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Le contrat

L’histoire contemporaine - en tout cas, selon la division occidentale traditionnelle - débute en 1789 avec la réunion des États généraux et la prise de la Bastille. Moment fondamental de l’Histoire - bien qu’il demeure des inégalités, c’est la première fois que l’on proclame l’égalité de tous devant la loi - qui marque la fin de l’Ancien Régime en France, la Révolution française est encore aujourd’hui l’objet de nombreux débats. Cependant, la portée universelle des idées qu’elle génère est reconnue pas tous les historiens.

Dans ce foisonnement d’idées et de chambardement de l’ordre ancien, les révolutionnaires se réclament des idées d’un homme en particulier, soit Jean-Jacques Rousseau. Père spirituel, malgré lui, de la Révolution française, les révolutionnaires de tous horizons confondus adhèrent à la théorie rousseauiste du contrat social et de son corollaire la souveraineté populaire.

C’est dans le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes que l’on retrouve les fondements de la pensée rousseauiste. L’objectif principal de cet essai philosophique est de trouver l’origine du passage de l’Homme de l’état de nature à celui de société civile. Dans la pensée de Rousseau, l’état de nature - ce n’est pas l’état sauvage ni une période de l’histoire à proprement parler - c’est simplement ce qu’on obtient en soustrayant tout ce que la société a apporté à l’Homme.

L’homme naturel est un homme en parfait équilibre avec ses désirs. L’inégalité ne provient pas de l’état de nature, mais apparaît avec l’arrivée de la société civile, dès qu’un homme ayant enclos un terrain s’avisa de dire « ceci m’appartient » et trouva des individus assez crédules pour accepter cette nouvelle forme de propriété.

Rousseau estime que l’Homme, à l’état de nature, est naturellement bon. Pourquoi quitte-t-il alors l’état de nature pour fonder une société qui risque de le corrompre (par le désir de posséder, de dominer et de paraître)? À l’état de nature règne la loi du plus fort et la seule façon d’assurer l’égalité et la liberté entre les citoyens est d’instaurer un pacte social où chacun renonce à sa liberté naturelle pour obtenir une liberté civile (intérêt général). « Le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître, s’il ne transforme la force en droit et l’obéissance en devoir. »

L’homme est donc naturellement bon, asocial, mais pas associable, et c’est sa raison qui lui a permis de s’adapter à la vie en société : « Il n’est pas réfractaire à la société; mais il n’y est pas enclin. Il a en lui les germes qui, développés, deviendront les vertus sociales, les inclinations sociales; mais ils ne sont que des puissances. La perfectibilité, les vertus sociales et les autres facultés que l’homme naturel avait reçues en puissance ne pouvaient jamais se développer d’elles-mêmes. »

Si la société civile est inévitable, comment l’homme peut-il établir une société qui émane de la volonté générale et est au service de l’intérêt général? Selon Rousseau, chaque homme se doit de renoncer à ses droits naturels pour obtenir la liberté que procure la société civile. C’est ce qu’on a appelé le contrat social. Ce contrat oblige l’homme à renoncer à sa liberté naturelle, soit d’abdiquer le droit que la nature lui procure de faire ce qu’il veut - de disposer de son être et de ses biens - et de la manière qu’il juge le plus convenable à son bonheur sans que cela n’amène de préjudice aux autres hommes.

« L’Homme est né libre et partout il est dans les fers » : Nous sommes libres, mais nous sommes forcés de vivre en société afin de contrer notre tendance naturelle à être dominé par nos pulsions et nos intérêts égoïstes. Comment peut-on obéir aux règles et aux lois d’une société sans perdre sa liberté naturelle? Est-ce que la volonté générale n’est qu’un concept farfelu et utilisé par la clique politique pour se faire du capital de sympathie? Est-ce que l’Homme est naturellement bon et c’est finalement la société qui l’a corrompu?

L’Existant

Théorie élaborée par le psychiatre Carl Gustav Jung (1875-1961), la psychologie analytique propose, d’une part, de donner un sens à ce qu’elle nomme l’âme humaine (système psychique) et, d’autre part, elle recommande une forme de développement de soi menant à la découverte de notre Moi intérieur. On peut dire que c’est une théorie qui s’intéresse aux profondeurs de l’âme humaine.

Dès les premiers écrits de Jung, nous observons que ce dernier prend ses distances de la psychanalyse de Freud et des théories exclusivement rationalistes basées sur la recherche d’une vérité unifiée : « Apprenez vos théories aussi bien que vous le pouvez, puis mettez-les de côté quand vous entrez en contact avec le vivant miracle de l’âme humaine; l’Homme mérite qu’il se soucie de lui-même, car il porte dans son âme les germes de son devenir. »

Peut-on dès lors qualifier la psychologie analytique de théorie humaniste puisqu’elle affirme que l’Homme peut se définir par ses propres moyens en faisant fi du déterminisme ambiant, en redevant maître de sa destinée et en retrouvant sa propre vérité? Je réponds à cette question par la négative. L’humanisme met l’Homme en tant qu’humanité au centre de ses réflexions tandis que Jung s’intéresse à l’homme dans ses particularités intimes et individuelles.

Dans le cadre d’un cours de psychologie à l’université durant les années soixante, ma mère rédigea un travail sur Jung qui s’intitulait « connais-toi toi même ». Cette phrase résume à merveille la psychologie analytique : celle-ci nous invite à une découverte de notre âme (individuation) afin de nous libérer du Soi, c’est-à-dire la personne au-delà de notre Moi, soit la part de notre personnalité qui est socialement prédéfinie et redéfinie par notre inconscient.

La synchronicité, telle que définie par Jung, est l’occurrence simultanée de deux évènements qui ne présentent pas de rapport de causalité, mais dont l’association prend un sens pour la personne qui les perçoit. Par définition, la synchronicité est donc acausale et elle s’oppose à une vision uniquement déterministe du monde. Pour un scientifique, tous événements présentent un effet de causalité et l’acausalité n’est utilisée que de façon temporaire.

Voici un exemple un peu loufoque de synchronicité qui met en relation deux présidents américains.

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Un exemple de synchronicité que chacun d’entre nous connaît c’est celui du coup de téléphone d’un ami auquel nous venions tout juste de penser. Réalisé par Denis Villeneuve, le film Maelström, mettant en vedette Marie-Josée Cruze et Jean-Nicolas Verreault, est un autre exemple très bien illustré de synchronicité. Il y a aussi l’excellent long-métrage Magnolia réalisé par P.T. Anderson qui est une belle représentation de synchronicité où, à travers une mosaïque de destin, la vie de plusieurs protagonistes semblent être interreliée sans qu’il n’y ait toujours, à proprement parler, de causalité apparente (ce qu’on appelle dans notre jargon d’étranges coïncidences).

La psychologie analytique de Jung est perçue par plusieurs intellectuels comme de la pseudo-science puisque certains concepts, comme celui de synchronicité, ne sont pas réfutables.

Le problème de démarcation entre ce qui relève de la science et ce qui est non-scientifique a été analysé par Karl Popper, un des plus influents philosophes du 20e siècle. Selon Popper, on dit d’une proposition qu’elle est scientifique non pas si c’est une proposition vérifiée ni même vérifiable par l’expérience, mais lorsqu’elle est réfutable (ou falsifiable). La proposition « Dieu existe » peut être expérimentée par ceux qui ont la foi, mais elle n’est pas scientifique, car elle n’est pas réfutable. La proposition « tous les cygnes sont blancs » est une conjecture scientifique. Si j’observe un cygne noir, cette proposition sera réfutée. C’est donc la démarche de conjectures et de réfutations qui permet de faire croître les connaissances scientifiques. Les critères de scientificité de Popper sont facilement applicables dans les sciences dites de la nature (expérimentales et d’observation) où s’exercent les principes de causalité.

Mais dans le cas des sciences humaines, la comparaison des situations pose problème étant donné, d’une part, le fait que toutes les conditions de départ ne sont pas les mêmes (le moi profond est particulier à chacun) et, d’autre part, qu’il n’y ait pas de séparation entre le sujet d’étude et celui qui l’étudie.

