La vérité sort toujours des rêves

•Vendredi, 8 mai 2009 • 2 commentaires

« On a beau dire que c’est un grand malheur d’être trompé; je soutiens que de n’être pas trompé, c’est au contraire le plus grand des malheurs. Il y a une extravagance outrée à mettre le bonheur de l’Homme dans les choses mêmes; il ne dépend que de l’opinion. Tout est si obscur dans la vie, tout est si variable et si opposé qu’on ne peut être sûr d’aucune vérité. » Érasme (1466-1536) – L’Éloge de la Folie.

Érasme et Thomas More sont les figures emblématiques du mouvement humaniste de la Renaissance, caractérisée notamment par une redécouverte des textes de l’Antiquité. La publication de l’Utopia par More inspire son grand ami Érasme qui lui dédie L’Éloge de la Folie. Si ce courant de pensée a eu une influence remarquable sur plusieurs aspects de la vie, son principal apport est d’avoir placé l’Homme au centre de sa réflexion au sein d’une vision idéaliste et optimiste de la vie.

C’est en examinant l’étymologie du titre de l’œuvre de More que nous sommes en mesure de parfaire notre compréhension sur l’intention originale de l’auteur. Utopia est formée d’après la double racine grecque « lieu qui n’est nulle part » (ou-topos), et « lieu de bonheur » (eu-topos). Cette société idéaliste n’existe pas, mais, selon More, si nous établissions son fonctionnement (abolir la propriété privée, consacrer le temps libre aux loisirs, etc.), le bonheur collectif serait davantage à notre portée.

More savait que son Utopia était imaginaire. Son objectif n’était pas de rédiger un guide pratique pour améliorer la société anglaise de son époque, mais bien de mettre en place une vision idéaliste du monde où l’établissement des bases de la vérité humaine serait enfoui à l’intérieur de l’Homme. Selon More, la réalité n’est pas synonyme de vérité. Les clefs pour découvrir la vérité ne sont pas toujours accessibles et prêtent à être cueillies en tendant simplement la main.

Avec son allié le plus puissant, l’optimiste, More a souhaité penser le monde différemment. Ce dernier conclut son ouvrage satirique sur l’Angleterre du XVIe siècle en affirmant qu’il souhaite la réalisation de son projet plus qu’il ne l’espère. En tant que réaliste, il est conscient que l’établissement de son utopie ne se fera pas sans l’apport de la collectivité. Son idéalisme le porte à demander l’impossible et l’inaccessible aux Hommes : une nouvelle vision du monde où la vérité rejaillirait de ce rêve humaniste et permettrait d’abolir les contradictions inacceptables de la société anglaise de son temps.

Plusieurs siècles avant la Renaissance, Socrate, père de la philosophie grecque, affirmait que la seule chose qu’il savait, c’est qu’il ne savait rien. Cet adage signifie qu’il ne faut pas s’accrocher aux croyances dogmatiques puisqu’il est préférable d’amorcer notre réflexion en faisant table rase sur nos présuppositions. À notre époque, les Hommes ont oublié cette sagesse qui consiste à être prêt d’accepter la critique, de remettre en question ses arguments et, en somme, d’admettre qu’il est possible qu’on se soit trompé.

Il m’apparaît que les Hommes devraient davantage mettre en pratique l’objectif premier de la philosophie, soit celui de penser par soi-même. Chaque jour de notre vie, nous nous posons de multiples questions concernant autant la banalité quotidienne de la vie que des problèmes métaphysiques. Ces interrogations traitent souvent de sujets reliés à notre devenir hypothétique lorsqu’elles devraient plutôt prendre en considération notre certitude existentielle dite du cogito ergo sum : je pense, je suis, j’existe.

De plus, au lieu de concentrer nos questionnements sur nous-mêmes, nous adaptons souvent notre réflexion sur ce que les autres pourraient penser. Nous recherchons le consentement de nos pairs et l’opinion des experts puisque nous craignons d’être traités en paria de la société advenant le cas où nous ne suivrions pas la ligne directrice qui nous est dictée. Alors, nous nous construisons plusieurs petits scénarios conjecturaux qui, ultimement, n’ont aucune valeur. Le regard des autres a un énorme pouvoir sur la façon dont nous conduisons nos actions et bien qu’il soit difficile de toujours outrepasser ce regard inquisiteur, je crois qu’il faut comprendre et accepter le fait que nous ne saurons jamais ce qui se trame dans l’esprit de l’autre.

Cependant, il faut que nos actions aient une certaine cohérence avec la vision du monde partagée par les gens que nous côtoyons. Par exemple, si notre objectif est d’obtenir un emploi dans le domaine des finances et que nous décidons de nous présenter lors de l’entrevue d’embauche vêtu d’un jean et d’un t-shirt, nous allons à l’encontre de ce qui est communément accepté dans ce domaine professionnel. Nous respectons la représentation de la personnalité que nous nous sommes forgée, mais nous allons dans la direction opposée de l’objectif que nous voulons suivre dans cette situation afin d’obtenir ce poste. Ainsi, selon la méthode socratique, notre vision du monde n’est pas juste puisqu’elle contient des affirmations contradictoires : je peux garder mon apparence actuelle, mais je dois postuler dans un autre domaine; mais si mon but est réellement d’obtenir ce poste, je vais devoir modifier radicalement mon image.

Il n’y a pas une seule et unique vision du monde qui soit toujours convenable. Nos incohérences ne doivent pas être imputées à notre ignorance, mais plutôt au fait que la vérité ne peut pas être envisagée de manière absolue. Envisageons la vérité comme une donnée provisoire qui sera modifiée au gré de nos découvertes. L’objectif que nous nous devons de poursuivre est d’arriver à une vérité conforme à la vision que nous avons du monde. Comment doit-on procéder pour y arriver?

En se référant au modèle poppérien qui consiste à juger de l’exactitude d’une théorie en utilisant de rigoureuses tentatives de « falsification ». Après avoir passé la vérité à travers le filtre de la réfutabilité, tout ce qui ira à l’encontre de la vision que nous avons du monde devra être rejeté. Ce processus de réfutabilité de propositions nous permet de mettre à l’épreuve nos contradictions et puisque notre vision du monde évolue, nos contradictions d’hier seront peut-être les vérités de demain.

Le fait qu’une observation se répète continuellement ne permet pas de confirmer que cette donnée sera toujours confirmée. Une seule observation contraire anéantirait votre démarche de recherche de la vérité. N’oubliez jamais qu’un seul cygne noir contredit la théorie scientifique voulant que tous les cygnes soient blancs; ayez aussi à l’esprit la remarque que fit Bertrand Russell : un poulet nourri par un homme durant toute sa vie a développé avec les années un sentiment de confiance vis-à-vis de son maître, mais, du jour au lendemain, l’homme décidera de lui tordre le cou.

Nous tenons souvent pour acquis que la récurrence d’un phénomène présuppose sa prévisibilité. Selon Cide Hamete Benengeli, un personnage fictif, et historien musulman, créé par Miguel de Cervantes dans son roman L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, « c’est grandement s’abuser que de croire que les choses de cette vie durent toujours en même état ». Le fait que le levé du soleil soit un événement quotidien nous fait anticiper son apparition, tel le poulet qui s’attend à se faire nourrir même lorsque son nourricier s’apprête à l’égorger. La vérité fonctionne de la même manière que la théorie scientifique, à savoir que c’est un outil provisoire qui persiste en l’absence de preuve contraire.

L’homme qui anticipe que le soleil se lèvera ne doit pas être considéré comme étant un idiot. S’il est présomptueux de croire que l’avenir ressemblera toujours au passé, l’attitude inverse, c’est-à-dire d’estimer que l’avenir sera complètement différent du passé, doit aussi être proscrite. Avoir des habitudes de vie, ce n’est pas être irrationnel. Nous ne pouvons pas toujours fonctionner par induction (observation). Nos habitudes de vie sont basées sur des hypothèses et nous retenons celles qui semblent le plus se rapprocher de la vérité. Tous les êtres humains qui ont sauté du haut d’un gratte-ciel sont décédés et bien que je ne puisse pas prouver que cette affirmation sera toujours vraie, il serait cependant fou de l’essayer pour corroborer l’hypothèse.

Je crois que la vérité sort toujours des rêves. Cette idée signifie d’abord, d’une part, à l’instar de More, de demander l’impossible. L’Homme d’aujourd’hui a perdu cette étincelle idéaliste qui lui permettrait de créer une flamme reviviscente et contagieuse et ainsi d’insuffler un vent d’optimisme aux gens qu’ils côtoient. D’autre part, la vérité individuelle, celle qui nous permet de nous créer une vision du monde à notre mesure, ne doit pas être recherchée à l’extérieur étant donné que nous possédons tous la clé de voûte pour découvrir qui nous sommes réellement.

Dans le long-métrage cinématographie The Matrix, les êtres humains vivent dans un monde virtuel sans qu’ils en soient conscients. Sachez qu’à tout moment, vous avez la possibilité de vous réveiller, de vivre vos rêves et de les mettre en action, de changer de direction, de sortir du système et de rejeter la matrice existentielle qu’on nous encourage à suivre.

Sigmund Freud croyait que l’interprétation des rêves était la voie royale qui mène à la connaissance de l’inconscient dans la vie psychique. La représentation du monde n’est pas ce que les gens voudraient vous faire croire. La vérité sort toujours des rêves; la vérité est à l’intérieur de vous, au sein de votre inconscient, elle est là, quelque part, prête à être saisie…

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Soulignons que le titre de cet essai provient de la quatrième de couverture du roman La maison du sommeil de Jonathan Coe.

La mémoire des choses et la conscience du temps sont au coeur de la complexité humaine

•Vendredi, 13 mars 2009 • 2 commentaires

« Comme la vue est un sens trompeur, un corps humain, même aimé, comme était celui d’Albertine, nous semble, à quelques mètres, à quelques centimètres, distant de nous. Et l’âme qui est à lui de même. Seulement, que quelque chose change violemment la place de cette âme par rapport à nous, nous montre qu’elle aime d’autres êtres et pas nous, alors, aux battements de notre cœur disloqué, nous sentons que c’est, non pas à quelques pas de nous, mais en nous, qu’était la créature chérie. En nous, dans des régions plus ou moins superficielles. »

Extrait du récit Sodome et Gomorrhe de Marcel Proust, quatrième volume du roman À la recherche du temps perdu.

La dichotomie entre la rationalité et les émotions

À mon avis, l’opposition traditionnelle entre la pensée cartésienne et pascalienne ne permet pas de bien saisir la nature humaine dans toute sa complexité. La dualité entre le « corps et l’esprit » est galvaudée et surfaite. Cette dualité est souvent décrite comme étant un choix délibéré qui s’offre à nous entre la voie de la réflexion et celle de la spontanéité.

L’être humain est en mesure de produire une réflexion rationnelle sans qu’il en ait réellement conscience. La « cognition rapide », terme inventé par le journaliste et auteur populaire Malcolm Gladwell dans son ouvrage Blink, facilite un traitement rapide de l’information afin de nous fournir des conclusions sur la façon dont il faut conduire nos actions, et ce, avec le peu de connaissances en notre possession.

Un urgentologue qui se doit de décider lequel parmi ses patients est dans une situation critique et doit être opéré en priorité, un policier qui se retrouve dans une situation où l’utilisation de son arme à feu semble justifiée et tout individu qui rencontre quelqu’un pour la première fois, sont des exemples où la cognition rapide est sollicitée. Si l’être humain était dépourvu de sa faculté de « cognition rapide », il lui serait impossible d’agir lorsque la situation demande une réponse quasi-instantanée.

Le cas célèbre de Phineas P. Gage, contremaître des chemins de fer, mérite d’être mentionné. Le 13 septembre 1848, Gage travaille au dynamitage de rochers lorsqu’une barre de fer lui traverse le crâne et provoque des dommages aux lobes frontaux de son cerveau. Phineas survit à ce traumatisme crânien, mais la partie émotionnelle de son cerveau est affectée, causant dès lors des effets négatifs sur son comportement social et personnel et le laissant dans un état instable et asocial.

Si l’état post-traumatique de Gage démontre que le rôle des émotions chez l’Homme va au-delà d’une simple réaction à des stimuli de l’environnement immédiat, un individu qui subit un traumatisme crânien causant des lésions à son cortex cérébral, section de notre cerveau qui affecte la rationalité, subira différents troubles neurologiques qui auront des effets tout autant dévastateurs que ceux ressentis par Gage. Notons simplement qu’une des formes courantes de dégénérescence des cellules neurales est celle de la maladie d’alzheimer où l’on observe une diminution des capacités cognitives du sujet.

Selon Antonio Damasio, spécialiste en neurologie, l’être humain ne peut pas prendre une décision sans le « module » émotionnel de son cerveau. Aux yeux de René Descartes, penseur qui a ouvert la grande aventure de la pensée moderne, l’Homme peut atteindre la vérité à condition qu’il utilise sa raison et les préceptes avancés par la philosophie cartésienne du doute méthodique. Dans son ouvrage L’Erreur de Descartes, Damasio va à l’encontre de l’idée cartésienne du dualisme entre raison et émotions en présentant plutôt ses deux identités comme étant interreliées.

Il existe néanmoins une dualité qui est rarement abordée dans les discussions, soit celle qui a lieu dans notre esprit entre la mémoire volontaire et la mémoire involontaire.

La mémoire de l’intelligence

« Regardez la réalité : qui parle d’âme ou de profondeur psychologique aujourd’hui? Le XXe siècle, c’est le triomphe d’une explication scientifique du monde, le triomphe d’une ontologie matérialiste et du déterminisme local. Dorénavant, pour expliquer un comportement humain, on dresse la liste d’un certain nombre de paramètres numériques : hormones, neuromédiateurs… et puis voilà. »

Extrait d’une entrevue accordée en 1998 par Michel Houellebecq au magazine Lire.

Considéré comme le père de la sociologie, Auguste Comte est surtout reconnu en tant que fondateur du positivisme et partisan du triomphe de la raison sur les autres facultés de l’esprit humain. Philosophie qui s’appuie sur les sciences dites positives, aujourd’hui appelées sciences exactes, le positivisme postule que le scientifique doit renoncer à la question du « pourquoi » et se limiter au « comment » afin que la progression des connaissances humaines ne soit pas tributaire des croyances théologiques et des explications métaphysiques.

Les partisans de cette philosophie estiment que pour expliquer la réalité des faits, il faut utiliser les méthodes scientifiques que sont notamment l’observation et l’expérimentation. Aujourd’hui, le néopositivisme n’a conservé des théories de Comte que le recours aux faits. Une idée qui n’est pas basée sur des faits et réductible à un processus de réflexion rationnelle doit être rejetée.

