. N’oublions pas que l’amour et la tendresse tels que manifestés par l’homme ne se retrouvent chez aucune autre espèce animale et, par conséquent, ces sentiments lui permettent tout autant que sa faculté de raisonner de se considérer comme une espèce évoluée.
« L’homme fier de lui ne se contente pas de connaître intimement sa partenaire, il utilise ces connaissances pour bâtir et enrichir sa relation et exprimer sa compréhension, sa tendresse et son estime de sa partenaire. Chaque fois que vous faites savoir à votre partenaire que vous tenez à elle au cours du train-train quotidien, vous entretenez la flamme de son amour. »
Yvon Dallaire, psychologue-sexologue québécois, n’avait pas à l’esprit le type d’homme que l’on retrouve dans les Invincibles lorsqu’il a publié son ouvrage Homme et fier de l’être et d’où la précédente citation est tirée.
Lorsque j’étais adolescent, la lecture de ce livre m’a permis de me forger une image très positive de l’homme adulte. Si je crois que l’on ne dénonce pas assez vigoureusement les préjugés contre les hommes, je considère que l’homme représenté dans les Invincibles est un portrait plutôt fidèle de la réalité québécoise. Par ailleurs, ces derniers ne sont pas des porte-parole adéquats pour faire l’éloge de la masculinité puisqu’ils sont, pour reprendre le qualificatif de Lyne, une race de sous-hommes.
La mélancolie du temps qui passe
♪ Time, time, time ♪
♪ See what’s become of me ♪
♪ While I looked around ♪
♪ For my possibilities ♪
♪ I was so hard to please ♪
♪ Look around ♪
♪ Leaves are brown ♪
♪ And the sky ♪
♪ Is a hazy shade of winter ♪
A Hazy Shade Of Winter interprété par Simon & Garfunkel
Vos histoires d’amour sont toutes uniques. Les moments euphoriques, les moments privilégiés que vous aurez partagés avec l’être aimé vous appartiennent. Vous êtes tristes lorsque des gens que vous aimiez décèdent ou lorsqu’une relation amoureuse prend fin, mais cela témoigne que cet événement a eu lieu. La tristesse et les remords valent mieux que les regrets. Dans la scène finale du film Casablanca, Rick Blaine, joué par l’acteur Humphrey Bogart, somme Ilsa Lund, Ingrid Bergman, de prendre l’avion et d’aller rejoindre son mari. La jeune femme les yeux remplis de tristesse lui demande « what about us? » et Bogard de répondre avec un flegme légendaire « we’ll always have Paris ». Tout passe, tout s’efface et tout se joue maintenant, mais « vous aurez toujours Paris ».
Le pacte instauré par les Invincibles est aussi une réponse à leur mélancolie par rapport au temps qui passe, aux années de leur jeunesse qui s’envolent et à leur échec de leur vie d’adulte, les quatre amis estimant n’avoir rien accompli d’extraordinaire. Les hommes sont d’avis que tous projets d’envergure doivent être réalisés avant un certain âge, pendant qu’ils ont encore le temps, lorsque la jeunesse de leur corps et l’enthousiasme de leur jeune âge leur appartiennent toujours. Pierre-Antoine énonce clairement le but premier de son plan dans l’épisode 2 de la première saison :
« On ne veut pas se réveiller à cinquante ans avec le démon du midi. On n’a pas de temps à perdre, on a déjà perdu trop de temps. »
Il est tout de même paradoxal que l’homme moderne soit mélancolique par rapport au temps qui passe lorsque celui-ci bénéficie d’une espérance de vie beaucoup plus grande comparativement à celle de ses ancêtres. Nul besoin de retourner à la préhistoire pour se rendre compte que l’homme d’aujourd’hui est privilégié du fait qu’il a la possibilité de penser à des projets de vie après l’âge de trente ans. L’homme du 21e siècle, étant donné que sa subsistance est assurée, a le loisir de réfléchir sur sa condition humaine et, plutôt que de se réjouir d’avoir la chance de franchir la trentaine, celui-ci préfère s’apitoyer sur le temps qui passe et le fait que ses années de jeunesse soient derrière lui.
L’être humain est incapable d’imaginer l’avenir avec justesse, cet avenir se trouve toujours en conflit entre la réalité du moment et l’idéalisation que l’on s’en était faite. Les événements se déroulent rarement de la manière escomptée. Plusieurs circonstances imprévues viennent bouleverser les conjectures initiales. C’est le discours que tient Lyne, en pleurs, à Carlos vers la fin de l’épisode 10 de la dernière saison. Ces paroles seront les dernières échangées entre le couple déchiré :
« Ce n’est pas ce qui devait se passer. On était supposé se marier la première fois et non pas se marier, avoir des enfants ailleurs et se remarier après. Tu as tout gâché Carlos. »
Le temps, le temps, le temps, regardez ce que je suis devenu, chante Simon & Garfunkel à la fin de l’épisode 11 de la première saison. Rémi est seul au bar, Vicky ne s’étant pas présentée à son spectacle de musique; Carlos va se marier sans la présence de ses meilleurs amis; P-A vit dans la cour de son père après que celui-ci l’ait expulsé de sa maison et Steve vit sa première expérience de « bi-curiosité ». Finalement, quelques années après cette scène et rendus à la fin de leur quête, les quatre amis seront à nouveau seuls, seuls avec leur malheur.