Je me considère comme un être plutôt rationnel, mais il me semble que, de Descartes à nos jours, les systèmes rationalistes et les ardents défenseurs de la science comme seule voie de la vérité ont tous une faille importante : en utilisant leur seul guide qu’est la raison pour rechercher la vérité ou l’objectivité scientifique (une réflexion abstraite détachée de la réalité), les rationalistes dissuadent l’être humain à rechercher la vérité à l’intérieur de lui-même.

Comme le dit Kierkegaard, père de l’existentialisme, qu’est-ce que la vérité, sinon la subjectivité? La « subjectivité est vérité » et la « vérité est subjectivité ». Ce paradoxe kierkegaardien fait la distinction entre ce qui est objectivement vrai et la relation de subjectivité qu’entretient un individu avec cette vérité. Deux personnes peuvent reconnaître qu’ils devraient faire davantage d’activité physique (connaissance objective), mais seulement une des deux peut décider de passer à l’action; c’est toute la différence ce que l’on reconnaît comme vrai (objectif) et ce que nous décidons de faire (notre vérité subjective).

Je crois que mon existence, ma vérité subjective, est la seule certitude que je peux affirmer. Renversons le cogito cartésien : du je pense donc je suis au je suis donc je pense. Par corrélation de mon existence, je postule aussi celle des autres, mais c’est seulement à travers mon expérience que je peux affirmer mon individualité et donc ma propre vérité. Mes sens sont trompeurs (illusions d’optique) et l’histoire n’est qu’une approximation et une interprétation. La seule chose qui importe c’est ce que je suis présentement, un existant, un être en construction.

Quel serait donc le but de l’homme selon Kierkegaard? C’est d’exister. Pas comme le rocher ou l’animal, mais en mettant à profit mes 3 entités d’existant : connaissance, action et spiritualité. Exister c’est trouver un sens à SA vie et non pas à la Vie en général.  Nous contrôlons en grande partie nos choix, mais nous n’avons aucune emprise sur les circonstances. Les marxistes croient à un déterminisme historique et la foi chrétienne nous oblige à envisager un temps futur, c’est-à-dire que nos actions du moment présent détermineraient notre vie future.

Rendons-nous à l’évidence : dans notre vie de tous les jours, l’indéterminisme semble aller de soi et ce que nous voulons rejoindre par notre action n’est jamais pleinement atteint puisque ce qui façonne notre existence ne consiste pas seulement à la façon dont nous planifions nos propres actions. Nous ne pouvons modifier ce qui nous entoure par notre simple volonté, car nous sommes sans cesse en interaction avec des individus ayant des visées divergentes des nôtres et partageant une vision différente de laquelle nous envisageons. Le monde est entrevu différemment selon chacun d’entre nous.

Croire en la synchronicité c’est, ni plus ni moins, être partisan de la subjectivité de l’individu et de louanger l’état subjectif du moment. Fermez les yeux pendant 2 minutes et essayez d’entrer dans les profondeurs de votre âme. Oubliez ce que la société vous dit de faire et ce que les gens autour de vous voudraient que vous fassiez et trouvez votre intériorité. Votre vocation première c’est d’être un individu et votre tâche c’est de vous comprendre d’abord. La vérité est à l’intérieur de vous et non au dehors comme on veut vous le faire croire.

Dans la vie de tous les jours, la synchronicité permet d’englober notre existence d’une couche rassurante en nous disant que nos actes ne sont pas insignifiants lorsqu’on les reporte dans la trame de notre psyché; elle permet aussi d’intensifier la prise de conscience d’être en vie en nous faisant réaliser que notre vie n’est pas déterminée à l’avance et que d’étranges coïncidences percutent notre existence. La seule chose que je connaisse, c’est ma vie d’individu particulier.

Pour paraphraser Vian, votre histoire (votre vie) est entièrement vraie, puisque vous l’avez imaginée d’un bout à l’autre!

Here’s come another bubble?

La mémoire involontaire

Si le fait de conserver une photo ne nous permet pas de revivre le moment précis où elle a été prise puisque celui-ci est passé, nous essayons parfois en regardant une vieille photographie de nous remémorer l’état d’esprit dans lequel nous nous trouvions.

Réfléchissez-y un instant. Un vieux t-shirt, un gant de baseball, un agenda scolaire… Plusieurs objets qui vous entourent et que vous avez oublié ou remisé dans un coffre au fond de votre garde-robe renferment des particules de mémoire involontaire qui attendent le moment pour vous submerger. Rien ne sert de conserver tous les objets de notre passé ou d’essayer de protéger seulement ce qui est significatif puisque tout, et le plus banal, peut être source de réminiscence.

Voici le passage où Proust introduit le concept de la mémoire involontaire dans À la recherche du temps perdu

Il y avait déjà bien des années que, de Combray, tout ce qui n’était pas le théâtre et le drame de mon coucher, n’existait plus pour moi, quand un jour d’hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j’avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. Je refusai d’abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai.

Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine.

Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m’avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu’opère l’amour, en me remplissant d’une essence précieuse : ou plutôt cette essence n’était pas en moi, elle était moi.

J’avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel. D’où avait pu me venir cette puissante joie? Je sentais qu’elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu’elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D’où venait-elle? Que signifiait-elle? Où l’appréhender? Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la première, une troisième qui m’apporte un peu moins que la seconde. Il est temps que je m’arrête, la vertu du breuvage semble diminuer.

Il est clair que la vérité que je cherche n’est pas en lui, mais en moi. Il l’y a éveillée, mais ne la connaît pas, et ne peut que répéter indéfiniment, avec de moins en moins de force, ce même témoignage que je ne sais pas interpréter et que je veux au moins pouvoir lui redemander et retrouver intact, à ma disposition, tout à l’heure, pour un éclaircissement décisif. Je pose la tasse et me tourne vers mon esprit. C’est à lui de trouver la vérité. Mais comment?

Grave incertitude, toutes les fois que l’esprit se sent dépassé par lui-même; quand lui, le chercheur, est tout ensemble le pays obscur où il doit chercher et où tout son bagage ne lui sera de rien. Chercher? pas seulement : créer. Il est en face de quelque chose qui n’est pas encore et que seul il peut réaliser, puis faire entrer dans sa lumière.

Et je recommence à me demander quel pouvait être cet état inconnu, qui n’apportait aucune preuve logique, mais l’évidence de sa félicité, de sa réalité devant laquelle les autres s’évanouissaient. Je veux essayer de le faire réapparaître. Je rétrograde par la pensée au moment où je pris la première cuillerée de thé. Je retrouve le même état, sans une clarté nouvelle. Je demande à mon esprit un effort de plus, de ramener encore une fois la sensation qui s’enfuit.

Et, pour que rien ne brise l’élan dont il va tâcher de la ressaisir, j’écarte tout obstacle, toute idée étrangère, j’abrite mes oreilles et mon attention contre les bruits de la chambre voisine. Mais sentant mon esprit qui se fatigue sans réussir, je le force au contraire à prendre cette distraction que je lui refusais, à penser à autre chose, à se refaire avant une tentative suprême. Puis une deuxième fois, je fais le vide devant lui, je remets en face de lui la saveur encore récente de cette première gorgée et je sens tressaillir en moi quelque chose qui se déplace, voudrait s’élever, quelque chose qu’on aurait désancré, à une grande profondeur; je ne sais ce que c’est, mais cela monte lentement; j’éprouve la résistance et j’entends la rumeur des distances traversées.

Certes, ce qui palpite ainsi au fond de moi, ce doit être l’image, le souvenir visuel, qui, lié à cette saveur, tente de la suivre jusqu’à moi. Mais il se débat trop loin, trop confusément; à peine si je perçois le reflet neutre où se confond l’insaisissable tourbillon des couleurs remuées; mais je ne peux distinguer la forme, lui demander, comme au seul interprète possible, de me traduire le témoignage de sa contemporaine, de son inséparable compagne, la saveur, lui demander de m’apprendre de quelle circonstance particulière, de quelle époque du passé il s’agit.