Michel Houellebecq est l’un des écrivains dont la pensée positiviste influence les écrits et c’est notamment le cas dans l’ouvrage Les particules élémentaires où nous retrouvons plusieurs citations d’Auguste Comte placées en exergue en début de chapitre. Houellebecq – qui me semble être un partisan du scientisme, théorie selon laquelle la connaissance scientifique permettrait d’échapper à l’ignorance dans tous les domaines – est d’avis que le roman doit constituer un témoignage sur la condition psychologique de l’Homme contemporain. L’écrivain se doit alors d’intégrer l’état actuel des connaissances humaines afin d’éviter que l’art romanesque devienne purement et simplement un processus de « l’écriture pour l’écriture ».

Pour ce faire, il doit s’affranchir d’une écriture personnelle et éviter une ligne directrice en fonction de ses désirs intimes. L’art romanesque, selon Houellebecq, ne doit plus se limiter à un rôle de simple divertissement. Le roman doit avoir une fonction informationnelle au même titre qu’un ouvrage scientifique. En lisant les ouvrages de cet écrivain français, on se rend compte que la science, la technologie et l’histoire se côtoient et que leur amalgame tend à vouloir créer une vision objective de la réalité.

Les procédés littéraires employés par Umberto Eco ont des similitudes avec celles d’Houellebecq. On retrouve dans les romans d’Eco, notamment Le Nom de la rose et Le Pendule de Foucault, une multitude de références philosophiques et historiques et à partir desquelles le lecteur n’est pas toujours en mesure de départager la fiction de la réalité et l’opinion de l’auteur des faits historiques établis. Les deux auteurs s’interrogent sur la démarche scientifique de leur monde immédiat et si l’on peut considérer la « méthode houellebecquienne » comme étant moralisatrice, l’érudition d’Eco – il est notamment spécialiste en sémiologie et en esthétique médiévale tout en ayant une formation académique en philosophie – vise à « débusquer du sens là où on serait porté à ne voir que des faits ».

La similarité épistémologique que nous retrouvons entre les écrivains Auguste Comte, Michel Houellebecq et Umberto Eco se situe au niveau de leur perception des connaissances humaines, emmagasinées grâce à la mémoire de l’intelligence, qui seraient en mesure de restituer la réalité humaine dans son intégralité.

La mémoire des choses – ou la mémoire volontaire de l’intelligence - s’apparente à la photographie, à savoir qu’elle est figée dans le temps et qu’elle ne donne qu’une parcelle de la réalité, unilatérale et momentanée. Grâce à notre intelligence, nous pouvons nous rappeler une sélection d’événements passés, mais ceux-ci demeureront toujours fragmentés.

Une analyse exhaustive de l’oeuvre d’un écrivain et une reconstitution du passé d’un être humain seront toujours inachevées. Nous ne sommes pas uniquement la somme de nos expériences; nous ne sommes pas la somme de ce que nous écrivons. Il y a une « chose » qui demeure insaisissable à notre intellect et que la mémoire volontaire ne sera jamais à même de décrire. Marcel Proust, dont la philosophie bergsonienne a influencé sa pensée, a fait de cette « chose » la thématique principale de l’oeuvre de sa vie.

La réminiscence des souvenirs

« J’ai vraiment perdu la notion du temps. Si on n’a plus de centre émotionnel… elle s’interrompit, fit un effort, et reprit d’une voix rauque …c’est ce qui arrive. Des éternités… des fractions de secondes… ça revient au même. On n’a plus le sens ordinaire des mesures. »

Extrait du récit Le Jour enseveli de Rosamond Lehmann.

Dans ce XIXe siècle marqué par la théorie positiviste d’Auguste Comte et la prééminence de la raison en tant que seul instrument valable de la connaissance humaine, une voix dissidente émerge. Henri Bergson sera le premier à remettre en question la philosophie positiviste en démontrant qu’il y a une « chose » qui échappe à la science et qui ne peut être saisie par la mémoire de l’intelligence. Cette « chose », c’est l’esprit humain au prise avec sa conscience du temps. Pour Bergson, la durée du temps mesurée par le scientifique n’est pas la même chose que le temps vécu par chaque être humain ayant leur propre individualité.

La thématique du temps au sein de la philosophie bergsonienne a profondément influencé Marcel Proust. À la recherche du temps perdu est une réflexion majeure sur l’existence même du temps, sur sa relativité et sur l’incapacité de le saisir au temps présent. La méthode positiviste de Charles Augustin Sainte-Beuve, critique littéraire et écrivain français, où seule l’intelligence humaine serait en mesure de découvrir les intentions qui se cachent derrière l’oeuvre d’un auteur, est remise en question par Marcel Proust dans son ouvrage Contre Sainte-Beuve.

Dans l’univers proustien, l’édifice immense du souvenir est fréquemment ébranlé par les réveils involontaires de la mémoire. Cette mémoire échappe à l’intelligence et elle ne se cache pas dans les intentions de l’auteur; elle est nulle part et partout, hors et en nous; elle peut être retrouvée, ressaisie, mais elle part et revient sans préavis.

En consultant les cahiers de rédaction de Proust, nous apprenons que le premier titre envisagé était « les intermittences du cœur ». Bien que Proust ait finalement intitulé son œuvre « à la recherche du temps perdu », cette métaphore nous permet de saisir le sens de cette quête du « moi profond » à travers le temps perdu. « L’intermittence du cœur », c’est la temporalité discontinue qui existe entre le moment où notre sensibilité est vécue et celui où nous la reconstruisons et que nous comprenons sa signification.

Les réveils imprévisibles de la mémoire

« Aux troubles de la mémoire sont liées les intermittences du coeur.

C’est sans doute l’existence de notre corps, semblable pour nous à un vase où notre spiritualité serait enclose, qui nous induit à supposer que tous nos biens intérieurs, nos joies passées, toutes nos douleurs sont perpétuellement en notre possession. Peut-être est-il aussi inexact de croire qu’elles s’échappent ou reviennent.

En tout cas, si elles restent en nous c’est, la plupart du temps, dans un domaine inconnu où elles ne sont de nul service pour nous, et où même les plus usuelles sont refoulées par des souvenirs d’ordre différent et qui excluent toute simultanéité avec elles dans la conscience. Mais si le cadre de sensations où elles sont conservées est ressaisi, elles ont à leur tour ce même pouvoir d’expulser tout ce qui leur est incompatible, d’installer seul en nous, le moi qui les vécut. »

Extrait du récit Sodome et Gomorrhe de Marcel Proust, quatrième volume du roman À la recherche du temps perdu.

Dans l’ouvrage À la recherche du temps perdu, un des thèmes évoqués est l’opposition entre la mémoire volontaire (celle de l’intelligence) et les réminiscences de la mémoire involontaire (celle du subconscient). Une odeur, un bruit, et tout le décor passé peut être retrouvé. Cette mémoire nous submerge comme la vague. Il est impossible de la saisir par la voie de la raison et d’arriver à la reconstruire dans sa totalité. Cependant, elle retrouve en quelque sorte une part de vécu, fait de sensations éprouvées dans le passé. Une mémoire vivante en soi, et ce, même après de longues périodes d’hibernation.

Tout ce qui fait parti du subconscient ne peut pas être retrouvé dans les écrits d’un romancier. « L’homme qui fait des vers et qui cause dans un salon n’est pas la même personne » nous rappelle Proust. Mais les réveils imprévus de la mémoire nous permettent de ressentir à nouveau cette sensibilité que l’on croyait perdue à jamais.

Vos photographies, vos écrits et toutes autres formes de traces concrètes d’intelligence volontaire ne pourront pas résumer dans sa totalité votre passage sur cette Terre. S’il vous était possible de reconstruire votre existence à partir de fragments du passé, votre création ne représenterait pas le reflet de votre vie puisque, en définitive, le réel ne sera jamais en mesure de transcender « les intermittences du cœur ».

La culture

•Vendredi, 27 février 2009 • Un commentaire

Contrairement aux billets que l’on retrouve sur la plupart des blogues, les écrits publiés sur ce site relatent rarement des faits d’actualité de même qu’ils ne contiennent que peu d’information sur la vie personnelle de l’auteur. Ce texte d’opinion va outrepasser cette tendance éditoriale en présentant une question polémique selon différentes thématiques illustrées à l’aide de faits tirés du vécu immédiat de l’auteur ainsi que de ses expériences passées.

Le 18 février dernier, l’émission Sommes-nous…, animée par Patrick Masbourian que l’on a découvert à la télévision québécoise lors de son passage à La course destination monde au début des années quatre-vingt-dix, abordait la question de la culture selon plusieurs thèmes notamment, la démocratisation, la transmission et la hiérarchisation. Après le visionnement de cette émission d’enquête, c’est à mon tour de réfléchir sur le sujet et de m’interroger sur l’épineuse question de la culture.

L’éducation : entre compétence et savoir

« À la conception traditionnelle d’un savoir désintéressé, de « la culture pour la culture », on oppose un ensemble de techniques efficaces. Dès lors qu’il s’agit d’atteindre des résultats définis à l’avance, la pratique pédagogique ne se définit plus par des contenus de connaissance à transmettre, mais par des objectifs définis en dehors de ces contenus. Les contenus ne valent plus que comme moyens pour atteindre les objectifs. » Bernard Berthelot sur l’Imposture pédagogique

À la lumière des informations que je possède sur le sujet, je suis en mesure d’affirmer que les nouveaux programmes pédagogiques québécois ont mis en place une vision utilitariste de l’enseignement. Cette philosophie n’est pas apparue de nulle part au début du 21e siècle puisqu’elle est directement reliée à l’abolition du cours classique et de l’implantation des théories de la psychologie comportementale (béhaviorisme) au sein des méthodes d’enseignement. Les gestionnaires pédagogiques qui désirent former des élèves compétents et d’évaluer leurs comportements selon une grille d’objectifs uniformisée opposent leurs méthodes à celle qui a prévalu durant plusieurs décennies, soit l’école des savoirs.

L’école ne joue plus son rôle principal de transmission d’un savoir désintéressé qui conduirait à former des étudiants cultivés et doués. L’éducation a adopté le jargon des dirigeants d’entreprise en voulant que l’élève soit compétent et qu’ils atteignent certains objectifs précis. Dans l’ouvrage La crise de la culture publié durant les années 60, la philosophe Hannah Arendt avait déjà noté le côté néfaste des théories béhavioristes sur l’enseignement du savoir : « sous l’influence de la psychologie moderne et des doctrines pragmatiques, la pédagogie est devenue une science de l’enseignement en général, au point de s’affranchir complètement de la matière à enseigner. »

Aujourd’hui, nous craignons tellement que l’éducation soit jugée comme étant élitiste et que nos futurs étudiants ne soient pas en mesure de s’adapter au monde professionnel que nous faisons le choix de ne pas mettre certains savoirs au programme scolaire. Mais, le fait de déclarer que certaines choses ne devraient pas être enseignées ne démontre-t-il pas un biais normatif qui consiste à porter un jugement de valeur sur les connaissances que l’on devrait enseigner?

Pour justifier l’abolition du cours classique au Québec, on a utilisé notamment l’argument démocratique de l’accessibilité à l’éducation pour tous. En jugeant que certains savoirs (le Grec, la philosophie, le latin) étaient peu utiles et qu’une minorité d’individus avaient les capacités pour réussir ces cours, les gestionnaires ont fait preuve d’élitisme!

Certains élèves ont plus de facilité à assimiler les théorèmes mathématiques, il y en a qui ont des aptitudes plus développées pour apprendre et maîtriser les langues et leurs règles de grammaire et d’autres encore pour qui les connaissances des sciences de la nature ne posent aucun problème. Rendus à un certain âge, les goûts de chacun vont se préciser et les jeunes adultes choisiront leur domaine de spécialisation. Or, nous décidons arbitrairement que certains savoirs n’intéressent pas les étudiants, que les jeunes n’aiment pas la lecture malgré le fait que les romans de Bryan Perro connaissent un succès phénoménal et qu’ils préfèrent la télévision et les émissions de téléréalité aux connaissances académiques.

Entre l’éducation des savoirs et celle qui prévaut aujourd’hui, la distinction réside dans le fait que la première présente les connaissances à l’étudiant tout en lui laissant le choix de faire ce qu’il veut de ce qu’on lui transmet. Ce type d’éducation ressemble à la méthode socratique du partage du savoir et forme des citoyens libres au lieu de former des individus obsédés par l’atteinte d’objectifs bien définis.

Croyez-vous sincèrement que la lecture de Guerre et Paix est plus ardue que celle des romans d’Harry Potter? Lorsque nous décidons que cette lecture ne plairait pas aux étudiants, nous faisons de l’élitisme. Si nous voulons que les jeunes s’intéressent aux classiques de la littérature, aux théâtres et à la musique classique, il faut leur présenter ces formes artistiques sur un pied d’égalité avec celles qu’ils absorbent au quotidien.

Au lieu de l’école des savoirs, on préfère celle de l’utilitarisme. L’important, c’est ce qui est utile. Ce qui compte, c’est d’être compétent. Peu importe le sujet d’étude – Jean-Paul Sartre ou Britney Spears, le Siècle des Lumières ou Occupation Double -, ce qui importe c’est de « savoir rédiger un texte » ou « savoir faire une recherche ». On réduit l’enseignement de la philosophie et de la littérature à une série d’étapes bien précises comme s’il s’agissait de construire une chaise ou de faire un gâteau.

Or, dixit Berthelot, comment mesure-t-on l’émerveillement d’un élève, fût-il le plus mauvais de la classe, devant un poème de Rimbaud ou la découverte des toiles de Fra Angelico?

Cette perspective utilitariste en est une où l’utilité est jugée en fonction non pas du futur citoyen, mais plutôt du futur travailleur. Très loin de l’utilitarisme selon John Stuart Mill, celui des gestionnaires modernes se mélange à la sauce capitaliste de l’archétype du travailleur modèle avec un soupçon d’assaisonnement machiavélique où « la fin justifie les moyens ». On veut une société productive et, peu importe la façon d’atteindre notre objectif, l’essentiel c’est d’avoir entre les mains des citoyens compétents dans leur profession.

Le reportage de Patrick Masbourian présentait aussi les propos d’un professeur de philosophie qui m’ont particulièrement interpellé. Selon ce dernier, tout étudiant qui réussi à lire et à comprendre l’ouvrage la Phénoménologie de l’esprit de Friedrich Hegel sera en mesure d’assimiler toutes connaissances futures, et ce, peu importe le domaine d’étude. Si la lecture d’Hegel et des ouvrages de connaissances générales ne nous permettent pas d’améliorer notre bagage de savoir-faire, ces lectures peuvent néanmoins améliorer nos capacités analytiques qui s’avèrent être très utiles dans notre vie professionnelle.