Être seul au monde
♪ If we’d go again ♪
♪ All the way from the start ♪
♪ I would try to change ♪
♪ The things that killed our love ♪
♪ Yes, I’ve hurt your pride, and I know ♪
♪ What you’ve been through ♪
♪ You should give me a chance ♪
♪ This can’t be the end ♪
♪ I’m still loving you ♪
Still Loving You interprété par le groupe Scorpions
Lorsque Carlos apprend la mort de Lyne, il appelle ses amis, mais ceux-ci ne répondent pas à son appel de détresse puisqu’il leur avait demandé, quelques heures auparavant, de disparaître de sa vie. La parole est absente de cette scène, seule la ballade rythmée (power ballad) de Scorpions nous permet de saisir l’ampleur du malheur. Carlos aime et a toujours aimé Lyne « la pas fine » et il se retrouve maintenant seul avec son malheur.
Si l’amitié est une des thématiques principales de cette télésérie, la conclusion semble indiquer que l’amitié n’est pas en mesure de surmonter toutes les épreuves de la vie. Pourtant, on a tendance à croire que l’amitié perdure pendant que l’amour est, tôt ou tard, voué à l’échec. Voici les dernières paroles que Carlos partage avec ses amis :
« Quand Jeanne a accouché, je n’étais pas là. Maintenant, Lyne accouche et c’est elle qui n’est pas présente avec moi. La vie est mal faite en « estie » [...] Les gars c’est fini, vous autres et moi c’est terminé. Vous ne vous rendez pas compte que les quatre ont fait juste se nuire. Je suis tanné de choisir entre ma famille et une gang de « zoufs ». Aujourd’hui, je choisis et je ne veux plus vous voir. »
Tirée du film Donnie Darko, la citation toute créature terrestre est appelée à mourir seule (every living creature on earth dies alone) résume en peu de mots la situation de l’homme aux prises avec la fatalité de son existence de mortel. Cette conclusion peut vous sembler pessimiste, mais, dans la mort comme dans la vie, nous sommes seuls, c’est-à-dire que nous sommes les seuls responsables – à partir de l’âge adulte – de nos choix.
Rémi accepte le fait qu’il ne deviendra jamais une vedette de rock, il décide alors de s’inscrire à l’université. P-A veut développer son côté altruiste, il décide alors d’aller aider les gens à Haïti. Steve cesse de dénier sa vraie nature, il aime les hommes et il aime les femmes, il décide donc d’accepter pleinement sa bisexualité. Si les auteurs ont choisi de conclure la télésérie et les tribulations de Carlos sur un événement tragique, il aurait tout aussi bien pu attribuer ce genre de conclusion à un autre personnage de la télésérie. Steve aurait pu se suicider, P-A aurait pu avoir un accident automobile en se rendant à l’aéroport et Rémi aurait pu mourir durant son opération de chirurgie esthétique. Personne n’est à l’abri des tragédies.
Durant les trois saisons des Invincibles, les personnages ont fait des choix de vie qu’ils ont parfois regrettés. Ces choix ont été faits en toute conscience de cause en ayant toujours à l’esprit que cela serait la meilleure décision. Des circonstances imprévues sont venues interférer avec ces choix, mais à la fin de leur périple, ils sont les principaux responsables de leur situation actuelle.
Bien que le décès de Lyne soit une circonstance que Carlos ne puisse contrôler, il aurait pu, au cours des années précédentes, opter pour des choix de vie différents et peut-être que sa conjointe ne serait pas décédée en couches. Ce genre de conclusion ne peut qu’être mené qu’a posteriori, une fois que tout est déjà joué. Ces histoires alternatives nous permettent pourtant de réfléchir sur nos actes quotidiens et de constater qu’il suffit parfois de peu de choses pour que les événements prennent une tournure différente.
Une trace, c’est la seule chose que vous avez de votre passé. Vous aurez toujours une « présence de l’absence » sommeillant quelque part au sein des méandres de votre esprit. Mais, votre passé n’est plus rien; il est un temps mort qui ne compte plus. Être réaliste comporte sa part d’amertume puisqu’on voudrait parfois que les choses soient différentes, mais il amène de la justesse dans notre façon d’apprécier la vie.
Cette analyse est une constatation d’une réalité : l’homme québécois est mal en point. Pour ne nommer que deux statistiques révélatrices, le taux de suicide et le taux de décrochage scolaire augmentent chaque année et sont plus élevés que chez la femme.
Qu’on le veuille ou non, nous ne sommes pas invincibles, nous sommes vulnérables. N’entendez pas que sonne le glas puisqu’il sera alors rendu trop tard.
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