Arrivera-t-il jusqu’à la surface de ma claire conscience ce souvenir, l’instant ancien que l’attraction d’un instant identique est venue de si loin solliciter, émouvoir, soulever tout au fond de moi? Je ne sais. Maintenant je ne sens plus rien, il est arrêté, redescendu peut-être; qui sait s’il remontera jamais de sa nuit? Dix fois il me faut recommencer, me pencher vers lui. Et chaque fois la lâcheté qui nous détourne de toute tâche difficile, de toute oeuvre importante, m’a conseillé de laisser cela, de boire mon thé en pensant simplement à mes ennuis d’aujourd’hui, à mes désirs de demain qui se laissent remâcher sans peine. Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu.

Ce goût c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l’heure de la messe), quand j’allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne m’avait rien rappelé avant que je n’y eusse goûté; peut-être parce que, en ayant souvent aperçu depuis, sans en manger, sur les tablettes des pâtissiers, leur image avait quitté ces jours de Combray pour se lier à d’autres plus récents; peut-être parce que de ces souvenirs abandonnés si longtemps hors de la mémoire, rien ne survivait, tout s’était désagrégé, les formes - et celle aussi du petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel, sous son plissage sévère et dévot - s’étaient abolies, ou, ensommeillées, avaient perdu la force d’expansion qui leur eût permis de rejoindre la conscience.

Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir.

Aujourd’hui, j’ai été frappé par un instant de mémoire involontaire. Je relisais un livre que je n’avais pas lu depuis quelques années et je suis tombé sur une page que j’avais annotée et soulignée certains passages. Et je me rappelle précisément ce moment de l’été 2005 où je  prenais le premier métro à 5h00 du matin pour me rendre au travail.

J’étais fatigué et exténué. Mon travail était physique, mais j’étais heureux… Ah mais bien sûr je suis heureux aujourd’hui, mais il me manque quelque chose, quelque chose que je crois que j’avais compris à ce moment où je marchais sur la rue Papineau, livre en main, musique dans les oreilles et mon coeur en émoi…

« Ce qui m’intéresse, ce n’est pas le bonheur de tous les hommes, mais celui de chacun. »

Les classiques ne meurent jamais

L’amour revient de guerre
Le cœur en bandoulière
Il faisait froid au loin là-bas

L’amour revient de guerre
La tête de travers
Mais le cœur à l’endroit

Faisons la paix si tu veux
Aucun des deux n’a perdu au jeu

L’amour a pris son temps
À travers les vents de janvier
À réchauffer l’hiver frileux
L’amour a pris son temps
Mais rien n’aurait su apaiser
Le feu qui brûlait dans nos yeux

L’amour revient de guerre
Les ennemis d’hier
Se sourient sans faire de bruit

L’amour revient de loin
L’amour s’éveille au jour
Après mille détours

Faisons la paix si tu veux
Aucun des deux n’a perdu au jeu

L’amour a pris son temps
À travers les vents de janvier
À réchauffer l’hiver frileux
L’amour a pris son temps
Mais rien n’aurait su apaiser
Le feu qui brûlait dans nos yeux

L’amour a pris son temps
L’amour…

Et pour demeurer dans la même thématique

La surcroyance

Persistance des croyances réfutées

Texte de François-Bernard Huyghe

Surprenant sondage sur un site américain : six ans après la fin de la guerre du Golfe, un Américain sur trois (40% chez les Républicains et 27 % chez les démocrates) croit que Saddam Hussein avait une relation avec les attentats du 11 Septembre, une thèse que même G.W. Bush n’oserait plus soutenir aujourd’hui.

Il y a quelque chose de désespérant à l’idée qu’une telle fraction de la population soit aussi totalement imperméable à des vérités que plus personne de nie en dépit d’une surabondance de moyens d’information pluraliste. Mais peut-être y a-t-il encore des gens qui croient que Jeanne d’Arc était vraiment une sorcière, que ce sont les Polonais qui ont attaqué l’Allemagne en 1939 ou la Wehrmacht qui a massacré les officiers polonais à Katyn ou que les Américains n’ont jamais débarqué sur la lune.

C’est ce que nous avons nommé ailleurs la « surcroyance » : la façon dont un public qui a été soumis à une opération de propagande persiste à croire des choses fausses au-delà même de ce qu’attendait le propagandiste et en dépit de toute démonstration de la fausseté de sa croyance.

Il se développe même dans une partie du public U.S. une sorte de croyance surabondante que nous appellerons « surcroyance ». Elle attribue à l’ennemi unique des crimes que même les milieux officiels ne leur reprochent pas. La surcroyance conduirait à « en rajouter » en tenant pour avérés des faits douteux ou démentis, mais qui correspondent mieux aux attentes et préconceptions de ce public, en particulier celle d’un ennemi unique et diabolique : Saddam avait la bombe, on a découvert des A.D.M., des liens de l’Irak avec al Quaïda,…. L’ennemi unique est une variante de la Cause Unique, qui rend le monde si intelligible.

La surcroyance est une forme extrême de la façon chacun de nous se protège des nouveautés dérangeantes et ignore les faits contraires à ses préjugés. Elle consiste donc à déformer ou surinterpréter la réalité dans le sens conforme à ses attentes.

Pour prendre une autre comparaison, la surcroyance apparaît comme version idéologique du phénomène connue en psychologie comme dissonance cognitive : le processus par lequel un individu modifie ses jugements et opinions pour les mettre en accord, à « moindre coût » psychique, avec les comportements qu’il adopte, les normes du groupe social auquel il s’intègre,… C’est une façon de réajuster ses croyances partielles à l’image globale que l’on se fait de la réalité et de se trouver des bonnes raisons d’être devenu ce que l’on est. Cette grille pourrait aussi bien expliquer pourquoi nous reprenons à notre compte les arguments publicitaires qui correspondent à nos habitudes alimentaires, ou pourquoi nous adoptons si facilement les jugements prédominant dans notre milieu.

La foi en la perversion de l’ennemi est si enracinée que le public U.S. « surcroyant » a) ne retient et ne croit que les faits conformes à ses préjugés, b) oublie les démentis font subir à ses croyances c) est persuadé que des faits imaginaires ont été fermement établis voire abondamment rapportés par la presse.

Suivant un sondage mené par the Knight-Ridder News 0rganization de 2004, 41% des Américains croyaient que l’Irak possède l’arme atomique, 36% ne se prononçaient pas et 24% seulement savaient que Saddam n’avait pas la bombe. Or, même les faucons de la Maison-Blanche n’ont jamais prétendu que l’Irak était une puissance atomique, mais seulement qu’il était sur le point fabriquer sa bombe (un bruit qui courait déjà en 1991). Un sondage commandé par le Council on Foreign Relations montrait pareillement que les deux tiers des Américains étaient persuadés que l’Irak est derrière les attentats du 11 Septembre, proportion qui n’a guère bougé deux ans après les attentats. Selon d’autres études plus d’un tiers des Américains étaient même convaincus qu’il y avait des citoyens irakiens au nombre des kamikazes du 11 Septembre, alors qu’il n’y en avait aucun, mais en revanche beaucoup de saoudiens.

Dans ces conditions il ne faut pas s’étonner d’une enquête d’après-guerre montrant que quelques semaines après la prise de Bagdad 41% des Américains s’étaient convaincus que leurs troupes avaient effectivement trouvé des Armes de Destruction Massive. Le fait que plus de dix « découvertes » de preuves aient été claironnées, puis suivies de démentis bien plus discrets, depuis la prise de Bagdad y est sans doute pour quelque chose.

Le phénomène d’anticipation nourri par l’hystérie médiatique (tout savoir, tout de suite, y compris l’avenir) contribue certainement à ces « fausses reconnaissances ». Le statut de faits réels et des spéculations n’est plus si clair. C’était le cas pour les cavernes de ben Laden à Tora Bora ou pour les souterrains de Saddam sous Bagdad : dans les deux cas, des images virtuelles de bases secrètes à la fois vastes et pourvues des derniers perfectionnements technologiques ont servi de soutien à une croyance qui doit sans doute davantage au souvenir des films de James Bond qu’à la réalité. Mais elle est restée profondément enracinée : la description d’objets imaginaires leur confère une existence virtuelle.