Mon objectif n’est pas de faire la promotion de l’art classique. Les jeux vidéo, les émissions de sport et les films hollywoodiens sont des réalités que je vis et que j’apprécie au quotidien. Il m’apparaît par contre essentiel que l’éducation, dans son rôle de vecteur de la culture, soit orientée de manière à présenter aux sujets une diversité de connaissances. Elle devrait aussi retrouver le rôle qu’elle occupait durant l’Antiquité grecque et plus récemment dans les années cinquante et soixante au Québec, à savoir une transmission et un partage de savoirs désintéressés où l’on ne dirait pas à l’élève quoi penser, mais où l’on inculquerait le principe de liberté en leur laissant le choix de faire ce qu’il veut des connaissances acquises.

La pensée unique

Un phénomène nouveau est apparu au cours du 20e siècle dans les pays industrialisés. L’éducation devenant obligatoire et accessible pour tous, l’élitisme de la culture s’étiola au profit d’une culture générale. Tout individu éduqué peut aujourd’hui consulter les oeuvres de la culture mondiale, et ce, peu importe la classe sociale à laquelle il appartient. Cependant, une théorie erronée perdure au sujet de la culture, soit celle qui la définit en fonction des classes socio-économiques d’une société, à savoir une culture de masse et une culture bourgeoise, et selon une hiérarchisation en fonction d’une appréciation qualitative.

La culture ne serait donc pas un ensemble de connaissances neutres et transmises inconsciemment, mais elle serait tributaire du monde immédiat auquel nous appartenons. Cette vision marxiste entre dominant et dominé m’apparaît aujourd’hui dépassée. Même si certains groupes voulaient limiter l’accès à certaines sphères de la connaissance, les technologies permettent aux individus de s’informer par leurs propres moyens et ainsi d’améliorer leur culture personnelle.

La culture ne serait pas non plus une question de goût, mais elle serait quantifiable selon des règles de classification. Selon ses adeptes, la musique classique, la dégustation de vins, les films Criterion et la peinture seraient des exemples de culture majeure tandis que le heavy metal, la consommation de bières, les films d’action et la danse hip-hop (break dancing) appartiendraient plutôt à la culture populaire et devraient être déconsidérés par rapport aux premiers.

Lorsque la pensée unique s’attaque à la culture, elle vise à mettre dans l’esprit du sujet pensant des présuppositions en fonction de ce que l’oeuvre semble représenter. Cette contamination de l’esprit se déroule avant que la personne puisse s’en faire une opinion personnelle. Qu’il y ait des critiques littéraires et cinématographies, c’est une chose. Je n’ai aucun problème à ce qu’on juge une oeuvre après l’avoir assimilé. Lorsqu’on dit que les films d’action ont moins d’intérêt que les documentaires, que les gens de théâtre sont les artistes les plus accomplis ou que l’opéra s’adresse aux snobs, ont établi alors une hiérarchisation de la culture.

Être réceptif à toutes formes de connaissances et n’avoir aucune idée préconçue, voilà deux règles de vie que je mets en pratique au quotidien. L’oeuvre, en elle-même, est neutre. Je peux aimer Wagner et détester Beethoven, préférer le cinéma américain au cinéma français, mais mes préférences ne peuvent pas être établies comme vérités universelles.

La mondialisation de la culture

Dans son acceptation la plus générale, la mondialisation correspond à un changement d’échelle et de référence dans tous les domaines de la vie sociale, politique et culturelle et elle pourrait conduire en conséquence à une circulation des biens culturels pour le bénéfice du plus grand nombre. Il me semble pourtant que plus est affirmé le caractère inéluctable de la mondialisation, plus c’est l’une uniformisation de la culture qui est véhiculée par les médias.

Les avocats du néolibéralisme affirment que la mondialisation offre une hétérogénéité de choix aux consommateurs et si dans certains secteurs de la consommation une homogénéisation des choix se présente, le blâme doit en être imputé à l’acheteur, puisque, par définition, les marchés sont démocratiques. Cette rhétorique semble oublier les milliards de dollars dépensés par les industries pour façonner les goûts et les désirs des citoyens, en créant un processus de conditionnement auquel, il faut le souligner, les jeunes sont souvent les plus influençables. Cette vision est aussi favorisée par la concentration médiatique où l’on nous vend une image stéréotypée d’un style de vie.

Comme c’est le cas dans l’éducation, les médias dictent les goûts des individus en présentant seulement ce qui est jugé comme étant populaire en fonction des cotes d’écoute. On ne présentera pas des chansons de Malajube et de Loco Locass à l’émission Star Académie étant donné que nous jugeons que ces groupes ne rejoignent pas un assez vaste public.

Autre exemple d’homogénéisation médiatique, Les Beaux Dimanches présentaient aux téléspectateurs des documentaires, des concerts, des pièces de théâtre, des films, des émissions rétrospectives et des galas, mais Radio-Canada a décidé de mettre fin à cette émission culturelle. Certes, les cotes d’écoute du dimanche soir étaient beaucoup plus basses que celles enregistrées par Tout le monde en parle, mais elle offrait aux gens une diversité de contenu et elle leur permettait de se forger eux-mêmes leur opinion sur l’art et la culture.

Dans une perspective néolibérale, outre la volonté d’imposer les lois du marché en matière de culture, les productions artistiques doivent chercher le profit maximum à court terme; autrement dit, le succès d’une œuvre littéraire doit être immédiat. Cette logique néolibérale constitue un danger pour la culture artistique : si une condition sine qua non avait toujours prévalu entre le profit et l’œuvre, plusieurs auteurs n’auraient jamais été publiés dont l’écrivain tchèque Franz Kafka, du fait que ses romans furent publics et générateurs des profits uniquement à titre posthume.

Il m’apparaît évident que la supposée mondialisation de la culture s’apparente plutôt à une homogénéisation des goûts en fonction de ce qui semble plaire à la masse et des profits qui peuvent être générés. La culture est soumise aux mêmes lois du marché que les entreprises privées dans un régime économique de type capitaliste néolibéral.

D’aucuns nous diront que nous bénéficions aujourd’hui d’une variété de produits, mais cette perspective devrait davantage se formuler en tant qu’une « illusion de choix » : nous observons une augmentation des industries qui se regroupent pour créer une intégration à la verticale, une véritable synergie d’intérêts. Au niveau des télécommunications, on observe fréquemment la fusion de deux groupes, l’un orienté vers la production des contenus et l’autre vers la diffusion (comme c’est le cas pour Quebecor Médias.

Étude de cas

Né dans un quartier populaire de Montréal, j’ai fait mes études primaires et secondaires à l’intérieur du système scolaire public de mon quartier. Mes parents étaient des gens éduqués cependant, ils ne provenaient ni de la bourgeoise, ni d’une classe d’intellectuels ayant un doctorat d’une université prestigieuse. Ma mère travaillait en microbiologie au sein du réseau hospitalier québécois et mon père, après sa carrière de politicien, a occupé le poste d’agent d’immeuble pendant plus de 25 ans.

J’ai joué à un nombre incalculable d’heures aux jeux vidéo, je faisais du sport, j’allais à la bibliothèque et je préférais la lecture des bandes-dessinées à celle des romans. J’allais voir des pièces de théâtre destinées aux enfants, je regardais le Canadien de Montréal, j’allais voir des spectacles Rock ainsi que ceux de Céline Dion. Je mangeais des hot-dogs l’été entre deux parties de baseball, mais une alimentation saine et équilibrée était une habitude de vie que mes parents tenaient à faire respecter.

L’éducation que j’ai reçue ressemblait beaucoup à la méthode socratique. Je crois qu’il n’y avait aucune hiérarchisation des connaissances. Ils voulaient que je puisse bénéficier d’un vaste champ de savoir en me laissant le libre choix, durant l’adolescence et le début de l’âge adulte, de déterminer ce qui me plairait.

Le caractère fondamental de la culture s’observe lorsqu’un individu estime que sa vie terrestre sera trop courte pour qu’il puisse connaître, apprendre, jouir, bref de vivre toutes les expériences voulues. Dès lors que nous prenons en considération notre temps limité sur Terre par rapport à l’incommensurabilité des connaissances humaines, il m’apparaît évident que la question « somme-nous cultivés ? » ne puisse se répondre de manière affirmative ou négative. En définitive, il est impossible d’affirmer que nous sommes trop cultivés; la seule certitude c’est que la culture, nous n’en avons jamais assez!

Un passé qui ne veut pas passer

•Vendredi, 20 février 2009 • 2 commentaires

« D’une certaine façon, ce maintenant dont tu parles existe à peine. On le sent, mais il est impossible à mesurer. Le passé est toujours en train de manger le présent. C’est pour ça que j’ai toujours aimé la peinture. Quelqu’un peint un tableau dans le temps, mais, une fois qu’il est peint, le tableau reste au présent. »

Extrait du roman Tout ce que j’aimais de l’écrivaine Siri Hustvedt.

Depuis quelques mois, je m’interroge sur la notion que nous avons du passé et de son pouvoir de réminiscence qui influe sur la conduite de nos actions quotidiennes. Contrairement à l’idée voulant que nous soyons la somme de nos expériences, je suis plutôt d’avis que c’est le futur, et non le passé, qui devrait moduler le développement de notre être. Nous avons la possibilité et la faculté de nous « projeter dans le temps », de construire notre propre voie particulière vers une existence heureuse et, au gré de nos découvertes, de changer de direction et ainsi de transcender ce passé.

Deux analogies s’imposent. Premièrement, c’est la vérité qui devrait être au début de toutes observations du monde extérieur ainsi que de chacune de nos introspections. L’être humain, en tant que sujet pensant, se doit d’agir à la manière d’un scientifique qui entame ses recherches avec la vérité comme point de départ. Certaines de ses hypothèses seront invalidées et il devra approfondir une bonne partie de ses présupposées initiaux.

Une proposition scientifique n’est donc pas une proposition vérifiée – ni même vérifiable par l’expérience -, mais une proposition réfutable (ou falsifiable) dont on ne peut affirmer qu’elle ne sera jamais réfutée. Paradoxalement, une vérité se doit de posséder les germes de sa réfutabilité future. « Dieu existe », n’est pas une proposition scientifique puisqu’elle n’est pas réfutable. La théorie du géocentrisme était une théorie scientifique lorsqu’elle était défendue par Aristote du fait qu’il était possible de mener une expérience qui démontrerait que l’affirmation était fausse (comme le démontra Copernic au XVIe siècle avec la théorie de l’héliocentrisme).

Citons à ce sujet les mots trop souvent oubliés de la philosophe Hannah Arendt dans sa correspondance avec Mary McCarthy : « la vérité n’est pas dans la pensée, mais, elle est la condition de possibilité de la pensée. » À l’instar de la conception que nous avons de l’avenir, la vérité du penseur va varier au rythme de ses découvertes ainsi que de celles de son domaine d’étude. La vérité n’est pas permanente et c’est grâce au travail continu des scientifiques que nous pouvons aujourd’hui bénéficier d’un perfectionnement constant du savoir humain.

La vérité est au début de toute démarche intellectuelle. Une société ouverte – concept développé par le philosophe Henri Bergson et repris en particulier par Karl Popper dans La Société ouverte et ses ennemis – ne devrait jamais permettre la conception d’une vérité immuable et permanente. C’est une des idées exprimées par John Stuart Mill dans l’ouvrage De la liberté : « But the peculiar evil of silencing the expression of an opinion is, that it is robbing the human race; posterity as well as the existing generation; those who dissent from the opinion, still more than those who hold it. If the opinion is right, they are deprived of the opportunity of exchanging error for truth: if wrong, they lose, what is almost as great a benefit, the clearer perception and livelier impression of truth, produced by its collision with error. »

Pourrions-nous alors envisager la conception de notre devenir à la manière de Popper, à savoir de nous interdire le fait d’avoir une vision déterminée de notre avenir et de toujours se permettre de modifier notre vie au gré des événements?

Une deuxième analogie me semble pertinente. Bien que notre bagage génétique ait une grande influence sur le développement physique et psychologique de notre être, il est possible d’outrepasser les directives biologiques de notre organisme. L’être humain est la seule espèce qui refuse d’être ce qu’elle est, mais aussi la seule qui peut être autre chose que son code génétique lui dicte.

Si nous adoptons fréquemment des comportements altruistes qui vont à l’encontre de nos gènes égoïstes, serait-il alors possible de nous « projeter dans le temps » et ainsi d’aller à l’encontre de notre tendance à vivre au temps présent en étant soumis au diktat de nos expériences passées?

Les expériences du passé ne se répéteront jamais selon les mêmes paramètres. La place que le passé occupe dans nos vies est beaucoup plus grande que celle occupée par le futur. Certes, notre point de référence étant le présent, le futur moi ne verra peut-être pas le monde comme je le vois en ce moment. Cependant, en débutant notre analyse en fonction « de ce qui est » et non « de ce qui fut », nous pouvons donner un sens à cet avenir. Le terme « avenir » doit être envisagé sans aucune limite temporelle précise, le temps futur englobe autant la prochaine heure, la journée de demain et l’année suivante.

L’avenir doit être au commencement de toute réflexion humaine, l’Homme étant la seule espèce animale qui a une conscience élargie du temps et de sa condition humaine de finitude - pour les autres espèces animales, la perception du temps est limitée aux rythmes biologiques et à leur conscience instinctive de leur environnement. C’est en partant de l’existence, du présent, que nous pouvons construire notre projet de vie.

Les événements de la vie se déroulent sur un espace temporel continu et ceux-ci trouvent leur signification – tel un cinéphile qui visionne un long-métrage une seconde fois - lorsqu’on les examine en sens inverse. Mais, cette signification n’a plus sa place au présent si ce n’est qu’elle nous permet de constater l’état des choses.

Le passé est un temps fini où rien ne pourra être modifié tandis que nous nous devons d’envisager l’avenir comme un vaste champ d’opportunités où rien n’est déterminé à l’avance. Une fois que nous avons franchi cette limite – cet état de fait - le passé se doit de passer.

« Le temps n’existe pas pour l’animal, c’est-à-dire pour un être qui vit tout entier dans le moment présent; car ses réminiscences elles-mêmes, évoquées par l’intérêt actuel, s’effacent avec lui, et s’y absorbent sans laisser le souvenir ou conscience de l’existence passée. L’homme, au contraire, porte en lui la notion du temps, comme passé, présent et avenir. Il peut sortir du présent, se transporter dans le passé, reprendre chacun de ses souvenirs, ou anticiper sur une suite d’événements futurs. Maître en quelque sorte de son existence, planant au dessus d’elle, appréciant la solidarité des moments qui se succèdent, il est mis en demeure de rendre cette solidarité heureuse ou malheureuse; et tandis que l’animal ne se soucie pas du moment futur, l’homme le devance de ses désirs, de ses pensées, de ses espérances, et la notion du temps fait de lui un être avide d’immortalité. »

Discours qu’a tenu, en 1863, devant l’Académie nationale des sciences, belles-lettres et arts de Bordeaux, le docteur Pierre-Cyprien Oré, professeur adjoint à l’École préparatoire de Médecine et de Pharmacie, sur l’importance de l’expérimentation en physiologie.

La « querelle des historiens »

Le titre de mon billet, « un passé qui ne veut pas passer », fait référence au célèbre article (traduction en langue française par Brigitte Vergne-Cain et publiée dans l’ouvrage Devant l’histoire : Les documents de la controverse sur la singularité de l’extermination des Juifs par le régime nazi) rédigé par l’historien Ernst Nolte et publié originalement le 6 juin 1986 dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung.

Cet écrit est considéré comme l’élément déclencheur de l’Historikerstreit (la « querelle des historiens »), à savoir une controverse historiographique et politique qu’a connue l’Allemagne de l’Ouest à la fin des années 1980. Cette controverse a pour objet la place à accorder à la Shoah dans l’histoire de l’Allemagne et a opposé des historiens conservateurs, en particulier Ernst Nolte, soutenu par Klaus Hildebrand et Michael Stürmer, à des intellectuels « de gauche », parmi lesquels Jürgen Habermas, Hans Mommsen, Martin Broszat et Eberhard Jäckel.

À l’instar de l’historien américain Daniel Goldhagen dans son ouvrage controversé, Les bourreaux volontaires de Hitler, où l’auteur analyse la responsabilité de l’Allemand ordinaire en fonction des crimes perpétrés par le régime hitlérien, Nolte rédige une interprétation polémique des crimes nazis en soutenant qu’ils auraient été commis en réaction aux crimes soviétiques sous le régime stalinien.

D’autres questionnements ont aussi été soulevés durant l’Historikerstreit et en voici quelques-unes : les crimes de l’Allemagne nazie incarnent-ils le mal absolu dans l’Histoire? Les crimes de Joseph Staline en Union soviétique sont-ils équivalents, sinon pires, à ceux commis par le régime hitlérien? L’histoire allemande a-t-elle suivi un Sonderweg (une « voie spéciale ») conduisant inévitablement au nazisme? D’autres génocides, dont le génocide des Hereros, le génocide arménien et le génocide des Khmers rouges au Cambodge, sont-ils comparables à celui de l’Holocauste? Le peuple allemand devrait-il supporter un fardeau de culpabilité pour les crimes nazis? Les nouvelles générations d’Allemands pourraient-elles trouver des sources de fierté dans leur histoire?

Si vous voulez en apprendre davantage sur ce débat historiographique et sur la période hitlérienne, je vous invite à consulter deux billets que j’ai publiés sur le sujet, soit « Une analyse historiographique » et « Qu’est-ce que le nazisme? ».

La subjectivité

Les débats historiographiques, comme celui de la querelle des historiens, illustrent bien les multiples interprétations du passé. En soutenant l’idée que l’Humain se doit de se libérer de son passé, mon objectif n’est pas de faire la promotion d’une « philosophie dysutopique », à l’instar de celle que l’on retrouve dans Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley, qui ferait abstraction du passé et interdirait certains ouvrages (dans le roman d’Huxley, les livres de William Shakespeare ont été retirés des bibliothèques), ni que cette remise en question du passé allemand fut inutile. Je suis d’avis que les débats d’idées sont nécessaires et qu’ils témoignent de l’état de la démocratie au sein d’une société – un régime totalitaire ne tolère pas la pluralité des opinions.

Le passé qui m’intéresse ici est celui qui est propre à chacun d’entre-nous.

Les diverses interprétations d’un événement historique nous portent à croire qu’il est pratiquement impossible d’arriver à une vision commune du passé. Comme le dit Kierkegaard, père de l’existentialisme, qu’est-ce que la vérité, sinon la subjectivité? La « subjectivité est vérité » et la « vérité est subjectivité ». Ce paradoxe kierkegaardien fait la distinction entre ce qui est objectivement vrai et la relation de subjectivité qu’entretient un individu avec cette vérité. Contrairement à l’objet d’étude du spécialiste des sciences naturelles, pour l’historien ainsi que tous individus qui étudient l’être humain dans ses agissements particuliers, il n’existe aucune séparation entre le sujet étudié et le sujet pensant.

Bien que l’objectivité soit un but vers lequel nous aspirons, dans le domaine des sciences humaines il est impossible de l’atteindre. En étudiant les Hommes dans le temps, l’histoire peut éclairer les choix du temps présent, si et seulement si, nous ne lui accordons aucune valeur normative. Selon Georges Duhamel, « le romancier est l’historien du présent, alors que l’historien est le romancier du passé. »

En plaçant le romancier et l’historien sur le même niveau, Duhamel introduit l’idée de subjectivité inhérente à tout intellectuel, et ce, qu’il soit écrivain ou historien. Le romancier croit posséder la vérité du temps présent. L’historien croit décrire avec justesse les événements passés, à savoir tels qu’ils se sont réellement passés.

La présence de l’absence

« Malgré ces aperçus momentanés d’une vie, ces toiles et ces matériaux avaient un caractère abstrait, une inexpressivité ultime qui suggérait la précarité de toute chose, l’idée que même si l’on pouvait sauver toutes les miettes d’une existence, en faire un tas géant et puis les passer soigneusement au crible afin d’en extraire tout le sens possible, le total n’en ferait pas une vie. »

Extrait du roman Tout ce que j’aimais de l’écrivaine Siri Hustvedt.

Le regard que les gens posent sur le temps passé est souvent inexact. De nombreuses expressions de la langue française – à savoir « si le passé est garant de l’avenir… », « les leçons du passé », « démystifier le passé », etc. – devraient être utilisées avec précaution étant donné qu’elles décrivent une vision téléologique et déterministe du passé, comme si le passé portait en lui les germes de ses aboutissements.

Paul Ricoeur, philosophe français, a formulé une aporie – on nomme aporie (en grec aporia, soit une absence de passage, une difficulté ou un embarras) une difficulté à résoudre un problème; pour Aristote, c’est une question qui place le lecteur ou l’auditeur dans l’embarras pour trancher entre deux affirmations – qui résume bien notre situation face au temps passé en décrivant la mémoire en tant que « présence de l’absence ».

Il faut cesser de se glorifier de ses expériences passées en les quantifiant et en les mesurant par rapport à celles des autres, tout en leur accordant une valeur normative (une expérience heureuse, une expérience malheureuse, une expérience à oublier, une expérience enrichissante, etc.).

Une de mes convictions au sujet de la vie, c’est que nous ne sommes pas uniquement la somme de nos expériences. Si je supprimais toutes mes expériences, je ne disparaitrais pas pour autant dans le néant; je serais peut-être un être différent, mais je serais toujours moi. J’ai une série de conditionnements, mais je ne restitue pas la totalité de ce que j’ai reçu.

Une trace, c’est la seule chose que vous avez de votre passé. Vous aurez toujours une « présence de l’absence » sommeillant à quelque part au sein des méandres de votre esprit. Mais, votre passé n’est plus rien; il est un temps mort qui ne compte plus.

Tournez-vous vers l’avenir, vers ce que vous pourriez devenir! Puisque c’est lui, l’avenir, qui donnera un sens à l’être que vous êtes présentement.

Tout est-il permis?

•Vendredi, 9 janvier 2009 • 4 commentaires

Par moi, vous pénétrez dans la cité des peines;
Par moi, vous pénétrez dans la douleur sans fin;
Par moi, vous pénétrez parmi la gent perdue.

La justice guidait la main de mon auteur;
Le pouvoir souverain m’a fait venir au monde,
La suprême sagesse et le premier amour.

Nul autre objet créé n’existait avant moi,
À part les éternels; et je suis éternelle.
Vous, qui devez entrer, abandonnez l’espoir.

Dante AlighieriLa Divine Comédie : L’Enfer – Chant III

« I like to dissect girls.
Did you know I’m utterly insane? » (Patrick Bateman)

« Vous, qui devez entrer, abandonnez l’espoir » est la première phrase du roman American Psycho rédigé par l’écrivain américain Bret Easton Ellis. Publié en 1991 et adapté au cinéma en l’an 2000, ce roman suscita à sa sortie un véritable scandale, en raison de l’extrême violence et de la pornographie présente dans plusieurs passages.

American Psycho raconte l’histoire de Patrick Bateman, 26 ans, diplômé de Harvard, vice-président chez Pierce & Pierce – nom fictif d’une compagnie d’investissement de Wall Street – et dont toutes les femmes succombent à son charme et sa beauté dignes d’un acteur d’Hollywood. À l’image de ses confrères de travail, Patrick sort dans les boîtes de nuit, dîne dans des restaurants huppés de New York et « sniffe » parfois une ligne de coke.

Cependant, Patrick se distingue de ses amis et collègues de travail en étant un psychopathe : il tue, décapite, égorge et viole ses victimes. Sa haine des animaux, des pauvres, des homosexuels et des femmes est illimitée et son humour froid est la seule trace d’humanité que l’on puisse lui trouver. Bret Easton Ellis décrit les meurtres de Bateman de manière très explicite, sans aucune censure et en y incluant de multiples détails sordides qui me font penser à certaines scènes des films de Takashi Miike, notamment Ichi the Killer.

Tout comme Mickey Knox, protagoniste du film Natural Born Killers, aucun remords ne transparaît des crimes du protagoniste d’American Psycho, mais, contrairement au tueur en série du film d’Oliver Stone, Patrick Bateman commet des atrocités qui dépassent celui du simple meurtre. Par exemple, il introduit un rat dans le vagin, préalablement enduit de fromages, d’une de ses victimes. Son ultime jouissance est de faire souffrir sa proie pendant plusieurs heures avant de l’achever et de la démembrer.

Si l’on se fit aux premiers mots du roman qui font référence à La Divine Comédie de Dante, on peut présumer que la vie de Bateman est en quelque sorte un enfer et la dernière phrase du roman où Patrick voit un panneau avec l’inscription « sans issue » nous laisse supposer qu’il ne peut échapper à cet enfer quotidien dans lequel il vit. À l’instar de Mickey Knox, Bateman est un tueur né. Leurs crimes ne révèlent aucune justification.

Mickey Knox : But I came to the direction I need a gun. So, the next day I started off early for work, and I’m gonna stop by a gun shop and pick up a little home protection. I walked into the place and had never seen so many guns in all my life. So, I’m looking around, then this really nice sales guy comes up to me. His name was Warren. I’ll never forget his name. He was really nice. Anyway, Warren showed me all these different models of guns. Magnums, automatics, pistols, Walters. And I ask to see a shotgun. He brings me a Mossberg pump action shotgun.

As soon as I held that baby in my hands, I knew what I was gonna do. It felt so good. It felt like it was a part of me. They had a mirror in the store. I looked at myself holding it, and looked so fucking good, I immediately bought it. Bought a bunch of boxes of ammo. Turned my car around, drove to Mallory’s house, we took care of Mallory’s parents, packed up the car, and we were off. Everybody thought I’d gone crazy. The cops, my mom, everybody. But you see, they all missed the point of the story. I wasn’t crazy. But when I was holding the shotgun, it all became clear. I realized for the first time my one true calling in life.

Wayne Gale : What’s that?

Mickey Knox : Shit, man… I’m a natural born killer.

« People fake a lot of human interaction,
but I feel like I fake them all. » (Dextex Morgan)

Expert en traces de sang dans la police le jour, tueur en série la nuit, Dexter Morgan n’est pas exactement un citoyen américain comme les autres. Il porte, en effet, un lourd secret. Il se dit incapable de ressentir la moindre émotion. Incapable… si ce n’est lorsqu’il satisfait les pulsions meurtrières que son père adoptif lui a appris à canaliser. De fait, Dexter ne tue que les autres tueurs qui sont parvenus à échapper au système judiciaire afin de protéger les innocents. Dexter se pose donc comme un véritable justicier de l’ombre. (Synopsis tiré de l’encyclopédie libre Wikipédia.)

Tout comme Patrick Bateman, Dexter prend plaisir à tuer, mais contrairement à ce dernier, Dexter tue afin de purger l’humanité des criminels que la justice n’a pu condamner. Dexter est donc un « homme extraordinaire », c’est-à-dire qu’il s’accorde le pouvoir de tuer ses semblables dans le but d’améliorer le futur de l’humanité. « Life’s not fair [but] the world can always be set right again », lui rappelle son père lorsque Dexter est confronté pour la première fois avec son désir de tuer.

Si la culpabilité de Bateman est admise de facto, celle de Dexter ne l’est pas aussi facilement. Dexter nous est sympathique puisqu’il réussit à utiliser sa déviation psychologique afin de purger l’humanité des crimes impayés par la justice des hommes.

Qu’on le veuille ou non, l’inhumain reste de l’humain. Notre monde est composé d’hommes, tous plus ou moins ordinaires, avec leur vie, leur histoire, leur hasard et qui fait qu’un jour on se retrouve du côté du fusillé ou du fusilleur. Évidemment, notre système judiciaire établit des niveaux de responsabilité, en condamne certains et laisse les autres – faute de preuves ou étant donné une subtilité judiciaire – avec leur conscience (O.J Simpson, par exemple).

Au sommet de la cruauté, Patrick Bateman est dans une classe à part. Mais, si l’on analyse l’acte criminel dans sa finalité – enlever la vie à un individu -, Dexter Morgan est coupable au même titre que Bateman.

Tout est-il permis? Un homme peut-il s’octroyer le droit de tuer ses semblables?