C’est également le cas pour les fameux camions de Saddam : les laboratoires mobiles où ses savants fous préparaient des armes d’Apocalypse et qui échappaient, parait-il, aux naïfs inspecteurs de l’Onu. En réalité, ce sont ces inspecteurs eux-mêmes qui, pour expliquer leur insuccès avant leur expulsion en 1998, avaient suggéré l’hypothèse de laboratoires mobiles. Hypothèse transformée en réalité chiffrée par l’acte d’accusation de C. Powell en Février 2003.

Bien entendu, il ne faut pas exclure que ces camions aient vraiment existé, ni des cavernes, souterrains et bases secrètes, dont personne n’aurait encore découvert l’entrée. Mais ceci n’autorise pas à retourner la charge de la preuve : il n’y a pas à démonter leur caractère fictif. C’est à celui qui affirme un fait matériel de le démontrer. Tout étudiant en première année de droit sait qu’il ne faut pas confondre preuve d’un fait négatif (par définition impossible à administrer) et contre-preuve.

Feeling 3.

« La vérité, comme la lumière, aveugle. Le mensonge, au contraire, est un beau crépuscule qui met chaque objet en valeur. »

En 1956, Albert Camus achève l’écriture de La chute. À ce moment précis, il ne se doute pas que ce roman sera le dernier écrit qu’il laissera à la postérité : quatre ans plus tard, il perdra la vie dans un accident de la route.

Rarement cité comme étant un ouvrage monumental de Camus, ce roman est, à mes yeux, fondamental pour comprendre le cheminement de l’auteur. Ce récit est à part dans l’œuvre de l’auteur; c’est en quelque sorte une rupture philosophique. Il y eut d’abord le cycle de l’absurde qui comprend Le mythe de Sisyphe, Caligula et l’Étranger, puis suit le cycle de la révolte avec La peste, Les justes et L’homme révolté.

La question que je me pose est la suivante : comment Camus est-il passé de Meursault (L’Étranger) à Jean-Baptiste Clamence (le juge-pénitent et personnage principal de La chute)? Est-ce que ce sont les désillusions de l’après-guerre ou simplement un pessimisme latent et exacerbé vers la fin de sa vie lorsqu’il se retrouve face à une humanité à laquelle il se sent de plus en plus étranger? Je n’ai pas les réponses à ces questions.

En fait, j’ai toujours été intrigué par les changements philosophiques d’un auteur. Par exemple, j’ai étudié la plupart des ouvrages de l’historien Ian Kershaw, sommité de la période nazie, pour être en mesure de capter le moment où il passe d’une explication conciliante entre « intention » et « structure » à une analyse clairement structuraliste du régime hitlérien.

Mais, laissons Kershaw de côté, j’en ai assez fait état dans mon billet précédent, et revenons à Camus.

Rappelons-nous la dernière phrase de l’homme révolté : « À cette heure où chacun d’entre nous doit tendre l’arc pour refaire ses preuves, conquérir, dans et contre l’histoire, ce qu’il possède déjà, la maigre moisson de ses champs, le bref amour de cette terre, à l’heure où naît enfin un homme, il faut laisser l’époque et ses fureurs adolescentes. L’arc se tord, le bois crie. Au sommet de la plus haute tension va jaillir l’élan d’une droite flèche, du trait le plus dur et le plus libre. »

L’image que cette phrase nous renvoie est celle d’une montée en puissance. Tout est à construire, l’homme est libre et il n’a qu’à épuiser son champ des possibilités. D’une flèche qui monte, nous somme maintenant rendus à la descente, la chute. J’estime que La chute ne peut pas être analysée en faisant abstraction de l’état d’esprit de l’auteur. Cette oeuvre témoigne de l’état d’esprit de l’auteur, mais aussi de celle de son époque, soit celle du désenchantement.

Je pourrais remplir des dizaines de pages sur Albert Camus et ses ouvrages. Tout ce qui touche, de près ou de loin, à cet auteur me passionne. Mais, écrire sur Camus n’est qu’un prétexte pour parler de moi. Laissez-moi une chance! Déjà que je parle de moi plus fréquemment depuis quelques mois, je trouve que c’est un bon début! Pour l’instant, il me faut parler des autres ou d’un contexte général avant d’introduire ma pensée intime. Puisque lorsque j’utilise le « je », je me sens vulnérable. Deux lettres qui changent tout le sens d’un texte. Mais, je ne vais pas parler de moi tout de suite puisque je m’en voudrais de parler du « moi profond » (aussi appelé le « moi véritable ») ou du « je » sans mentionner ce cher Proust.

Généralement, on s’entend sur le fait que la littérature moderne débute avec Proust, l’écrivain devient alors celui qui cherche à rendre la vérité de l’âme. Imaginer un instant l’œuvre de Marcel Proust écrite à la troisième personne du singulier…

Dès la première phrase, l’auteur abolit la distance entre l’écrivain et son œuvre : « Longtemps, je me suis couché de bonne heure. » La recherche du temps perdu n’est pas pour autant un résumé de la vie de l’auteur et même s’il existe plusieurs similitudes entre le narrateur et l’auteur, dont l’homosexualité et la maladie, son récit n’est pas une autopsychanalyse. Proust, au même titre que les impressionnistes, croit que la réalité n’a de sens qu’à travers la perception, réelle ou imaginaire, qu’en a le sujet.

Le « je » exhibe au grand jour les contrastes humains entre la réalité qu’un individu a de lui-même et la perception que les autres ont de ce dernier. Est-ce que la conscience de soi est toujours subjective ou bien est-il possible d’en tirer des lois générales? Proust démontre qu’il en est possible, si ce n’est que lorsqu’il introduit le contraste entre mémoire volontaire et mémoire involontaire.

Les principes, les valeurs, les idéologies, les idées « prêtes à porter » et « prêtes à consommer » sont pour moi des chimères que l’on se fabrique pour que le monde nous apparaisse moins absurde. Dès le jeune âge, on nous apprend à penser selon un mode bien défini : les petits gars n’agissent pas de cette façon, mange tes légumes, brosse tes dents, fais ceci, ne fais pas cela, etc. C’est ce qu’on appelle l’éducation. Au lieu, de former un être à en devenir, nous formons quelqu’un selon nos désirs.

Il faut apprendre à découvrir notre moi véritable, soit-ce que nous sommes réellement et non ce qu’on a fait de nous. L’important, c’est ce que je fais de ce que ce passé a fait de moi et même si on ne peut pas toujours faire fi des conditionnements de notre milieu, nous ne restituons pas la totalité de ce qu’on a reçu. 

De nos jours, nous laissons peu de place aux contradictions. Qu’est-ce que la contradiction? C’est simplement l’opposition résultant de l’union de choses dites incompatibles; en logique, c’est une relation existant entre deux notions dont l’une nie l’affirmation de l’autre. Mais notre vie, et la vie, est faite de contradictions!

Je crois que c’est seulement dans ses contradictions que l’homme apparaît sous son vrai jour. Et voici une de mes contradictions : « J’étais à l’aise en tout, il est vrai, mais en même temps satisfait de rien. »

Cela doit faire quelques mois que je voulais parler de cet état d’esprit, mais j’effaçais toujours mon texte puisque je trouvais qu’il ressemblait à de l’apitoiement. Finalement, j’ai décidé de l’écrire étant donné que je crois que l’on peut être à la fois heureux et insatisfait de sa condition. On reconnaît que le Canada est un pays où il fait bon de vivre et où les gens sont les plus à même d’être heureux. Pourtant, je n’ai pas les statistiques exactes, mais je ne crois pas me tromper en affirmant qu’une personne sur cinq souffre de désordre psychiatrique et qu’une femme sur trois a déjà consommé des antidépresseurs.

« Plus les gens peuvent être heureux, plus ils sont malheureux », affirme le Dr. Igor du roman Véronika décide de mourir de Paulo Coelho. Être heureux est quelque chose de facile pour moi et lorsque l’on prend en compte le fait que la plupart des gens (sur une échelle planétaire) ne le sont pas, je me dis que je devrais peut-être m’en satisfaire. Mais je veux plus! Je suis à l’aise en tout, mais satisfait en rien. Mais lâchez-moi avec votre mot dépression!!! Au contraire, j’adore la vie et c’est justement mon amour de la vie qui me procure une insatisfaction puisque je crois que je pourrais en faire tellement plus, c’est-à-dire quelque chose de significatif.

Ma contradiction, c’est d’être insatisfait malgré tout…

Je suis en santé, je m’alimente très bien et je fais du sport; je crois que c’est la période de ma vie où je me sens le plus en forme sur le plan physique.

Je bois moins d’alcool et j’ai les idées plus claires que par le passé. Mon état psychologique est peu perturbé.

J’ai terminé mes études, mais je trouve que j’apprends davantage de nouvelles connaissances depuis que je ne suis plus forcé d’apprendre : je lis chaque jour, j’ai un emploi qui n’est pas en lien avec mon domaine d’étude donc qui me pousse à être autodidacte.

Ma famille va bien, je vais être mo’oncle d’ici un mois, mes amis sont toujours présents pour moi, et je rencontre plusieurs individus intéressants au sein de mon milieu de travail.

Je ne suis pas en amour, mais je ne le recherche pas à tout prix! Je suis bien en tant que célibataire même si je ne ferme pas la porte à une éventuelle rencontre.

Alors, qu’est-ce qui cloche?

Malgré tout cela, il me manque quelque chose, une étincelle, une flamme, un renouveau… un événement, une rencontre… je ne recherche pas l’extraordinaire, mais une chose qui me bouleverserait dans le bon sens du terme, c’est-à-dire qui me ferait sortir de mon état d’insatisfaction.

J’ai appris depuis le début de mon âge adulte à me construire une carapace qui me protège des aléas de la vie, telle qu’enseigné par les maîtres sophistes de la Grèce antique. Parfois, j’explose et tout sort d’un seul coup, mais la plupart du temps, je trouve que c’est très utile puisque cela permet de relativiser ma situation présente.

Et si je la relativisais, je dirais que finalement il n’y a pas grand-chose à se plaindre et j’effacerais le tout comme d’habitude! Et on tournerait en rond…

Je veux de l’amour, de la joie, de la souffrance, des découvertes, des sensations fortes, je veux quelque chose d’inattendu, je veux, je veux…. finalement, qu’est-ce que je veux?

Une analyse historiographique

Dans l’histoire de l’humanité, tout comme au sein de la mémoire collective, le Troisième Reich (1933-1945) occupe une place spécifique et suscite encore de nos jours des débats animés, comme en fait foi la Historikerstreit ou « querelle des historiens » survenue en 1986.

Plusieurs questions ont suscité de vifs débats en 1986 et, encore aujourd’hui, la controverse historiographique est toujours d’actualité.

  1. Est-ce que les crimes de l’Allemagne nazie incarnent le mal absolu dans l’Histoire, ou est-ce que les crimes de Joseph Staline en Union soviétique sont équivalents, sinon pires?
  2. Est-ce que l’histoire allemande a suivi une « voie spéciale » (Sonderweg) conduisant inévitablement au nazisme?
  3. Est-ce que d’autres génocides, dont le génocide des Hereros, le génocide arménien et le génocide des Khmers rouges au Cambodge, sont comparables à l’Holocauste ?
  4. Est-ce que les crimes commis par les nazis sont une réaction aux crimes soviétiques sous Staline, comme Ernst Nolte l’a soutenu?
  5. Le peuple allemand devrait-il supporter un fardeau de culpabilité pour les crimes nazis, ou bien les nouvelles générations d’Allemands pourraient trouver des sources de fierté dans leur histoire? 

L’ouvrage retenu pour cette analyse historiographique, soit Qu’est-ce que le nazisme? Problèmes et perspectives d’interprétation de Ian Kershaw, s’inscrit dans le contexte mouvementé des années quatre-vingt : soulignons au passage le cinquantième anniversaire de la prise de pouvoir nazie en 1983, le plaidoyer de Martin Broszat pour une « historicisation » (Historisierung) du national-socialisme en 1985 et l’ouverture du mur de Berlin le 9 novembre 1989.

Publiée en 1985, l’œuvre de Kershaw vient proposer une complémentarité entre les intentions d’Hitler et les structures du Troisième Reich. Toutefois, je défends la thèse que l’on peut déceler le penchant structuraliste de l’auteur dès le début des années 80 (qu’il exprime de façon implicite) et qui atteindra son point culminant lors de la parution de sa biographie sur Hitler en 1998.

Articulée autour de trois aspects, cette analyse tentera d’illustrer certaines hypothèses qui peuvent expliquer les différentes prises de position de Kershaw : le contexte particulier entourant l’auteur et ses écrits d’avant 1985 est d’abord exposé, puis suivi par la relation entre l’esprit de l’époque et l’ouvrage à l’étude et pour terminer, par l’énoncé d’une hypothèse, celle du hasard ou des circonstances de la vie, quant à l’explication de la perspective adoptée par Kershaw dans l’œuvre analysée.

D’entrée de jeu, la nationalité de Ian Kershaw est un élément explicatif de sa prise de position en ce qui a trait au débat « intentionnalisme/structuralisme ».

Britannique et non d’origine allemande, l’auteur n’appartient pas de fait à la « génération des jeunesses hitlériennes » – celle des historiens qui furent adolescents lors de la période nazie – et par conséquent, ne se sent pas concerné par l’âpreté de leurs polémiques.

Ses premiers travaux l’ont exposé aux débats historiographiques des années soixante-dix, cependant comme il le souligne lui-même dans sa biographie de Hitler, « n’étant pas allemand et m’intéressant surtout à la réception de l’image de Hitler […] je suis resté pour l’essentiel étranger à ces débats. » Analyser le IIIe Reich avec une certaine distance permet dès lors à son auteur d’adopter une position conciliante entre les deux approches.

Pour bien mener la mise en contexte historiographique, il importe aussi de prendre en considération les deux ouvrages de Kershaw qui furent rédigés quelques années avant la parution de l’œuvre à l’étude. Bien que toujours à l’écart des débats historiographiques en Allemagne, Kershaw ne se considère cependant plus comme un novice en la matière.

C’est en 1980 et en langue allemande qu’est publié Der Hitler-Mythos. Volksmeinung und Propaganda in Dritter Reich (The « Hitler Myth ». Image and Reality in the Third Reich), où Kershaw étudie « l’autorité charismatique » du Führer selon le modèle développé par le célèbre sociologue Max Weber. Œuvre proposant une interprétation nouvelle – l’auteur utilise un concept de la sociologie pour expliquer la création du « Mythe du Führer » qui serait à l’origine du ralliement au régime nazi de la grande masse du peuple allemand –, on y découvre cependant une tendance structuraliste.

De plus, l’historien adopte aussi une approche radicalement nouvelle dans Popular opinions and political dissent in the Third Reich. Bavaria, 1933-1945, publié en 1983, dans lequel ouvrage il se distance des études traitant « par le haut » le IIIe Reich en abordant plutôt le système « par le bas », c’est-à-dire en étudiant la conscience politique de « l’Allemand ordinaire » dans une région déterminée.

En somme, dans les années soixante-dix, la dichotomie entre sa nationalité et son objet d’étude incite Ian Kershaw à se distancer des deux courants qui s’opposent, intentionnaliste pour l’un et structuraliste pour l’autre, puisqu’il ne se sent pas concerné par les polémiques entre des historiens appartenant à la « génération des jeunesses hitlériennes » d’une part et d’autre part, ne se considère pas encore comme un spécialiste de la période - fait à rappeler, Ian Kershaw a débuté sa carrière d’historien en tant que médiéviste -, toujours en apprentissage avec son mentor, Martin Broszat. (Soulignons que Broszat est reconnu pour sa position structuraliste : faut-il voir dans la relation Broszat-Kershaw des années soixante-dix un signe précurseur de la même tendance pour Kershaw, laquelle est implicitement exprimée dans l’ouvrage étudié et devient une approche clairement définie dans sa biographie de Hitler publiée en 1998?)