« L’homme extraordinaire a le droit d’autoriser
sa conscience à franchir certains obstacles. » (Rodion Romanovich Raskolnikov)

Selon Raskolnikov, personnage principal du roman Crime et Châtiment de l’écrivain russe Fédor Dostoïevski, au nom du bonheur d’une humanité future, lointaine, au nom de la révolution universelle, au nom de la liberté illimitée pour un seul, ou de l’égalité illimitée pour tous, il est permis de torturer ou de tuer un homme, une quantité d’hommes, de transformer tout être en simple moyen devant servir à une grande idée, à un but élevé :

« si les inventions de Kepler et de Newton, par suite de certaines circonstances, n’avaient pu se faire connaître que moyennant le sacrifice d’une, de dix, de cent et d’un nombre plus grand de vies qui eussent été des obstacles à ces découvertes, Newton aurait eu le droit, bien plus, il aurait été obligé de [les] supprimer afin que ses découvertes fussent connues du monde entier. »

Les partisans de cette philosophie, pourtant élaborer sur la prémisse de « Dieu est mort », estiment que les conséquences d’un acte doivent être mesurées dans « le lointain » ce qui se rapproche, à mon avis, de l’idéologie chrétienne et de la division des âmes entre le paradis et l’enfer. On abolit le jugement divin pour le remplacer par l’avènement du bonheur universel; ce qui importe ce sont les bienfaits futurs qui pourraient survenir après avoir accompli un crime.

Examinons l’exemple ci-dessous :

  • Après plusieurs années à la tête d’un régime politique dictatorial, un pays étranger peut-il déclarer la guerre à cet État et recevoir l’appui de l’ONU afin de déloger ce dictateur et d’y instaurer la démocratie pour qu’éventuellement, dans le lointain, le bonheur collectif de ces habitants en soit amélioré?

La légitimité de la guerre repose sur des données hypothétiques. Mais, celui qui souffre aujourd’hui et qui, à l’instar du soldat dans l’exemple précédent, sacrifie sa vie d’individu n’a aucune certitude que ses actions auront un jour les résultats escomptés : « je ne veux pas que mon corps avec ses souffrances et ses fautes servent uniquement à fumer l’harmonie future, à l’intention de je ne sais qui. » déclare Ivan Karamazov, héros du roman Les Frères Karamazov de Dostoïevski.

Tout n’est pas permis

En tant que chef d’un pays quelconque, imaginez que vous êtes responsables d’un million d’êtres humains. De ce nombre, un pourcentage de nouveau-nés (une minorité) aurait besoin davantage de soins que la majorité afin de survivre (nourriture, soins médicaux, etc.). Si vous ne faites rien pour l’en empêcher, ils vont décéder et faire augmenter le taux de mortalité infantile du votre nation. De fait, il vous est impossible de réduire le taux de mortalité infantile à zéro pour cent étant donné le nombre de ressources limitées en votre possession.

Votre frère, qui est lui aussi à la tête d’une nation comprenant un million d’âmes humaines, décide, pour sa part, d’éliminer un nouveau-né féminin sur deux. Au niveau statistique, le pays que ce dernier gouverne a le même taux de mortalité infantile que le vôtre.

Dans les deux situations ci-dessous, si l’on s’en tient uniquement aux conséquences des actes, nous arrivons aux mêmes conclusions : un pourcentage de nouveau-nés décède dans les deux pays. Cependant, au niveau moral ou éthique, les deux situations sont très différentes. Dans votre pays, les morts sont le résultat indirect d’une non-intervention humaine tandis que dans le cas de votre frère, les décès sont directement imputables à son intervention dans le déroulement existentiel de la vie humaine.

Tout est permis, dit Albert Camus, ne signifie pas que rien n’est défendu : « l’absurde [...] ne recommande pas le crime, ce serait puéril, mais il restitue au remords son inutilité. De même, si toutes les expériences sont indifférentes, celle du devoir est aussi légitime qu’une autre. »

Le vrai danger pour l’homme, c’est moi et c’est vous puisque dans l’inhumain il y a le mot humain. Il aura toujours des raisons, bonnes ou mauvaises, mais en tout cas des raisons humaines, pour légitimer le crime. Ceux qui tuent sont des hommes, comme ceux qui sont tués, c’est cela qui est terrible.

Tuer un autre être humain, c’est lui enlever tout ce qu’il aurait pu devenir. C’est d’ailleurs la mise en garde que le père de Dexter lui transmet dès son plus jeune âge : « when you take a man’s life, you’re not just killing him, you’re snuffing out all the things he’ll ever become. » Contrairement à l’argument de « l’erreur Beethoven »1 utilisé par les militants pro-vie pour qualifier les possibilités futures du foetus, l’homme tué existe, et son potentiel n’est pas simplement une possibilité, mais une certitude.

[1] The Beethoven Fallacy ou l’erreur Beethoven est un argument non valide au niveau de la logique utilisé fréquemment par les gens qui sont contre l’avortement (les pro-vie). Il existe plusieurs variantes de cet argument, mais elles ont toutes la même conclusion : si la mère de Beethoven avait décidé d’utiliser l’avortement, elle aurait éliminé un futur génie.

Mais, cet argument n’est pas valide, d’abord, parce qu’il l’est seulement a posteriori. Rétrospectivement, les événements nous semblent comme étant inévitables alors qu’ils ne le sont pas au moment présent. Lorsqu’il était encore dans le ventre de sa mère, le génie de Beethoven était loin d’être une certitude.

Puis, cet argument pourrait aussi être utilisé par les gens en faveur de l’avortement : si la mère d’Adolf Hitler avait décidé d’avorter, elle aurait éliminé le futur dictateur et principal responsable de la mort de plusieurs millions de Juifs et de millions d’autres individus durant la Deuxième Guerre mondiale.

L’homme en tant que « projet »

•Lundi, 15 décembre 2008 • Laisser un commentaire

Une question de perception

« Je compris que ce n’est pas le monde physique seul qui diffère de l’aspect sous lequel nous le voyons; que toute réalité est peut-être aussi dissemblable de celle que nous croyons percevoir directement, que les arbres, le soleil et le ciel ne seraient pas tels que nous les voyons, s’ils étaient connus par des êtres ayant des yeux autrement constitués que les nôtres, ou bien possédant pour cette besogne des organes autres que des yeux et qui donneraient des arbres, du ciel et du soleil des équivalents mais non visuels.

[...]

Et ainsi ce fut elle qui la première me donna l’idée qu’une personne n’est pas, comme j’avais cru, claire et immobile devant nous avec ses qualités, ses défauts, ses projets, ses intentions à notre égard (comme un jardin qu’on regarde, avec toutes ses plates-bandes, à travers une grille) mais est une ombre où nous ne pouvons jamais pénétrer, pour laquelle il n’existe pas de connaissance directe, au sujet de quoi nous nous faisons des croyances nombreuses à l’aide de paroles et même d’actions, lesquelles les unes et les autres ne nous donnent que des renseignements insuffisants et d’ailleurs contradictoires, une ombre où nous pouvons tour à tour imaginer, avec autant de vraisemblance, que brillent la haine et l’amour. »

Extrait du récit Le Côté de Guermantes de Marcel Proust, troisième volume du roman À la recherche du temps perdu

La conception que nous avons de notre être est tiraillée entre un idéal que nous construisons dans notre imagination et la réalité que nous percevons de nous-mêmes et du monde qui nous entoure. Cette conception est aussi en constante opposition avec celle des autres. Cette intersubjectivité, soit ce moment de flottement où chacun construit sa réflexion sur l’autre qu’il a en face de lui, précipite l’éclatement de notre conception de notre propre réalité : chacun nie l’autre pour être lui-même.

Comment arrive-t-on à un équilibre entre ces trois grands principes comportementaux que sont notre désir d’être nous-mêmes avec nos souvenirs, nos sentiments, nos jugements et nos valeurs qui définissent notre identité personnelle et notre essence d’être unique; notre refus de suivre les directives biologiques de notre organisme et de les outrepasser afin de mettre en place des règles de vie qui assurent le bien commun des autres individus – c’est-à-dire dans une perspective altruiste; et notre irrationalité comportementale qui nous pousse à agir afin d’être reconnu par nos pairs?

La métamorphose de Tom Ripley

Dans le film L’Énigmatique Monsieur Ripley, les circonstances externes ainsi que des décisions prises consciemment amènent Tom Ripley – personnage interprété par Matt Damon – à devenir quelqu’un d’autre. Ce dernier utilise notamment le mensonge pour camoufler sa véritable identité plutôt que d’être ce qu’il est réellement, soit, à ses yeux, quelqu’un d’ordinaire. Il poussera son obsession identitaire à l’extrême limite en légitimant le meurtre au lieu de révéler à son entourage sa supercherie.

Contrairement aux films que l’on qualifie par l’expression happy ending où le gentil triomphe du méchant et la vertu l’emporte sur le vice, la dernière scène de ce long-métrage d’Anthony Minghella (soulignons qu’il a aussi réalisé les films Le Patient anglais et Retour à Cold Mountain) s’écarte de cette tendance hollywoodienne. Tom ne paie pas devant la justice pour les crimes qu’il a commis; il se résigne seulement – du moins, c’est ce que je présume – à vivre une existence en solitaire.

Malgré le fait que j’ai vu ce film à plusieurs reprises, il me bouleverse toujours autant. Ce long-métrage nous expose d’une manière frappante la naïveté qui se cache derrière l’expression « soi toi-même » (plus souvent utilisé en langue anglaise, be yourself).

Être soi-même

Que veut-on exprimer lorsqu’on nous conseille d’être fidèles à nous-mêmes, soit la personne que nous sommes réellement?

D’un côté, on nous incite à être nous-mêmes, de ne pas camoufler nos idées et nos opinions et de l’autre, on nous dit que la diplomatie jumelée à une certaine inhibition sociale constituent un atout très utile lorsqu’on veut projeter une bonne première impression. On peut trouver un exemple de cette ambivalence comportementale dans l’émission québécoise de téléréalité Occupation double.

Une des expressions les plus utilisées par les participants est le mot « vrai » : « il (ou elle) a de vraies valeurs », « il est vrai » et « il ne joue pas une game ». Je n’ai suivi aucune des cinq saisons de cette téléréalité, mais, il y a quelques semaines, j’ai écouté le souper de clôture de la dernière saison. La plupart des individus reprochaient au gagnant son manque de fairplay, c’est-à-dire d’avoir tout fait pour gagner en jouant un double-jeu et en mentant à tout le monde. Ce dernier se défendait en déclarant qu‘Occupation double et sa vie ordinaire sont deux mondes différents.

Vivons-nous constamment dans deux mondes différents? L’un où nous nous permettons d’être nous-mêmes, sans suivre de normes sociales et comportementales, et l’autre où nous portons un masque pour créer un écran de protection ou une image flatteuse que nous voulons donner de nous-mêmes.

À mon avis, les gens ne comprennent pas toujours la signification de l’expression « soi toi-même ». En fait, cette phrase impérative devrait indiquer à notre interlocuteur qu’il n’a pas besoin de revêtir un masque et de camoufler ses opinions puisque nous l’apprécions tel qu’il est, et non comme nous aimerions qu’il soit.

Bien sûr, cela ne veut pas dire d’abolir toutes inhibitions puisqu’il est possible de conserver notre intégrité sans pour autant dire tout ce qui nous passe par la tête et d’agir sans se soucier des autres.

Après avoir réfléchi sur le sujet et observé les agissements de mes pairs, j’en viens à la conclusion qu’un des grands problèmes des relations humaines, c’est que nous avons une image idéalisée des gens que nous côtoyons. Par contre, en tant qu’individu, nous avons aussi une conception de l’image idéale de notre être qui plairait à notre entourage et nous préférons souvent projeter cette image embellie plutôt que de revêtir notre véritable identité par crainte d’être marginalisé.

À quelque part, nous sommes tous des Tom Ripley. À un moment ou à un autre durant notre existence, nous nions une partie de notre identité afin de paraître sous un meilleur jour et de renforcer l’estime que nous avons de nous-mêmes.

Je crois que c’est seulement lorsqu’il ment sur sa véritable identité que Tom est heureux. Je ne crois pas qu’il ait de remords ou de regrets vis-à-vis des crimes qu’il a commis. Ses choix ont été pris consciemment, et ce, même si c’est l’enchaînement de certaines circonstances fortuites qui ont permis sa métamorphose.

Tom Ripley porte au paroxysme la métamorphose d’un individu qui est prêt à tout pour modifier sa vie afin d’être reconnu et accepté.

La métamorphose de Gregor Samsa

Dans le récit La Métamorphose de Franz Kafka, Gregor Samsa se réveille dans la peau d’un insecte monstrueux. Kafka l’a précisé à son éditeur, la métamorphose de Gregor ne doit pas être dessinée puisqu’il est voué à n’être que « ça », un être abject : « devant ce monstre, dit la sœur, je n’ai pas l’intention de prononcer le nom de mon frère. »

On peut interpréter cette fable de Kafka comme le châtiment que subit tout individu qui s’écarte des normes établies. Les pressions sociales font en sorte que les individus marginaux sont traités sévèrement par la masse.

Contrairement à Ripley, Gregor n’a pas choisi de se métamorphoser. Aucun signe avant coureur ne pouvait laisser croire à Gregor qu’il se métamorphoserait. Un matin, il prend conscience, subitement, qu’il est désormais un être transformé. Face à ce châtiment, Gregor est impuissant et contrairement aux espèces animales, il a conscience de son impuissance face à sa condition physique. Gregor ne perd pas sa lucidité et sa dignité. Il luttera jusqu’à la mort contre l’injustice qui découle de sa métamorphose.

Si nous avons moins de sympathie pour Tom Ripley étant donné que nous le considérons comme étant le seul responsable de sa métamorphose, il n’en demeure pas moins que les deux individus mènent une lutte pour la reconnaissance.

Le thymos (ou désir de reconnaissance)

Notre vie est une éternelle lutte pour la reconnaissance vis-à-vis d’autrui. Nos actes ne prennent un sens qu’une fois qu’ils sont imprégnés dans la psyché d’un individu, comme l’a si bien résumé Jean-Paul Sartre dans son essai philosophique l’Être et le Néant : « nous ne sommes nous qu’aux yeux des autres et c’est à partir du regard des autres que nous nous assumons comme nous-mêmes. » Selon Socrate, l’âme humaine se divise en trois parties distinctes, celle des désirs/émotions (instincts et besoins), celle de la raison et celle du thymos (ou désir de reconnaissance), soit la volonté d’un individu d’être reconnu par ses pairs en tant qu’individualité distincte et unique.

Le philosophe allemand Hegel dans la phénoménologie de l’esprit et plus récemment le philosophe américain Francis Fukuyama dans son ouvrage La Fin de l’histoire et le Dernier homme sont d’avis que le thymos est le véritable moteur de l’histoire humaine. L’histoire humaine, dixit Hegel, a été fondée sur la lutte pour la reconnaissance; le thymos sous-tend plusieurs de nos actions et on se doit de le distinguer de la partie rationnelle de notre cerveau puisqu’il peut conduire à des comportements tout a fait irrationnels, mais justifiables d’un point de vue du désir de reconnaissance.

Des interrogations

Pouvons-nous être toujours nous-mêmes – faire, dire et être comme nous le souhaitons – sans être rejetés par notre entourage?