Pour faire suite, il me semble pertinent de mettre en perspective l’esprit de la société allemande à l’époque de la rédaction et de la parution de l’ouvrage à l’étude.

D’abord, l’œuvre de Kershaw vient répondre à un engouement populaire, celui « d’un public de plus en plus étendu, réclamant des analyses exhaustives et des ouvrages de référence sur l’histoire du nazisme. » La nécessité d’une compréhension de la singularité du IIIe Reich est ravivée entre autres, par les nombreuses manifestations de 1983 que suscite le cinquantième anniversaire de la prise de pouvoir nazie. En proposant une étude – destinée à l’origine aux étudiants – sur les problèmes et les perspectives d’interprétation du nazisme, Ian Kershaw s’applique ainsi à répondre aux préoccupations de l’époque, ce qu’il reconnaît lui même : « [affirmer] que les préoccupations du présent déterminent la manière dont les historiens abordent le passé est une évidence. »

C’est aussi en 1985 qu’est utilisé pour la première fois le terme « historicisation » par l’historien Martin Broszat, dont j’ai déjà mentionné les liens professionnels avec Ian Kershaw lors de leur participation commune au « projet bavarois » d’entre 1977 et 1983. Or, le Plaidoyer pour une historicisation du national-socialisme de Broszat présente l’idée d’une « normalisation » des procédés méthodologiques utilisés pour l’étude du IIIe Reich, en appliquant « les principes de rigueur dont fait preuve toute enquête historique minutieuse déployant des hypothèses de « portée intermédiaire » susceptibles d’être soumises à une vérification empirique. »

Martin Broszat aspire à restituer le passé nazi dans un portrait complexe du régime hitlérien, en ne limitant pas son analyse uniquement au domaine historico-philosophique ou politico-idéologique et en rejetant les a priori moraux. Ian Kershaw, pour sa part, propose lui aussi une perspective innovatrice en voulant rétablir le passé nazi, mais en utilisant cependant la complémentarité de deux approches polémiques et non pas en créant une nouvelle perspective d’étude, comme c’est le cas pour Broszat avec sa « normalisation ».

Le plaidoyer de Broszat suscite davantage de controverses que l’essai de Kershaw compte tenu que certains historiens, comme Saül Friedländer, perçoivent dans le concept de « normalité » la négation de la spécificité et de la place historique de la politique d’extermination du IIIe Reich.

Quant au « bilan historiographique » sur la période nazie de Ian Kershaw, il est le reflet des points de vue divergents des années soixante-dix entre historiens allemands et celui des débats polarisés du début des années quatre-vingt entre défenseurs d’une approche intentionnaliste et partisans de celle des structures.

Par ailleurs, lorsqu’il affirme que les « [composantes] essentielles d’une explication du IIIe Reich, « intention » et « structure » doivent faire l’objet d’une synthèse, plutôt que d’être mises en opposition […] », Kershaw propose une approche qui attire davantage la louange que la critique puisqu’en s’inscrivant dans une logique atypique, il lui est permis par conséquent d’exposer les thèses en présence avant de trancher dans un sens le plus souvent nuancé.

Dans cette troisième et dernière partie, mon objectif est de présenter d’entrée de jeu l’hypothèse « du hasard » pour expliquer la thèse de la complémentarité défendue par Ian Kershaw.

D’abord, cette conjecture ne réfère aucunement au hasard de l’histoire - tout historien sérieux rejette la « théorie du nez de Cléopâtre » qui ne ramène l’histoire qu’à l’accidentel; utiliser le hasard pour comprendre l’histoire est un moyen détourné pour se soustraire à la recherche des causes d’un phénomène ou d’un événement à l’étude -, mais plutôt au hasard de la vie, c’est-à-dire aux circonstances imprévues intervenant dans l’existence d’un individu.

C’est ainsi que, lors d’une entrevue en octobre 2002, Kershaw se rappelle toujours d’un événement capital survenu il y a quelque trente années : « […] je suis tombé par hasard, au comptoir d’un café, sur un ancien nazi. Au milieu de la conversation il me dit : “Vous les Anglais, vous avez manquez un[e] occasion. Vous auriez dû vous allier avec nous et ensemble nous aurions détruit le bolchevisme et dominé le monde.” Et toujours pendant cette conversation je me rappelle exactement, mot pour mot, ce propos qu’il m’a tenu, affirmant que les Juifs sont des poux. J’ai été tellement choqué par son comportement que j’ai ressenti le besoin de savoir ce qui avait pu se passer en Allemagne dans les années trente. Ce fut une autre grande étape. » 

Si Kershaw se souvient encore de cette rencontre, c’est qu’il lui accorde une importance majeure dans son cheminement professionnel. Je peux ainsi extrapoler davantage en supposant que cette circonstance fortuite l’aurait incité à s’écarter des courants univoques – ceux ne privilégiant qu’une seule approche dans l’étude historique – et qui n’avaient pu jusque-là lui fournir une réponse éclairée sur la période nazie.

La relation entre Kershaw et Broszat constitue le deuxième aspect de notre hypothèse. Encore une fois, Kershaw n’est pas insensible à la part du hasard : « [j’ai] ensuite eu la chance, en 1975, de pouvoir quitter mon emploi de conférencier en histoire médiévale […] [et à] la même époque, Martin Broszat, grand historien allemand de la période nazie, m’a invité à participer au sein de son équipe à un projet d’histoire sociale relatif au nazisme. » (il est à noter que l’italique des mots « chance » et « invité » est une initiative personnelle pour souligner l’importance que Kershaw lui-même semble accorder au hasard pour expliquer sa reconversion à l’étude du IIIe Reich)  

J’estime que c’est à l’époque de sa participation au projet de Broszat que Kershaw rejette de façon définitive toutes les théories « hitlérocentristes » et qu’il adopte davantage les thèses structuralistes, en ne considérant toutefois pas le Führer comme le « maître du Reich », mais plutôt en insistant sur son « pouvoir charismatique ».

Pourquoi Ian Kershaw choisit-il alors de concilier les approches dans son ouvrage Qu’est-ce que le nazisme? Problèmes et perspectives d’interprétation si nous savons qu’à ses débuts, il est plutôt un adepte de l’approche structuraliste – notamment par sa relation avec Broszat et par son écrit The “Hitler myth” : image and reality in the Third Reich paru en 1980 – et qu’il se qualifie lui-même comme « historien structuraliste » dans son livre le plus récent (son imposante biographie sur Hitler)?

À l’époque de la rédaction et de la parution de son essai sur le nazisme, je considère la position de Kershaw comme étant celle d’un historien qui souhaitait demeurer à l’écart du débat des intellectuels allemands de l’époque d’une part et d’autre part, que le contexte des années quatre-vingt se prêtait davantage à une explication dégageant les problèmes fondamentaux d’interprétation du IIIe Reich dans une perspective dialectique des deux courants polémiques en question.

Peut-on alors avancer que Kershaw fut foncièrement structuraliste durant les trois dernières décennies? S’il est difficile de discerner les motivations d’un auteur à travers l’ensemble de son oeuvre, cette analyse historiographique démontre à l’évidence que non, même si on y décèle une tendance implicite vers le structuralisme. 

J’estime plutôt que le contexte de l’époque, soit l’âpreté des débat durant les années 80, et son sentiment « d’étranger »  - le fait qu’il ne soit pas Allemand et qu’il ait débuté sa carrière en tant que médiéviste - font en sorte que de concilier les deux tendances était la seule approche valable pour comprendre cette période historique. Cet ouvrage lui permet de faire le bilan des différentes approches avant de prendre lui-même position.

Dans les années quatre-vingt-dix, la réunification de l’Allemagne rend accessible les Archives de la RDA (République Démocratique d’Allemagne ou Allemagne de l’Est) permettant une analyse plus complète et détaillée du Troisième Reich et de son Führer ainsi qu’une révision de certaines tendances historiographiques des années quatre-vingt. C’est dans ce contexte particulier que Kershaw décide de rédiger sa biographie d’Hitler. 