Si l’on s’écarte des normes établies, sommes-nous inévitablement condamnés, tôt ou tard, à devenir un paria de la société, un vulgaire insecte à l’instar de Gregor Samsa?

À l’image de Tom Ripley, la fin justifie-t-elle toujours les moyens au point de nier une partie de notre individualité?

Tom Ripley et Gregor Samsa subissent tous les deux une métamorphose. Si le premier en est le décideur principal et le second la subi contre son gré, tous les deux terminent leur quête en étant seuls au monde (pour Samsa sa métamorphose le conduira jusqu’à la mort).

Il importe d’être fidèle à ses valeurs et de suivre sa propre voie. Mais, que vaut la poursuite de nos intérêts égoïstes face à une humanité qui souffre quotidiennement? Peut-on être heureux dans notre marginalité, même si l’on n’obtient aucune reconnaissance pour ce que nous faisons?

ll importe de suivre les règles sociétales établies par le contrat social afin de contrer notre tendance naturelle à être dominé par nos pulsions et nos intérêts égoïstes – les principes rousseauistes sont toujours présents lorsqu’on met en place des règles altruistes pour satisfaire l’intérêt général et atteindre une liberté civile. Cependant, qu’importe le bonheur de notre entourage en face de nos souffrances quotidiennes?

Il importe d’être pragmatique et d’adopter temporairement le port du masque afin de ne pas dévoiler tout ce qui circule dans les méandres de notre âme. Mais à force de camoufler notre vraie nature et de mentir à ceux que l’on aime, ne risque-t-on pas de payer encore plus cher leur déception?

Il est impossible de faire fi du thymos – ce besoin d’être reconnu – qui habite chacun de nous. Ce besoin nous pousse parfois à devenir un être qui ne nous ressemble pas, simplement pour être reconnu et obtenir ce que l’on désire. Mais, qu’elle est l’utilité d’être reconnu par autrui si le prix à payer est de se retrouver seul au monde?

Je crois que nous pouvons arriver à vivre avec ces contradictions comportementales. Un point d’équilibre théorique existe même s’il est sans cesse menacé par la tension inhérente à la vie. Cet équilibre dépend de nous, de notre volonté à nous projeter dans le temps, à voir notre existence comme étant un perpétuel dépassement, un « projet », soit cette idée sartrienne où l’important c’est ce que nous faisons de nous-mêmes.

Être un éternel « projet »

Sans contredit, rien n’est stable dans la vie : tout change à tout moment, tout s’écoule et même les montagnes, symboles de pérennité, se transforment imperceptiblement sous l’action ininterrompue de l’érosion. L’instant présent est le seul qui semble être à notre portée, mais celui-ci s’envole et ne peut être saisi dans sa plénitude; un moment qui passe, c’est un moment qui ne reviendra pas. Et comme le souligne avec justesse l’écrivain Milan Kundera dans le roman L’ignorance, « si nous ne savons pas vers quel avenir le présent nous mène, comment pourrions-nous dire que ce présent est bon ou mauvais, qu’il mérite notre adhésion, notre méfiance ou notre haine? »

C’est donc l’avenir qui donne au présent, et au passé, leur force, leur sens et leur saveur. De cette prémisse existentialiste est venue l’idée que l’homme est un « projet ». Ce qui compte, selon cette philosophie, c’est notre « projet » qui, à chaque instant, transcende ce passé, le transfigure et a le pouvoir de le rejouer.

Tout n’acte n’est pas pour autant permis : si vous êtes libre et condamné a être libre, vos choix vous engagent sur la voie de la responsabilité puisque vous avez choisi une certaine façon de penser l’homme.

Vous êtes unique, maître non seulement de vos actes et de votre destin, mais également des valeurs que vous décidez d’adopter. À tous moments et au gré de vos découvertes, vous pouvez changer de direction et décider de changer votre vie. Tant que vous existez, tant que vous n’êtes qu’un projet, un point dans le temps, vous pouvez arriver à sauver votre passé.

Soyez un éternel projet. Donnez un sens au monde qui vous entoure.

« En fin de compte, chacun est toujours responsable de ce qu’on a fait de lui-même s’il ne peut rien faire de plus que d’assumer cette responsabilité. Je crois qu’un homme peut toujours faire quelque chose de ce qu’on a fait de lui, c’est la définition que je donnerai aujourd’hui de la liberté : ce petit mouvement qui fait d’un être social totalement conditionné une personne qui ne restitue pas la totalité de ce qu’elle a reçu, de son conditionnement. L’important n’est pas ce qu’on a fait de nous, mais ce que nous faisons de nous-mêmes de ce qu’on a fait de nous. »

Extrait de l’ouvrage Situations, IX. Melanges de Jean-Paul Sartre

Vivre à reculons

•Dimanche, 7 décembre 2008 • 4 commentaires

Le 25 décembre prochain sortira sur nos écrans L’Étrange histoire de Benjamin Button. Ce long-métrage réalisé par David Fincher – reconnu notamment grâce à la réalisation des films Se7en et Fight Club – et librement adapté d’une nouvelle de Francis Scott Fitzgerald raconte l’histoire de Benjamin (Brad Pitt) né dans des circonstances mystérieuses le 11 novembre 1918, soit le dernier jour de la Première Guerre mondiale. Le nouveau-né possède les caractéristiques d’un vieillard de 80 ans! Pourtant, Benjamin ne meurt pas, mais il rajeunit. Enfant dans le corps d’un vieil homme, il apprend à jouer du piano et rencontre une petite fille, Daisy Fuller (Elle Fanning), qui sera l’amour de sa vie.

Je vais rarement au cinéma, mais ce film me donne le goût d’y retourner. D’autant plus que je viens d’écouter la bande-annonce et une phrase m’a particulièrement accroché  : « life can only be understood backward, but it must be lived forward. » Après quelques recherches, j’ai trouvé la source de cette citation, elle se retrouve dans le journal du philosophe danois Søren Kierkegaard :

« “Life, he says elsewhere, “must be lived forward, but understood backwards” so that there never can be a complete, all-embracing and systematic explanation of life, since man cannot stand still outside its movement in order to grasp and explain it. Existence can only be understood in that movement which no static scheme can hold fast. Decision and faith are in that movement, and then action qualifies and enriches thought, and thought elucidates action simultaneously. »

Le roman philosophique Tous les hommes sont mortels rédigé par Simone de Beauvoir nous présente la vie d’un homme condamné à vivre éternellement. En 1311, Raymond Fosca boit un élixir d’immortalité et vivra ainsi à travers les âges. Progressivement, il réalisera qu’il est inhumain de vivre ainsi quand la durée de la vie des autres hommes est comptée; une vie humaine perd de son sens lorsqu’elle ne peut pas être mesurée par rapport à un espace-temps.

J’ai bien hâte de voir quel va être le message de ce film. Rarement, dans les dernières années, le cinéma hollywoodien nous a livré des longs-métrages traitant des sujets de la vieillesse, de la mort et du temps qui fuit.

À 40 ans (âge de corps et d’esprit), Benjamin retrouve Daisy et ils vivront quelque années uniques, magiques, privilégiées, mais éphémères. Le temps refuse de se tenir tranquille…

Si les histoires de Raymond Fosca et de Benjamin Button sont différentes puisque l’un vit éternellement et l’autre est à la mercie du temps qui lui fait subir un décalage entre son âge physique et réel, le message philosophique qui transparaît de leur quête est le même : rien n’est à espérer d’une vie où la mesure de toute chose est perdue et l’inévitabilité de la mort nous force à tout donner à la vie que nous vivons quotidiennement!

* Il est à noter que pour ce qui est du film de David Fincher, cette réflexion est basée sur le peu de chose que je connais de l’histoire et peut-être vais-je changer d’idée après le visionnement.

La souffrance humaine

•Samedi, 1 novembre 2008 • Laisser un commentaire

« Tout cela n’était pas si douloureux, cela faisait partie de la série ininterrompue des petites misères de l’existence, ce n’était rien en comparaison de ce à quoi [il] aspirait, et il n’était pas venu ici pour y mener une vie de tranquillité et d’honneurs. » – Citation tirée du roman Le Château rédigé par Franz Kafka et publié à titre posthume par son ami Max Brod.

Dans la dernière publication de Neuron, magazine spécialisé dans la recherche neurologique, on retrouve un article intitulé « Inducible and Selective Erasure of Memories in the Mouse Brain via Chemical-Genetic Manipulation » et rédigé par un groupe de scientifiques chinois. Ces derniers ont réussi à effacer complètement certains éléments de la mémoire des souris utilisées comme cobayes. Cette suppression mémorielle, mentionnent les auteurs, n’est pas simplement causée par un simple blocage qui empêcherait les souris de retrouver l’information. Les chercheurs ont utilisé un composé chimique (protéine) afin de modifier génétiquement la réaction du sujet aux stimuli et d’effacer de leur mémoire une expérience passée.

On retrouve d’autres informations intéressantes sur cette recherche dans l’article « Selectively Deleting Memories » du Technology Review – magazine technologique le plus vieux au monde (1899) qui appartient à l’Institut de technologie du Massachusetts (le MIT) :

[The researchers] first put the mice in a chamber where the animals heard a tone, then followed up the tone with a mild shock. The resulting associations: the chamber is a very bad place, and the tone foretells miserable things. Then, a month later – enough time to ensure that the mice’s long-term memory had been consolidated – the researchers placed the animals in a totally different chamber, overexpressed the protein, and played the tone. The mice showed no fear of the shock-associated sound. But these same mice, when placed in the original shock chamber, showed a classic fear response. [The chemical] had, in effect, erased one part of the memory (the one associated with the tone recall) while leaving the other intact.

Une étude semblable a été menée par un groupe de neuroscientifiques de l’Institut médical de la Géorgie, aux États-Unis, et est relatée dans un article intitulé « Selective Memory » par Tina Hesman Saey – détentrice d’un doctorat en génétique moléculaire de l’Université Washington à St. Louis – dans la dernière édition du Science News.

Dans l’article de Tina Saey, on apprend notamment qu’Howard Eichenbaum, neuroscientifique à l’Université de Boston, est pour sa part quelque peu sceptique par rapport aux résultats de ces recherches étant d’avis qu’il est difficile d’indiquer précisément si la mémoire du sujet est complètement éradiquée ou simplement altérée : « Eichenbaum is not convinced that [Joe] Tsien and his colleagues [from the Medical College of Georgia] have erased the mice’s memories. Altering a memory so that it can’t be recalled under certain circumstances might produce similar results [...]. “We never know for sure that it’s really gone,” he says. »

Un comprimé pharmaceutique qui pourrait effacer la mémoire d’un individu, précise Joe Tsien, fait encore partie du domaine de la science-fiction. Tsien est aussi d’avis qu’un tel procédé ne sera jamais utiliser, « [since] it involves genetically engineering a protein in the brain ».

Est-ce que la réalité va un jour dépasser la fiction? Certaines prophéties du roman dystopique d’Aldous Huxley, Le meilleur des mondes, vont-elles se réaliser?

Vouloir éliminer certains traumatismes douloureux de la mémoire des individus part de principes vertueux. Aucun être humain ne refuserait à une victime d’un viol ou à un enfant battu durant son enfance la possibilité d’effacer complètement de leur vie cette information mémorielle. Je ne crois pas qu’il y ait de débats sur cet aspect de la recherche neuroscientifique. Si on en vient un jour à être en mesure d’effacer certains traumatismes de la mémoire humaine et ainsi permettent aux individus de vivre une existence meilleure du fait qu’ils n’auraient plus de réminiscence de ces événements malheureux, je serais le premier à applaudir cette avancée scientifique.

Par contre, je crains que le formatage mémoriel soit utilisé sans discernement et pour effacer les plus petites douleurs de l’existence. On ne vit qu’une seule fois et tout est éphémère. Si on en vient à pouvoir effacer ce que l’on a vécu, je crois que les gens vivraient encore davantage dans la légèreté de l’être, sans un souci éthique d’une responsabilité de leurs actions : advenant le cas que la situation tourne mal, « je n’aurai qu’à ingurgiter une pilule et je n’en aurai plus aucun souvenir. »

Dans le roman d’Huxley, les individus utilisent le soma, une drogue qui empêche d’être malheureux. Un des protagonistes considérés comme étant subversif, Bernard Marx, déteste le soma puisqu’il préfère être lui-même et triste plutôt qu’utiliser cette drogue et être heureux, le soma altérant la personnalité de l’individu le rendant identiques aux autres êtres humains. John, le « sauvage », est un autre personnage qui refuse l’utilisation de cette drogue. « Les larmes sont parfois salutaires », dit-il, il faut réclamer le droit d’être malheureux.

Les larmes sont nécessaires, puisqu’elles démontrent que nous ne subissons pas les épreuves de la vie sans réagir. La souffrance, physique et psychologique, fait partie intégrante de la vie humaine (tandis que le bonheur comme fin, ce vers quoi on tend par nature, fut seulement envisagé par la masse populaire depuis la Révolution française en 1789). Tout comme on ne rejette pas le mal en disant qu’il est « inhumain » puisque ceux qui tuent sont des hommes, comme ceux qui sont tués, on ne peut se contenter de dissimuler la souffrance de notre vue, sans rechercher des solutions pour s’accommoder de cette condition humaine.

Si vous n’avez pas lu le roman d’Huxley – que je vous recommande par ailleurs fortement – vous avez peut-être visionné le film « Eternal Sunshine of the Spotless Mind » réalisé en 2004 par Michel Gondry et mettant notamment en vedette Jim Carrey et Kate Winslet. Joel Barrish (Jim Carrey) et Clémentine Kruczynski (Kate Winslet) ne voient plus que les mauvais côtés de leur tumultueuse histoire d’amour, au point que celle-ci fait effacer de sa mémoire toute trace de cette relation. Effondré, Joel contacte l’inventeur du procédé Lacuna, le Docteur Mierzwiak, pour qu’il extirpe également de sa mémoire tout ce qui le rattachait à Clémentine. Mais, en remontant le fil du temps, Joel redécouvre ce qu’il aimait depuis toujours en Clémentine – l’inaltérable magie d’un amour dont rien au monde ne devrait le priver.

Nous sommes tristes lorsque des gens que nous aimons décèdent ou lorsqu’une relation amoureuse prend fin. Mais la fin de quelque chose témoigne que cet événement a eu lieu. Mieux vaut être triste et avoir existé. Ne sois pas triste parce qu’il t’a quitté, soit heureux d’avoir pu vivre ces moments privilégiés! Tout passe, tout s’efface et tout se joue maintenant, mais « nous aurons toujours Paris ». Nous aurons toujours la mémoire des choses, une preuve tangible qui démontre que l’on a vécu

Mais qu’importe d’avoir une trace mémorielle à celui qui souffre? Existe-t-il une justification à la souffrance humaine?

La somme des souffrances actuelles ne peut être justifiée par l’établissement d’un monde meilleur – que ce soit dans l’idéologie chrétienne ou celle révolutionnaire. Il n’y pas d’harmonie : une période de souffrance ne succède pas nécessairement au bonheur. Après avoir obtenu vingt résultats consécutifs du côté « face » au lancé d’une pièce de monnaie, nous n’avons pas plus de chance d’obtenir un résultat du côté « pile » lors de notre prochain lancé! Nous oublions trop souvent que peu de choses dans la vie suivent un développement linéaire et prévisible.

Ivan Karamazov, protagoniste du roman Les Frères Karamazov rédigé par l’écrivain russe Fedor Dostoïevski, croit que la terre est saturée des larmes humaines. Athée, il ne veut pas une compensation aux souffrances actuelles dans un avenir lointain. Il veut une réponse, sans attente, face aux souffrances des innocents : « je ne veux pas que mon corps avec ses souffrances et ses fautes serve uniquement à fumer l’harmonie future, à l’intention de je ne sais qui. » Il explique son refus d’admettre l’existence de Dieu du fait que les souffrances ne seront jamais justifiées ici bas sur Terre :

« Pendant qu’il est encore temps, je me refuse à accepter cette harmonie supérieure. Je prétends qu’elle ne vaut pas une larme d’enfant, une larme de cette petite victime qui se frappait la poitrine et priait le « bon Dieu » dans son coin infect; non, elle ne les vaut pas, car ces larmes n’ont pas été rachetées. Tant qu’il en est ainsi, il ne saurait être question d’harmonie. Or, comment les racheter, c’est impossible. Les bourreaux souffriront en enfer, me diras-tu? Mais à quoi sert ce châtiment puisque les enfants aussi ont eu leur enfer? D’ailleurs, que vaut cette harmonie qui comporte un enfer? Je veux le pardon, le baiser universel, la suppression de la souffrance. Et si la souffrance des enfants sert à parfaire la somme des douleurs nécessaires à l’acquisition de la vérité, j’affirme d’ores et déjà que cette vérité ne vaut pas un tel prix. »

La souffrance est inhérente à la vie, il n’y a pas d’élu ou de coupables, aucun monde meilleur – jusqu’à preuve du contraire – ne s’offrira à nous après notre existence terrestre et la somme ne nos souffrances ne sera pas inversement proportionnelle dans un avenir lointain.

Voici un extrait des dernières pages de l’essai philosophique L’homme révolté d’Albert Camus :

« Ce qui retentit pour nous aux confins de cette longue aventure révoltée, ce ne sont pas des formules d’optimisme, dont nous n’avons que faire dans l’extrémité de notre malheur, mais des paroles de courage et d’intelligence qui, près de la mer, sont même vertu.

Aucune sagesse aujourd’hui ne peut prétendre à donner plus. La révolte bute inlassablement contre le mal, à partir duquel il ne lui reste qu’à prendre un nouvel élan. L’homme peut maîtriser en lui tout ce qui doit l’être. Il doit réparer dans la création tout ce qui peut l’être. Après quoi, les enfants mourront toujours injustement, même dans la société parfaite. Dans son plus grand effort, l’homme ne peut que se proposer de diminuer arithmétiquement la douleur du monde. »

La vie est un éternel combat. À l’intérieur de ce déchirement, la révolte est la mesure de toute chose : une pure tension pour retrouver sa limite à travers nous-mêmes et les autres afin de faire vivre le « nous sommes ». Il faut se révolter contre les injustices, la révolte c’est la volonté de ne pas subir.

Ce n’est pas la souffrance de l’enfant, dixit Camus, qui est révoltante en elle-même, mais le fait que cette souffrance ne soit pas justifiée. Mais, nous n’obtiendrons jamais cette justification. Une injustice demeurera toujours dans toute souffrance humaine…

Que restera-t-il de nous?

•Dimanche, 26 octobre 2008 • Laisser un commentaire

En mars 1907, le New York Times publiait un article intitulé « Soul has weight, physician thinks » et basé sur les recherches du docteur Duncan MacDougall. Ce dernier cherchait à savoir si les fonctions psychiques du cerveau (esprit) continuaient à fonctionner en tant qu’individualité séparée du corps après la mort du cerveau (death of brain and body). En d’autres mots, MacDougall voulait affirmer ou infirmer de manière scientifique l’existence de l’âme humaine.

Les fondateurs du site Web Snopes – immense site où sont répertoriées plus de 1000 rumeurs et autres légendes contemporaines – Barbara Mikkelson et David P. Mikkelson sont d’avis que les résultats de l’expérience doivent être rejetés :

« MacDougall’s [...] methodology [...] was suspect, [his] sample size [was] far too small, and [his] ability to measure changes in weight imprecise. For this reason, credence should not be given to the idea his experiments proved something, let alone that they measured the weight of the soul [...] His postulations on this topic are a curiosity, but nothing more. »

Cependant, malgré le fait que les scientifiques s’entendent pour dire qu’il n’y aucune certitude sur l’existence de l’âme humaine, le résultat de cette recherche, c’est-à-dire le poids de 21 grammes qu’aurait l’âme humaine, est toujours d’actualité au sein des mythes populaires. Un film a même été réalisé en 2003 par Alejandro González Iñárritu ayant comme titre 21 grams.

Des individus qui n’ont pas de croyance religieuse particulière, qui se disent non-pratiquants dans les sondages et qui admettent l’existence de Dieu, mais s’en s’attarder plus qu’il faut à cette question dans leur vie quotidiennes, prennent tout de même pour acquis le principe religieux de la séparation en deux entités distinctes du corps et de l’esprit (âme). Ils rejettent l’interprétation purement matérialiste et, s’ils ne sont pas nécessairement en mesure de l’exprimer clairement, ils sont plutôt d’avis que l’essence humaine se situe à un niveau supérieur de ce qui est palpable, soit l’enveloppe corporelle. Il y a quelque chose de « plus », disent-ils, qui nous distingue des autres espèces animales.

Ainsi, le concept de l’âme humaine et, plus récemment au 20e siècle, l’expression « 21 grammes » sont devenus un mème. Qu’est-ce qu’un mène (de l’anglais meme ainsi que du français même)? C’est un élément culturel transmis inconsciemment et de manière non génétique.

Le terme a été proposé pour la première fois par Richard Dawkins dans son ouvrage le Gène égoïste publié originalement en 1976. La définition que donne Dawkins du mème correspond à une « unité d’information contenue dans un cerveau, échangeable au sein d’une société ». Il résulte d’une hypothèse selon laquelle les cultures évolueraient comme les êtres vivants, par variations et sélection naturelle. À l’instar du gène, le mème serait l’unité de base dans cette évolution.

Les mèmes englobent donc tous comportements ou connaissances non transmis par les gènes et, par conséquent, on parle ici de transmission orale, gestuelle ou écrite. Par contre, les mèmes évoluent de la même façon que les gènes, par réplication, et sont soumis à la compétition darwinienne au sein du bassin mémétique (au lieu du bassin génétique).

La reproduction permet la perpétuation de l’espèce humaine dans le temps. Il y a de fortes chances que nos gènes survivent à notre mort en évoluant dans le corps d’un autre être vivant – il est à noter que malgré le fait qu’un individu n’ait aucun descendant lors de son existence, ses gènes peuvent continuer à exister, par exemple, au sein d’un neveu ou d’une nièce; on oublie trop souvent que le bagage génétique entre un frère et une sœur est le même qu’entre un parent et son enfant (soit 50%).

Cependant, après quelques générations, nos gènes risquent de disparaître ou, a tout de moins, de se retrouver en quantité minime à l’intérieur d’individus de notre lignée – je ne crois pas qu’il y ait beaucoup de gènes en commun entre Élizabeth II, la reine actuelle de l’Angleterre, et George Ier, premier roi de la Maison de Hanovre (1714-1727).

Voici un extrait de l’ouvrage le gène égoïste où Dawkins donne des exemples de mèmes, notamment l’idée de l’existence de Dieu et de la notion de la vie après la mort :

« Examples of memes are tunes, ideas, catch-phrases, clothes fashions, ways of making pots or of building arches. Just as genes propagate themselves in the gene pool by leaping from body to body via sperms or eggs, so memes propagate themselves in the meme pool by leaping from brain to brain via a process which, in the broad sense, can be called imitation. If a scientist hears, or reads about, a good idea, he passed it on to his colleagues and students. He mentions it in his articles and his lectures. If the idea catches on, it can be said to propagate itself, spreading from brain to brain. As my colleague N.K. Humphrey neatly summed up an earlier draft of this chapter: “memes should be regarded as living structures, not just metaphorically but technically. When you plant a fertile meme in my mind you literally parasitize my brain, turning it into a vehicle for the meme’s propagation in just the way that a virus may parasitize the genetic mechanism of a host cell. And this isn’t just a way of talking – the meme for, say, “belief in life after death” is actually realized physically, millions of times over, as a structure in the nervous systems of individual men the world over.”

Consider the idea of God. We do not know how it arose in the meme pool. Probably it originated many times by independent “mutation”. In any case, it is very old indeed. How does it replicate itself? By the spoken and written word, aided by great music and great art. Why does it have such high survival value? Remember that “survival value” here does not mean value for a gene in a gene pool, but value for a meme in a meme pool. The question really means: What is it about the idea of a god that gives it its stability and penetrance in the cultural environment? The survival value of the god meme in the meme pool results from its great psychological appeal. It provides a superficially plausible answer to deep and troubling questions about existence. It suggests that injustices in this world may be recified in the next. The “everlasting arms” hold out a cushion against our own inadequacies which, like a doctor’s placebo, is none the less effective for being imaginary. These are some of the reasons why the idea of God is copied so readily by successive generations of individual brains. God exists, if only in the form of a meme with high survival value, or infective power, in the environment provided by human culture. »

Lorsqu’on considère l’existence humaine du point de vue mémétique, la vie perd de son absurdité.

La première étape que doit franchir l’homme absurde, selon Camus, c’est celle de la révolte. La révolte joue le même rôle que le cogito de Descartes au niveau de la pensée, elle est la première évidence : je pense donc je suis… l’existence humaine est absurde, je me révolte. Et ma révolte face au non-sens de la vie témoigne que, paradoxalement, la vie humaine a finalement un sens.

L’homme révolté devient alors l’homme libéré. Au « je me révolte donc nous sommes » nous devons rajouter le « nous sommes seuls ». « Dieu est mort » et tout est donc permis au sens où nous pouvons épuiser la vie dans toutes ses possibilités. Ce fameux « tout est permis » ne légitime pas pour autant tous les crimes. Il veut dire que tout acte implique des conséquences qu’il nous faut mesurer de par notre propre éthique. Nous sommes les seuls responsables de nos actes.

Finalement, l’homme révolté conscient de sa liberté doit ultimement faire vivre « sa passion ». Être passionné, selon Camus, c’est multiplier les expériences lucides (éthique de la quantité) : « Sentir sa vie, sa révolte, sa liberté, et le plus possible, c’est vivre et le plus possible. Là où la lucidité règne, l’échelle des valeurs devient inutile… Le présent et la succession des présents devant une âme sans cesse consciente, c’est l’idéal de l’homme absurde ».

Et c’est à cette étape que les mèmes prennent tout leur sens : vivre passionnément, en propageant ses idées et en influençant positivement les gens qui nous entourent. Après trois générations, il y a peu de chance que les gens se souviennent de nous. Mon enfant et mes petits-enfants vont probablement avoir quelques traits physiques en commun avec les miens, peut-être aussi vont-ils avoir certains de mes talents; mais, à chaque génération, mes gènes diminuent de moitié et cela ne prend pas beaucoup de temps, seulement quelques générations, avant que les proportions ne soient négligeables.

Alors, que restera-t-il de nous? (et non de nos amours comme le chante Charles Trenet).

Il restera nos mènes, c’est-à-dire tous ce que l’on transmet aux gens que l’on côtoie. Nous contribuons, tous, à notre manière à l’enrichissement de la culture mondiale. Les gènes de Socrate, Beethoven, Davinchi et Copernic sont disparus de la surface de la Terre. Pourtant, leur présence est toujours vivante au sein de notre culture.

Mais, ce n’est pas seulement les mènes des personnages historiques qui sont transmis et qui perdurent dans le temps. Tout est précieux. Nous ne pouvons jamais mesurer précisément l’influence de nos actions sur l’existence humaine. La plupart de nos gestes et/ou paroles demeurent incrustés à jamais dans les souvenirs de gens sans que nous en soyons conscients. L’effet généré par vos gestes quotidiens, le plus petit qui soit, peut engendrer des conséquences considérables…

Je conclus mon propos sur une note positive. Comme Dawkins l’énonce, au lieu d’examiner l’évolution de l’Homme au niveau de l’espèce comme Charles Darwin l’énonça en 1859 dans l’ouvrage l’origine des espèces, il faut étudier la sélection naturelle en fonction des gènes de l’espèce. Alors, ce n’est pas l’espèce qui est égoïste, mais ses gènes.

Cependant, l’espèce humaine a la possibilité d’outrepasser les directives biologiques de son organisme. L’être humain est la seule espèce qui refuse d’être ce qu’elle est, mais aussi la seule qui peut être autre chose que son code génétique lui dicte!

Je vous laisse sur la conclusion optimiste du livre le gène égoïste de Richard Dawkins :

« It is possible that yet another unique quality of man is a capacity for genuine, desinterested, true altruism. I hope so, but I am not going to argue the case one way or another, nor to speculate over its possible memic evolution. The point I am making now is that, even if we look on the dark side and assume that individual man is fundamentally selfish, our conscious foresight – our capacity to simulate the future in imagination – could save us from the worst selfish excesses of the blind replicators. We have at least the mental equipment to foster our long-term selfish interests rather than merely our short-term selfish interests.

We can see the long-term benefits of participating in a “conspiracy of doves”, and we can sit down together to discuss ways of making the conspiracy work. We have the power to defy the selfish genes of our birth and, if necessary, the selfish memes of our indoctrination. We can even discuss ways of deliberately cultivating and nurturing pure, disinterested altruism – something that has no place in nature, something that has never existed before in the whole history of the world.