Il importe de préciser ici que même si sa biographie de Hitler en est une de type stucturaliste, Kershaw ne réduit pas le Führer à un simple rôle de pantin ou de dictateur faible. C’est la structure polycratique du système nazie et « l’autorité charismatique » du chef qui permettent notamment d’expliquer le fonctionnement du régime. (encore une fois, il ne fait pas abstraction des intentions dans son analyse!)

En définitive, il appert que la thèse de l’historien peut être bien synthétisée par cette citation de Marx: « Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas de leur propre mouvement, ni dans des conditions choisies par eux seuls, mais bien dans les conditions qu’ils trouvent directement et qui leur sont données et transmises. »

Déjà et avant la parution récente de sa colossale biographie de Hitler, d’aucuns considèrent Ian Kershaw comme l’un des plus grands spécialistes de la période nazie et son lumineux essai sur le nazisme à l’étude comme son livre maître. Si la référence à cet ouvrage est fréquente dans l’histoire du phénomène nazi, sa détraction semble y être absente. Lorsque j’analyse la relation entre le contexte mouvementé des années quatre-vingt, les premiers écrits de Kershaw et l’ouvrage soumis à l’analyse, il est néanmoins possible d’émettre certaines hypothèses quant à l’approche conciliante d’un historien britannique peu concerné par les disputes et les conflits moraux au sein de la confrérie allemande et qui se montre soucieux de contribuer par sa réflexion à la compréhension du Troisième Reich.

Ce qui est intéressant à retenir de cette étude, c’est, d’une part, l’interrelation entre l’état d’esprit de la société et celle de l’auteur et, d’autre part, entre les hasards, soit les circonstances de la vie et les choix conscients de l’individu.

N’est-ce pas la contradiction de l’auteur, soit le fait qu’il n’a pas toujours eu une ligne de pensée rigide (qu’elle a évolué selon le contexte particulier de l’époque et ses propres préoccupations du moment) en utilisant, par exemple, une approche conciliante dans les années 80 même s’il avait une pensée plutôt structuraliste, qui nous permet aujourd’hui de bénéficier de deux ouvrages majeurs sur la période nazie (une biographie de Hitler et l’ouvrage de synthèse dont je viens d’analyser)?

10 décembre 1957

Sire, Madame, Altesses Royales, Mesdames, Messieurs,

En recevant la distinction dont votre libre Académie a bien voulu m’honorer, ma gratitude était d’autant plus profonde que je mesurais à quel point cette récompense dépassait mes mérites personnels. Tout homme et, à plus forte raison, tout artiste, désire être reconnu. Je le désire aussi. Mais il ne m’a pas été possible d’apprendre votre décision sans comparer son retentissement à ce que je suis réellement. Comment un homme presque jeune, riche de ses seuls doutes et d’une œuvre encore en chantier, habitué à vivre dans la solitude du travail ou dans les retraites de l’amitié, n’aurait-il pas appris avec une sorte de panique un arrêt qui le portait d’un coup, seul et réduit à lui-même, au centre d’une lumière crue ? De quel cœur aussi pouvait-il recevoir cet honneur à l’heure où, en Europe, d’autres écrivains, parmi les plus grands, sont réduits au silence, et dans le temps même où sa terre natale connaît un malheur incessant ?

J’ai connu ce désarroi et ce trouble intérieur. Pour retrouver la paix, il m’a fallu, en somme, me mettre en règle avec un sort trop généreux. Et, puisque je ne pouvais m’égaler à lui en m’appuyant sur mes seuls mérites, je n’ai rien trouvé d’autre pour m’aider que ce qui m’a soutenu tout au long de ma vie, et dans les circonstances les plus contraires : l’idée que je me fais de mon art et du rôle de l’écrivain. Permettez seulement que, dans un sentiment de reconnaissance et d’amitié, je vous dise, aussi simplement que je le pourrai, quelle est cette idée.

Je ne puis vivre personnellement sans mon art. Mais je n’ai jamais placé cet art au-dessus de tout. S’il m’est nécessaire au contraire, c’est qu’il ne se sépare de personne et me permet de vivre, tel que je suis, au niveau de tous. L’art n’est pas à mes yeux une réjouissance solitaire. Il est un moyen d’émouvoir le plus grand nombre d’hommes en leur offrant une image privilégiée des souffrances et des joies communes. Il oblige donc l’artiste à ne pas se séparer; il le soumet à la vérité la plus humble et la plus universelle. Et celui qui, souvent, a choisi son destin d’artiste parce qu’il se sentait différent apprend bien vite qu’il ne nourrira son art, et sa différence, qu’en avouant sa ressemblance avec tous. L’artiste se forge dans cet aller retour perpétuel de lui aux autres, à mi-chemin de la beauté dont il ne peut se passer et de la communauté à laquelle il ne peut s’arracher. C’est pourquoi les vrais artistes ne méprisent rien ; ils s’obligent à comprendre au lieu de juger. Et s’ils ont un parti à prendre en ce monde ce ne peut être que celui d’une société où, selon le grand mot de Nietzsche, ne règnera plus le juge, mais le créateur, qu’il soit travailleur ou intellectuel.

Le rôle de l’écrivain, du même coup, ne se sépare pas de devoirs difficiles. Par définition, il ne peut se mettre aujourd’hui au service de ceux qui font l’histoire : il est au service de ceux qui la subissent. Ou sinon, le voici seul et privé de son art. Toutes les armées de la tyrannie avec leurs millions d’hommes ne l’enlèveront pas à la solitude, même et surtout s’il consent à prendre leur pas. Mais le silence d’un prisonnier inconnu, abandonné aux humiliations à l’autre bout du monde, suffit à retirer l’écrivain de l’exil chaque fois, du moins, qu’il parvient, au milieu des privilèges de la liberté, à ne pas oublier ce silence, et à le relayer pour le faire retentir par les moyens de l’art.

Aucun de nous n’est assez grand pour une pareille vocation. Mais dans toutes les circonstances de sa vie, obscur ou provisoirement célèbre, jeté dans les fers de la tyrannie ou libre pour un temps de s’exprimer, l’écrivain peut retrouver le sentiment d’une communauté vivante qui le justifiera, à la seule condition qu’il accepte, autant qu’il peut, les deux charges qui font la grandeur de son métier : le service de la vérité et celui de la liberté. Puisque sa vocation est de réunir le plus grand nombre d’hommes possible, elle ne peut s’accommoder du mensonge et de la servitude qui, là où ils règnent, font proliférer les solitudes. Quelles que soient nos infirmités personnelles, la noblesse de notre métier s’enracinera toujours dans deux engagements difficiles à maintenir : le refus de mentir sur ce que l’on sait et la résistance à l’oppression.

Pendant plus de vingt ans d’une histoire démentielle, perdu sans secours, comme tous les hommes de mon âge, dans les convulsions du temps, j’ai été soutenu ainsi : par le sentiment obscur qu’écrire était aujourd’hui un honneur, parce que cet acte obligeait, et obligeait à ne pas écrire seulement. Il m’obligeait particulièrement à porter, tel que j’étais et selon mes forces, avec tous ceux qui vivaient la même histoire, le malheur et l’espérance que nous partagions. Ces hommes, nés au début de la première guerre mondiale, qui ont eu vingt ans au moment où s’installaient à la fois le pouvoir hitlérien et les premiers procès révolutionnaires, qui furent confrontés ensuite, pour parfaire leur éducation, à la guerre d’Espagne, à la deuxième guerre mondiale, à l’univers concentrationnaire, à l’Europe de la torture et des prisons, doivent aujourd’hui élever leurs fils et leurs œuvres dans un monde menacé de destruction nucléaire. Personne, je suppose, ne peut leur demander d’être optimistes. Et je suis même d’avis que nous devons comprendre, sans cesser de lutter contre eux, l’erreur de ceux qui, par une surenchère de désespoir, ont revendiqué le droit au déshonneur, et se sont rués dans les nihilismes de l’époque. Mais il reste que la plupart d’entre nous, dans mon pays et en Europe, ont refusé ce nihilisme et se sont mis à la recherche d’une légitimité. Il leur a fallu se forger un art de vivre par temps de catastrophe, pour naître une seconde fois, et lutter ensuite, à visage découvert, contre l’instinct de mort à l’œuvre dans notre histoire.

Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. Héritière d’une histoire corrompue où se mêlent les révolutions déchues, les techniques devenues folles, les dieux morts et les idéologies exténuées, où de médiocres pouvoirs peuvent aujourd’hui tout détruire mais ne savent plus convaincre, où l’intelligence s’est abaissée jusqu’à se faire la servante de la haine et de l’oppression, cette génération a dû, en elle-même et autour d’elle, restaurer, à partir de ses seules négations, un peu de ce qui fait la dignité de vivre et de mourir. Devant un monde menacé de désintégration, où nos grands inquisiteurs risquent d’établir pour toujours les royaumes de la mort, elle sait qu’elle devrait, dans une sorte de course folle contre la montre, restaurer entre les nations une paix qui ne soit pas celle de la servitude, réconcilier à nouveau travail et culture, et refaire avec tous les hommes une arche d’alliance. Il n’est pas sûr qu’elle puisse jamais accomplir cette tâche immense, mais il est sûr que partout dans le monde, elle tient déjà son double pari de vérité et de liberté, et, à l’occasion, sait mourir sans haine pour lui. C’est elle qui mérite d’être saluée et encouragée partout où elle se trouve, et surtout là où elle se sacrifie. C’est sur elle, en tout cas, que, certain de votre accord profond, je voudrais reporter l’honneur que vous venez de me faire.

Du même coup, après avoir dit la noblesse du métier d’écrire, j’aurais remis l’écrivain à sa vraie place, n’ayant d’autres titres que ceux qu’il partage avec ses compagnons de lutte, vulnérable mais entêté, injuste et passionné de justice, construisant son œuvre sans honte ni orgueil à la vue de tous, sans cesse partagé entre la douleur et la beauté, et voué enfin à tirer de son être double les créations qu’il essaie obstinément d’édifier dans le mouvement destructeur de l’histoire. Qui, après cela, pourrait attendre de lui des solutions toutes faites et de belles morales ? La vérité est mystérieuse, fuyante, toujours à conquérir. La liberté est dangereuse, dure à vivre autant qu’exaltante. Nous devons marcher vers ces deux buts, péniblement, mais résolument, certains d’avance de nos défaillances sur un si long chemin. Quel écrivain, dès lors oserait, dans la bonne conscience, se faire prêcheur de vertu ? Quant à moi, il me faut dire une fois de plus que je ne suis rien de tout cela. Je n’ai jamais pu renoncer à la lumière, au bonheur d’être, à la vie libre où j’ai grandi. Mais bien que cette nostalgie explique beaucoup de mes erreurs et de mes fautes, elle m’a aidé sans doute à mieux comprendre mon métier, elle m’aide encore à me tenir, aveuglément, auprès de tous ces hommes silencieux qui ne supportent, dans le monde, la vie qui leur est faite que par le souvenir ou le retour de brefs et libres bonheurs.

Ramené ainsi à ce que je suis réellement, à mes limites, à mes dettes, comme à ma foi difficile, je me sens plus libre de vous montrer pour finir, l’étendue et la générosité de la distinction que vous venez de m’accorder, plus libre de vous dire aussi que je voudrais la recevoir comme un hommage rendu à tous ceux qui, partageant le même combat, n’en ont reçu aucun privilège, mais ont connu au contraire malheur et persécution. Il me restera alors à vous en remercier, du fond du cœur, et à vous faire publiquement, en témoignage personnel de gratitude, la même et ancienne promesse de fidélité que chaque artiste vrai, chaque jour, se fait à lui-même, dans le silence.

Discours d’Albert Camus lorsqu’il reçut le prix Nobel de littérature

Feeling 2.

Le bonheur pour moi c’est

Me mettre au lit et me réjouir de la journée que je viens de vivre : nul besoin d’avoir vécu une journée marquée par de multiples péripéties pour se réjouir de l’existence; un bon repas, une partie de hockey ou une conversation avec des gens que l’on apprécie sont des choses qui me réjouissent amplement.

Me réveiller, avoir le goût de rester coucher, chialer contre la température et contre le livreur de journaux qui n’est pas encore passé : ces désagréments m’apportent du bonheur puisque je sais qu’ils sont passagers et banals comparés à la réelle souffrance.

Me lever tôt un lundi matin d’hiver et prendre une bonne douche chaude : c’est mon premier contact avec la réalité; la douche nettoie les particules des songes restées collées à la peau de mon corps et, peu importe ce qui s’est passé la veille, tout ceci est maintenant terminé. C’est comme si ma vie recommençait chaque jour!

Marcher dans le corridor d’une station de métro et entendre la mélodie du Canon de Pachelbel : dans certains pays, les gens entendent le son des bombes en se levant ou en se rendant au travail; d’autres n’ont même pas la chance de travailler et nous, on ose se plaindre de notre travail? Malgré le froid, la fatigue et les déprimes, le fait d’entendre un morceau de musique classique me fait réaliser à quel point notre vie est facile et qu’on ne se rend pas compte de la chance que l’on a d’être né au Canada et non dans un pays du tiers-monde.

Manger du tartare de saumon pour dîner : apprécier chacune des bouchées et être heureux simplement parce je suis en santé et que mes possibilités d’actions sont infinies.

Revenir du travail et regarder la neige tomber : les gens qui disent aimer le Québec et qui chialent sur la température me font penser à ceux qui critiquent le niveau de français de la nouvelle génération en écrivant un message rempli de faute! Aimer le Québec, c’est en aimer ses contrastes. Il m’arrive, moi aussi, de chialer sur l’hiver, surtout lorsqu’il se poursuit jusqu’à la mi-avril, mais, cet hiver, au lieu de me dépêcher pour me rendre à la maison lors de la première tempête de neige, je me suis assis sur un banc et j’ai observé le paysage. Quelle beauté! Certaines personnes dépensent des fortunes pour faire le tour du monde. Mais, parfois, les plus beaux trésors se trouvent tout près de nous.

Sentir le parfum d’une jolie demoiselle qui vient tout juste de passer devant moi : si une fille veut me charmer, c’est par son odeur qu’elle peut y arriver.

Revenir tard dans la nuit et marcher vers notre demeure et écouter le silence de la nuit. Certes, il peut être dangereux de se promener seul la nuit. Mais, quelle sensation! J’habite près du bord du fleuve et parfois j’y vais tard le soir avant de rentrer. Quel spectacle! Tout est calme, paisible; c’est comme si la vie s’était arrêtée.

Et tout ceci peut se vivre en une seule journée! N’attendez pas un événement soi-disant extraordinaire pour apprécier votre existence. L’extraordinaire se vit chaque jour, chaque heure et chaque seconde! Bien sûr, la vie est aussi faite de moments de déprime, de tristesse et d’épreuves à surmonter. Mais tout ceci est nécessaire, pas essentiel, mais nécessaire puisqu’ils nous définissent comme être humain.

Il faudrait que je fasse une liste intitulée “Le bonheur c’est aussi…” et donner des exemples d’événements malheureux qui ont été nécessaires pour en faire en sorte que je sois aujourd’hui l’être que je suis. Les larmes sont parfois salutaires. Il faut réclamer le droit d’être malheureux! Les larmes sont nécessaires, disait John, le sauvage, dans le récit dystopique d’Aldous Huxley, puisqu’elles démontrent que nous ne subissons pas les épreuves de la vie sans réagir. C’est souvent lorsque quelque chose nous manque que nous nous rendons compte de toute son importance.

Tout est important.

La neige peut déclencher une avalanche

L’amour amène la tristesse

Dans l’humain il y a aussi de l’inhumain

Mais, tout est à construire…

Allez, saisissez chacun des instants de votre vie. Un instant qui s’envole, c’est un instant qui ne se récupère jamais.