We are built as gene machines and cultured as meme machines, but we have the power to turn against our own creators. We, alone on earth, can rebel against the tyranny of the selfish replicators. »

Penser différemment

•Jeudi, 9 octobre 2008 • Laisser un commentaire

Le problème de l’induction

L’induction est un raisonnement où l’individu s’appuie sur un ou des cas particuliers pour tirer une conclusion générale. Cette démarche intellectuelle consiste à procéder par inférence probable, c’est-à-dire à déduire des lois par généralisation des observations.

L’induction peut s’avérer utile comme méthodologie dans le domaine des sciences naturelles lorsqu’on rédige des hypothèses afin de tenter de prévoir les conclusions d’une expérience en se basant sur sa validité lors d’une expérience passée. Par exemple, l’eau bout à 100 degrés Celsius est un fait établi et prédictible.

Mais, lorsque nous faisons face à une situation quelconque, nous n’avons pas le contrôle sur tous les paramètres.

Le monde est irrégulier et chaotique. Faites preuve de scepticisme lorsqu’un individu vous énonce une théorie basée sur une ou des observations passées. Comme le disait Karl Popper, c’est une démarche qui allie conjectures et réfutations qui amène un accroissement des connaissances scientifiques; donc, l’avancement de la science est souvent dû à la réfutation d’une théorie, comme ce fut le cas pour la théorie du géocentrisme qui perdura jusqu’à la fin du 16e siècle.

On parle alors de corroboration au lieu de vérification d’une hypothèse : si 999 répétitions d’une expérience aboutissent au même résultat, une seule et unique observation peut invalider cette expérience. C’est ce que le philosophe Bertrand Russell a appelé le paradoxe de la « dinde inductive » :

Pendant 364 jours, une dinde est nourrie par son maître et plus les mois avancent, plus elle reçoit davantage de nourriture. Arrive le 365e jour, la dinde est tuée afin de préparer le festin de l’action de grâce. Durant 364 jours, elle est convaincue de l’universalité du phénomène « on m’apporte à manger tous les soirs.  »

Ainsi, 99% du temps (364 jours sur 365) sa conjecture était exacte – elle gagnait aussi en confiance vis-à-vis de son maître - et il a fallu une seule donnée pour annihiler complètement son raisonnement et lui faire perdre la tête (sans vouloir faire un jeu de mots de mauvais goût!)

Pourtant, il existe un bon nombre de professions qui tentent de nous faire croire le contraire – c’est-à-dire, qu’il est possible de  tirer des lois générales à partir de phénomènes isolés - notamment la météorologie, l’économie et l’astrologie. La plupart des prédictions émises par les gens de ces domaines ne sont que des impressions basées sur aucune notion empirique. Mais, ce ne sont pas les seules coupables, puisque la même erreur est commise par la plupart d’entre nous.

Afin d’approfondir davantage le problème de l’induction, je vous propose d’examiner certaines situations où l’esprit humain fait défaut.

La fin surpasse le processus

D’abord, nous percevons uniquement le résultat final d’un événement en y oubliant le processus qui l’a généré. En percevant uniquement la finalité, nous énonçons alors des conclusions déterministes, qui ne tiennent pas compte de faits qui ont influencé la trame générale de l’événement, et auxquels les hommes qui ont fait l’histoire n’ont pas reconnu leur importance.

Dans l’ouvrage Une histoire populaire des États-Unis, l’écrivain gauchiste américain Howard Zinn présente l’histoire américaine du point de vue des vaincus, ou des laissés pour compte de l’histoire, tels que les Indiens, les esclaves en fuite, les soldats déserteurs, les jeunes ouvrières du textile et les GI du Vietnam. C’est une perspective différente de l’histoire américaine que l’auteur nous propose.

Bien sûr, la thèse de l’auteur est très anti-élitiste et il ne se gêne pas pour varloper les gens dont les manuels d’histoire américaine considèrent traditionnellement comme des héros. Au-delà des propos de l’auteur, ce qui a suscité mon intérêt au terme de la lecture de cet ouvrage c’est la méthodologie qu’Howard Zinn a utilisée, soit celle de présenter l’histoire, lorsqu’elle se fait au moment présent, comme un processus imprévisible.

Cette autre vision de l’Amérique, c’est l’histoire du peuple. C’est un contre-modèle que nous propose Zinn, une antidote à l’histoire traditionnelle rédigée du point vue des dominants :

« Zinn ne tient pour histoire que l’histoire du plus grand nombre. Il prend acte du fait que seule la mémoire des défaites (souvent) et des victoires (rares) des dominés nous enseignent correctement le monde tel qu’il va. Au contraire de la mémoire des États, qui n’est qu’une mémoire déformée selon les exigences idéologiques (ou les modes publicitaires), version aplatie d’un présent toujours renouvelé qui nie l’impact du passé sur le présent et le futur, Zinn propose de rendre à l’histoire son potentiel de subversion, forçant le lecteur à tirer les leçons du passé.

Pour croire qu’un autre monde est possible, ça aide bien de savoir que d’autres en ont rêvé avant, et que leur échec n’a rien d’inéluctable, mais, au contraire, qu’il fut l’objet d’une mobilisation de tous les instants. »

Dans notre vie quotidienne, lorsqu’on analyse un événement quelconque, on oublie parfois d’examiner le processus général qui a mené à son aboutissement final et nos conclusions sont ainsi construites seulement à partir du résultat final. L’histoire des hommes ainsi que notre vie d’individu particulier paraissent toujours beaucoup plus simple et aisément compréhensible lorsqu’on l’analyse rétrospectivement.

Biais rétrospectif

Le grand défaut des historiens – ou plutôt de leur domaine d’étude -, et de tous les êtres humains en général, c’est d’analyser un événement a posteriori comme étant probable et prévisible. L’histoire semble inévitable lorsque nous l’analysons après-coup : Hitler, les crises économiques et les guerres n’étaient pas des événements prévisibles pour les gens qui ont fait l’histoire.

L’Étrange défaite de Marc Bloch est probablement l’un des livres d’histoire les plus crédibles sur la défaite française lors de l’invasion allemande en 1940. Bloch, officier français et historien réputé, rédige son récit sur le moment, alors qu’il se cache de l’armée allemande. Malgré le manque d’informations à sa disposition et le désavantage de l’analyse au moment présent, Marc Bloch fait une analyse des causes de la défaite de 1940 qui n’a pas été profondément remise en cause à ce jour.

On nous dit souvent qu’il est préférable d’analyser un événement avec un certain recul. Cependant, lorsqu’on procède de cette façon, on tente de trouver des causes pouvant corroborer notre propos. Bloch a évité le piège de la trame narrative. Il ne nous raconte pas une histoire a posteriori, mais l’histoire telle qu’elle se jouait au moment présent : il décrivait ce qu’il venait de vivre. Point final.

L’être humain aime bien se raconter une histoire, lorsque les causes s’enchaînent l’une après l’autre pour aboutir à une conséquence inéluctable. Des psychologues vont souvent suggérer aux gens qui ont un problème quelconque - allant de la dépression passagère, au burn-out, au choc post-traumatisme - d’écrire tout ce qui leur vient à l’esprit.

Peu de gens sont capables d’analyser les choses en évitant de leur accorder une aura déterministe.

Une question de perception

Si le 11 septembre 2000, un zélé de la sécurité avait réussi à convaincre les dirigeants des compagnies aériennes d’installer des vitres pare-balles, entre le cockpit du pilote et le reste de l’avion, le 11 septembre 2001 serait considéré de la même manière que le 10 septembre 2001, soit une journée parmi tant d’autres dans l’histoire de l’Homme (supposons ici que le fait d’installer cette mesure de sécurité aurait incité les terroristes d’Al-Quaeda à ne pas attaquer les États-Unis par voie aérienne).

L’individu serait considéré aujourd’hui, à nos yeux, comme un héros, mais dans cette histoire alternative, il est simplement un homme ordinaire qui a fait son boulot. (Je m’en voudrais de m’approprier le mérite d’avoir trouvé cet exemple. Il est tiré du livre Black Swan de Nassim Nicholas Taleb.)

Après avoir analysé, d’une part, l’événement dans son ensemble en tenant compte du processus global et, d’autre part, en évitant le piège du biais rétrospectif ainsi que celui de la création d’une trame narrative où les faits s’enchaînent entre eux de manière prévisible, il importe d’être réceptif par rapport aux éléments considérés, généralement, non significatifs étant donné qu’ils ne génèrent, a priori, aucune conséquence visible.

L’Homme a la fâcheuse habitude d’analyser le monde de façon linéaire et d’établir une analyse de causalité en débutant par la fin, soit de la conséquence; il est ainsi aisé de trouver une ou des causes qui corroborent la conséquence. Le 11 septembre 2001 nous apparaît beaucoup moins inévitable lorsqu’on y introduit l’exemple décrit plus haut.

Je crois que notre perception des choses pourrait être améliorée si on faisait preuve d’ouverture d’esprit. De petits gestes peuvent parfois avoir des conséquences gigantesques sans qu’ils soient nécessairement comptabilisés.

Les statistiques sont parfois trompeuses puisqu’on ne peut jamais prendre en considération ce qui n’a pas eu lieu. Prenons deux exemples tirés de sports professionnels qui peuvent nous induire en erreur lorsqu’on analyse simplement le sommaire final.

Au hockey, un lancer frappé qui atteint le poteau n’est pas considéré comme un tir au but puisque le poteau est considéré comme faisant parti de l’extérieur du but. Au baseball, un but sur balles n’est pas considéré comme une présence au bâton.

Alors, théoriquement, après une période de hockey, une équipe pourrait totaliser 20 tirs au but, tous dirigés à partir du centre de la patinoire tandis que son adversaire pourrait avoir aucun tir au but, mais 20 tirs ayant touché le poteau. En regardant la feuille de pointage, on serait porté à croire que la première équipe a dominé outrageusement la deuxième.  Un tir sur le poteau est considéré comme un non-événement dans les statistiques et, pourtant, tout amateur de hockey retient son souffle lorsque le pointage est serré et que l’adversaire fait résonner une des trois barres métalliques du filet.

Au baseball, une équipe pourrait avoir 7 coups sûrs après 3 manches de jeu et avoir 0 point au tableau indicateur et son opposant pourrait totaliser aucun coup sûr et avoir marqué 4 points. Le but sur balles, au baseball, n’est pas comptabilisé comme une présence au bâton puisque le joueur n’a pas réussi à mettre la balle en jeu, mais cela permet à l’équipe qui est à l’offensive de poursuivre la manche.

J’utilise ces deux exemples sportifs pour illustrer le fait que ce qui est considéré comme un non-événement, soit quelque chose que l’on ne comptabilise pas, peut avoir un impact important sur la suite des événements.

Il serait possible de trouver des exemples dans d’autres domaines.

Par exemple, on dépense des millions dans la recherche scientifique et on n’arrive pas toujours à des résultats concluants. Mais, pour un scientifique, un non-événement comme le fait qu’un microbe ne réagisse pas avec tel élément est un avancement puisqu’il permet d’infirmer ou d’affirmer une hypothèse.

Pour exprimer à merveille le fait qu’un événement non perceptible aux yeux de plusieurs peut être révélateur lorsqu’on prend le temps de s’y attarder, je me range du côté de la sagesse du célèbre détective Sherlock Holmes. Cet extrait est, par ailleurs, tiré du récit l’Étoile d’argent :

Le colonel témoignait clairement par l’expression de son visage de la pauvre opinion que les talents de mon compagnon continuaient à lui produire; mais je vis, à la figure de l’inspecteur, que cette dernière observation l’avait sérieusement intrigué.

— Vous considérez cela comme une chose importante? demanda-t-il.

— Très importante.

— Y a-t-il quelque autre point sur lequel vous désireriez attirer mon attention?

— Sur la manière étrange dont le chien s’est comporté la nuit du meurtre.

— Mais le chien n’a rien fait.

— C’est précisément là ce qui est étrange, répondit Holmes.

Penser les choses différemment

Au tournant des années 2000, William Lamar “Billy” Beane, le gérant des As d’Oakland, a dû trouver une nouvelle façon d’analyser les performances des joueurs de Baseball, les nouveaux propriétaires de l’équipe voulant que leur investissement soit rentable à long terme. Le gérant général devait alors respecter un plafond salarial d’environ 40 millions de dollars tout en ayant une équipe compétitive pouvant rivaliser avec les puissants Yankees de New York avec leur masse salariale de plusieurs centaines de millions de dollars.

Sans entrer dans les détails, – vous pouvez consulter l’ouvrage Moneyball: The Art of Winning an Unfair Game rédigé par Michael  Lewis pour en apprendre davantage – Billy Beane a utilisé de nouvelles méthodes d’analyse (comme celle de la moyenne de présence sur les buts qui n’était pas utilisée par les autres gérants généraux) qui lui permit de dénicher des joueurs performants et sous-évalués selon les critères du baseball majeur.

En 2001, les As terminèrent au 1er rang de leur division, mais furent éliminés au cours de la 5e et ultime partie de la série de division par leurs rivaux new-yorkais. Cependant, une seule victoire différenciait les deux équipes, malgré le fait que la masse salariale des Yankees était beaucoup plus élevée que celle des As.

Billy Beane est un innovateur : sa philosophie n’est pas ancrée dans les dogmes traditionnels du baseball majeur ce qui lui a permis d’instaurer une nouvelle perception des choses.

C’est grâce à des individus comme Nicolas Copernic, Charles Darwin, Martin Luther King, qui ont su penser les choses autrement et faire fi des critiques, que les connaissances en astronomie, en biologie et dans le domaine des droits humains ont pu être révisé.

Conclusion

Le but premier de cet article était de vous mettre en garde contre le problème de l’induction énoncé au 16e siècle par l’écossais David Hume. L’induction, c’est de croire que le passé sera un guide utile pour le futur et de tirer des conclusions à partir de faits isolés. Il est préférable de dire « je ne sais pas » plutôt que de tenter de trouver des causes à des phénomènes que nous analysons une fois qu’ils ont eu lieu.

Le conseil que je donnerais à tous, c’est de toujours douter et d’incliner, si cela est possible, votre esprit à faire preuve de scepticisme.

Nietzsche disait qu’il fallait renverser les anciennes valeurs, penser au-delà du bien et du mal, bref de faire table rase sur l’homme actuel afin de bâtir l’homme nouveau, le surhomme…

Pour ma part, je crois qu’il ne faut pas s’empêcher d’opter pour une nouvelle perspective d’analyse. La langue anglaise a une expression que j’aime bien utiliser : « thinking outside the box », c’est-à-dire aborder les choses de manière non-conventionnelle.

Allez n’ayez pas peur de penser les choses différemment, puisque le monde progresse quand il s’efforce d’être conforme à ce qu’il n’est pas, mais qu’il pourrait devenir, et non quand il est banalement conforme à ce qu’il est!